À Mossoul, le train est attendu en gare… depuis dix ans !
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À Mossoul, le train est attendu en gare… depuis dix ans !

Aujourd'hui, la gare de Mossoul en ruines et ses locomotives calcinées rappellent chaque jour aux habitants à quel point ils sont coupés du monde

Une vue générale montre la vieille ville de Mossoul, le 8 janvier 2018 (Crédit : AFP PHOTO / AHMAD AL-RUBAYE)
Une vue générale montre la vieille ville de Mossoul, le 8 janvier 2018 (Crédit : AFP PHOTO / AHMAD AL-RUBAYE)

Il y a bien longtemps, Irakiens et Orientalistes en goguette partaient d’ici pour rallier Berlin, Istanbul ou Venise. Aujourd’hui, la gare de Mossoul en ruines et ses locomotives calcinées rappellent chaque jour aux habitants à quel point ils sont coupés du monde.

Au gré de la géopolitique et des conflits, le trajet du « Taurus Express » qui reliait depuis le début du XXe siècle Bassora, à la pointe sud de l’Irak, à la Turquie, dans le prolongement du célébrissime Orient-Express – Paris-Vienne-Istanbul – s’est réduit comme peau de chagrin.

De Mossoul, où le trafic ferroviaire a drastiquement baissé après l’invasion américaine de 2003, deux trains ont continué à partir chaque semaine, direction Gaziantep en Turquie. Jusqu’à un jour de l’été 2010 et un aller-simple pour cette localité du sud de la Turquie.

Amer Abdallah, 47 ans, conduisait lui les trains vers la Syrie, à l’Ouest, et Bagdad, au Sud. « Tous les jours, il y avait des trains de passagers ou de marchandises », se souvient ce père de cinq enfants qui appelle encore sa locomotive « chérie ».

L’âge d’or oublié

Aujourd’hui, sa « chérie » jaune, rouge, verte et noire gît, renversée sur un côté et rongée par la rouille, alors qu’alentour, wagons et rails ne sont plus que rouille et débris calcinés.

Avant, se rappelle Ali Ogla, 58 ans, « pour seulement 1.000 ou 2.000 dinars (moins d’un euro) on pouvait aller à Bagdad ou ailleurs en Irak ».

« C’était un moyen de transport confortable pour les malades ou les handicapés. Et on était sûrs que la marchandise arriverait sans retard ni dégât », poursuit l’homme, imposante moustache noire et jellaba grise.

Le roi Fayçal II, renversé en 1958, avait même dans la gare sa salle de réception, rappelle Mohammed Abdelaziz, ingénieur ferroviaire au chômage technique depuis des années.

« Il y avait ici l’un des plus vieux hôtels de Mossoul, des cafés, des jardins, un garage pour les voitures et, avant elles, les calèches », raconte-t-il à l’AFP.

Des centaines de familles vivaient grâce au train : « des employés de la voie ferrée ou du bâtiment, des commerçants, des restaurateurs, des cafetiers, des chauffeurs de taxi… ».

C’est via Mossoul que le 1er juin 1940, un train a rallié pour la première fois Istanbul depuis Bagdad.

Aujourd’hui, la capitale n’est plus reliée qu’à Fallouja (ouest), et Kerbala et Bassora (sud). Bien loin des 72 liaisons quotidiennes assurées sur 2.000 kilomètres de voie ferrée à la grande époque, juste avant l’embargo imposé au régime de Saddam Hussein dans les années 1990.

Ruines et désolation

Déjà bien avant, l’Irak était à la pointe du progrès au Moyen-Orient. Dès 1869, Bagdad s’est dotée d’un tramway, dont aujourd’hui rien ne subsiste, ni les élégantes voitures en bois à deux étages ni même les rails, engloutis par l’extension galopante de la capitale sous l’effet de l’exode rural.

L’agonie de la gare de Mossoul a été plus longue. Le 31 mars 2009, un camion piégé en a fait exploser une partie. Puis, le 1er juillet 2010, le dernier train est
parti : un aller simple pour Gaziantep. La troisième ville d’Irak, longtemps carrefour commercial du Moyen-Orient, a ensuite été ravagée par les combats contre le groupe jihadiste Etat islamique (EI), entre 2014 et 2017.

La gare a été « détruite à 80 % », affirme Qahtan Loqman, numéro deux des chemins de fer du nord de l’Irak.

Les colonnes de ses quais ont été éventrées par des tirs, sa façade est aujourd’hui méconnaissable et les mosaïques des carreaux de son hall à peine visibles.

Mais depuis la libération il y a trois ans, la gare est la grande absente des projets de reconstruction avec « aucun fond ni calendrier », assure M. Loqman.

« Retrouver les beaux jours »

Pourtant, avec elle, c’est une part de l’Irak qui disparaît. Outre sa position stratégique aux confins de l’Irak, de la Syrie et de la Turquie, la gare de Mossoul a vu défiler les plus grands.

Il y a près d’un siècle, c’est dans ses allées que la romancière britannique Agatha Christie a élaboré ses aventures policières, dont certaines situées à Mossoul.

Quelques décennies plus tard, la diva de la chanson arabe Oum Kalthoum « est passée par la salle de réception royale », assure le directeur de la gare, Mohammed Ahmed.

Et en 1970, le temps d’un concert mythique de la chanteuse libanaise Sabah, la gare a accepté de faire taire ses cloches et autres sifflets, pour ne pas perturber l’auditoire.

Nour Mohammed, mère de famille de 37 ans, elle, se rappelle des voyages en train avec sa grand-mère pour aller à la campagne.

« J’avais dix ans et avec famille, amis et voisins, on regardait le paysage défiler par les fenêtres. C’était les beaux jours. Et j’espère y revenir », raconte-t-elle, nostalgique.

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