A Mossoul, l’argent circule, mais loin des banques
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A Mossoul, l’argent circule, mais loin des banques

Les transferts d'argent sont interdits dans l'ancien bastion jihadisite, car les autorités craignent qu'ils servent à renflouer les caisses du "califat" défait militairement

illustration : des dinars irakiens. (Crédit : iStock)
illustration : des dinars irakiens. (Crédit : iStock)

Depuis que Mossoul a été reprise aux jihadistes, quand Abou Aref va ou revient de Bagdad avec son taxi, il ne transporte plus seulement des passagers, il achemine désormais aussi… de lourdes enveloppes remplies d’argent.

Car plus d’un an après la reprise de l’ancienne « capitale » en Irak du groupe Etat islamique (EI), les transferts d’argent sont toujours interdits. Les autorités s’inquiètent qu’ils servent à renflouer les caisses du « califat » auto-proclamé défait militairement et qui cherche à se reconstituer.

Depuis, les employés des banques, pourtant rapidement rouvertes à Mossoul, attendent désœuvrés d’être de nouveau autorisés à procéder à des opérations et les agents de change et autres compagnies de transfert d’argent réfléchissent à fermer leurs boutiques désertées.

La Banque centrale n’a jusqu’ici donné aucun signe d’assouplissement car elle dit vouloir « savoir d’où vient l’argent et à qui il est destiné », selon l’un de ses porte-parole. De fait, la coalition antijihadistes et Washington ont récemment annoncé avoir démantelé plusieurs réseaux de financiers de l’EI en Irak.

De telles restrictions en auraient découragé plus d’un, mais pas Abdallah Basmane, qui vend des pièces informatiques qu’il importe notamment de Dubaï.

Secteur « sous-développé »

Pour payer ses fournisseurs ailleurs en Irak ou à l’étranger, il doit lui aussi remettre des enveloppes d’argent liquide à un chauffeur de confiance qui, une fois dans la capitale, procède à un virement international pour payer les factures du petit magasin d’ordinateur.

Aujourd’hui, se lamente le commerçant de 27 ans, « les banques à Mossoul, ce sont uniquement des bâtiments, rien de plus ».

Un bâtiment ayant abrité une banque à Mossoul, en Irak, le 14 octobre 2018. (Crédit : Zaid AL-OBEIDI / AFP)

Dans un pays où le système bancaire est, selon la Banque mondiale, « sous-développé » et où un habitant sur 10 seulement possède un compte bancaire, Mossoul ne détonne pas.

Les « banques publiques sont inefficaces et certaines seraient déficitaires », selon la Banque mondiale. En 2014, quand les jihadistes s’étaient emparés de Mossoul, ils ont fait main basse sur près d’un demi milliard de dollars et des lingots d’or stockés dans les coffres de la branche mossouliote de la Banque centrale irakienne.

Quant à la myriade de banques privées locales, dotées de faibles capitaux, « leur rôle se réduit au change et aux transferts d’argent », poursuit un rapport de la BM.

Et la défiance envers les institutions financières va grandissante alors que plus aucun transfert n’est possible à Mossoul, comme dans d’autres régions anciennement contrôlées par l’EI.

Coupeurs de route

Abou Akram reste parfois des mois entiers sans salaire car le siège de la compagnie qui l’emploie se situe à Bagdad.

Parfois, ce Mossouliote de 35 ans parvient à recevoir son dû quand une de ses connaissances se rend dans la capitale, à 400 km au sud, ou revient du Kurdistan voisin, où les transferts depuis Bagdad sont rapides et sûrs.

Mais le système D ne marche pas à tous les coups. « Parfois ma compagnie refuse de remettre mon salaire à une autre personne que moi, et avec un taxi, il y a des risques d’accident ou de vol », dit-il à l’AFP.

Pour éviter que des coupeurs de route ne trouvent son précieux chargement sur les voies notamment montagneuses du nord irakien, Abou Aref, un nom d’emprunt, a ses astuces.

« Je mets l’argent dans une enveloppe que je colle sous mon siège », explique-t-il avant d’évoquer la mésaventure d’un collègue détroussé avec ses passagers par des inconnus armés qui ont fondu sur leur taxi entre Mossoul et Baïji, à une centaine de km au nord de Bagdad.

A chaque fois qu’il prend le volant avec « entre 10 000 et 50 000 dollars en cash » sous son siège, Abou Aref a bien conscience du poids qui pèse sur ses épaules.

« Les commerçants qui me confient cet argent le font parce qu’ils n’ont pas d’autre choix, malgré les risques », confie cet Irakien de 35 ans.

Mais à Mossoul, carrefour commercial incontournable depuis des siècles au Moyen-Orient, les tourments régionaux n’ont jamais eu raison de l’esprit commerçant de la prospère cité sunnite située aux confins de l’Irak, de la Syrie et de la Turquie.

Une vue générale montre la vieille ville de Mossoul, le 8 janvier 2018 (Crédit : AFP PHOTO / AHMAD AL-RUBAYE)

Le cash est revenu

Dès la libération en juillet 2017, après trois années de règne jihadiste, « de nombreux commerçants et investisseurs sont revenus », rappelle l’économiste Rafea Ahmed.

Comme ils avaient mis à l’abri leur capital lors de la percée jihadiste de 2014, « ils ont rapidement ramené leur argent par leurs propres moyens ».

Et la vingtaine de banques de Mossoul, privées et publiques, dont les bâtiments ont été parmi les premiers reconstruits, n’ont pu qu’assister en spectatrices à la relance économique quand d’autres s’enrichissaient avec leur système familial et parallèle de change ou de transfert informels.

Ainsi, certaines familles ayant des membres vivant à Mossoul et d’autres à Bagdad ont trouvé un moyen d’acheminer de petits pécules aux familles restées à Mossoul, où neuf mois de combats destructeurs ont laissé leur lot de dégâts.

Et tout cet argent, précieusement caché sous l’EI, a déjà été investi, affirme M. Ahmed.

C’est avec lui qu’ont poussé un peu partout à Mossoul centres commerciaux, restaurants et autres buildings flambant neufs pour les affaires.

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