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80 ans après, le sauvetage longtemps oublié d’enfants juifs à Lille

Le 11 septembre 1942, au moins 40 Juifs, en majorité des enfants parqués dans une gare lilloise, ont été exfiltrés et sauvés par des cheminots, voisins ou infirmières

Eric Adamski, 84 ans, survivant du sauvetage d'enfants à la gare de Lille le 11 septembre 1942, alors qu'il avait 4 ans, chez lui, à Lille, dans le nord de la France, tenant un livre relatant l'histoire de ce sauvetage, le 6 septembre 2022. (Crédit : DENIS CHARLET / AFP)
Eric Adamski, 84 ans, survivant du sauvetage d'enfants à la gare de Lille le 11 septembre 1942, alors qu'il avait 4 ans, chez lui, à Lille, dans le nord de la France, tenant un livre relatant l'histoire de ce sauvetage, le 6 septembre 2022. (Crédit : DENIS CHARLET / AFP)

« On est tombés sur des gens bien. » Il y a 80 ans jour pour jour, Eric Adamski échappait à la déportation, comme des dizaines d’autres enfants, grâce à des cheminots de Lille, dans le nord de la France. Une histoire tragique et méconnue, exhumée par un historien français amateur.

Ce 11 septembre 1942, au moins 40 Juifs, en majorité des enfants parqués dans une gare lilloise, ont été exfiltrés par des cheminots, voisins ou infirmières, qui les ont ainsi sauvés des camps d’extermination allemands, selon les recherches effectuées ces dernières années par l’historien, Grégory Célerse.

« J’avais quatre ans », se souvient Eric, 84 ans, resté caché des heures ce jour-là dans un local de la gare.

« On crevait de chaud, on pissait partout, ça devait être horrible. Je suis resté un moment sous un bureau. On m’avait dit de ne pas bouger », raconte l’octogénaire.

Et pour cause : la gare de triage de Lille-Fives grouille de soldats allemands, chargés d’envoyer les Juifs du nord de la France par convoi vers le centre de transit de Malines en Belgique, étape vers Auschwitz.

À l’aube du 11 septembre, deux mois après la rafle du Vel’ d’Hiv’ dans Paris et sa banlieue, des centaines de Juifs sont arrêtés dans le nord et le Pas-de-Calais par la Feldengendarmerie, dont Eric et sa sœur Fella, alors âgée de 9 ans, ainsi que leur mère.

Décennies de silence

« On a été embarqués à la gare de Fives. Et on est tombés sur des gens très, très bien », raconte l’octogénaire dont les traits ronds se tendent pour vaincre une pudeur entretenue par des décennies de silence.

Lorsque les cheminots réalisent ce qui se passe, ils cachent ceux qui peuvent l’être, surtout les enfants, dans des bureaux, des trains à l’arrêt et même le sac-à-dos d’une infirmière.

Puis ils les exfiltrent, grâce à leur connaissance des lieux, les confiant à des voisins, des connaissances ou des réseaux de résistance.

Eric est sauvé par « M. Deschryver », comme il l’appelle encore aujourd’hui, un cheminot dont l’épouse faisait des ménages à leur domicile.

Cette dernière vient chercher Fella à vélo. Et « moi je faisais partie de deux ou trois enfants qui ont été emmenés par ce chauffeur de train dans sa locomotive puis sortis par dessus les urinoirs », dont le toit avait été démonté.

Il est caché chez les Deschryver le temps de retrouver ses parents. Sa mère, qui n’était pas juive et avait de faux papiers au nom d’un ancien officier belge, a été renvoyée de Malines vers la France. Son père, lui, était resté caché.

Sur les quelque 500 personnes envoyées en déportation dans ce convoi, seules une quinzaine reviendront.

Eric n’a su que peu de choses sur cette journée fatidique, tout comme nombre d’autres enfants sauvés mais restés orphelins.

Ce sauvetage clandestin, « l’une des seules tentatives réussies de sauver d’un convoi ferroviaire » des Juifs envoyés en déportation, selon l’historien et avocat français Serge Klarsfeld, a été largement improvisé. Et a laissé peu de traces.

Résultat : seules quelques publications spécialisées en ont retracé les grandes lignes, sans qu’il ne soit connu du grand public.

Juste parmi les Nations

Mais en 2012 un historien amateur, Grégory Célerse, se met à éplucher les compte-rendus d’après-guerre, archives belges, allemandes et françaises, et même les recensements des communautés juives pour reconstituer dans le détail l’ampleur de l’opération.

« Un ami, sachant que je travaillais sur le sujet, s’est souvenu avoir acheté lors d’une brocante dans les années 1980 un document d’époque sur une opération de sauvetage similaire », raconte-il.

Trouvaille inespérée : il s’agit en fait d’un rapport dactylographié original de l’ancien chef de gare, Jean Mabille, qui a consigné ses souvenirs de l’opération sur trois feuillets en 1946.

Fort de ce document et de ses rencontres avec des rescapés ou descendants de cheminots, M. Célerse publie en 2016 un livre sur cet élan de solidarité et ses suites, Sauvons les Enfants.

La même année, la ville de Lille pose une plaque près des voies ferrées, là où se situait la gare aujourd’hui disparue, commémorant « cet acte de courage et d’humanité » qui « éclaire encore notre présent ».

Ces recherches aboutissent également à un documentaire qui sera diffusé sur la télévision publique France 3 le 19 septembre.

Fin 2021, l’un des cheminots, Marcel Hoffmann, a reçu à titre posthume le titre de Juste parmi les Nations, en reconnaissance des risques pris il y a 80 ans.

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