Aaron Sorkin n’a pas hésité avant d’adapter « Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur »
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Aaron Sorkin n’a pas hésité avant d’adapter « Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur »

Depuis sa présentation, le 13 décembre, le spectacle se joue à guichets fermés à Broadway. Avec Jeff Daniels en tête d'affiche, il devrait figurer parmi les nominés aux Tony Awards

Aaron Sorkin lors du festival de l'AFI à Hollywood, en Californie, le 16 novembre 2017 (Crédit : Alberto E. Rodriguez/Getty Images for AFI/via JTA)
Aaron Sorkin lors du festival de l'AFI à Hollywood, en Californie, le 16 novembre 2017 (Crédit : Alberto E. Rodriguez/Getty Images for AFI/via JTA)

JTA — Répondant à notre question sur le ton de la plaisanterie, Aaron Sorkin insiste : Non, affirme-t-il, il ne s’est pas emparé de l’adaptation théâtrale de l’oeuvre « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » parce que « Autant en emporte le vent » n’était plus disponible.

« Scott Rudin m’a contacté il y a environ trois ans et il m’a dit : ‘Il y a quelque chose de vraiment excitant dont j’aimerais te parler’, » explique-t-il lors d’un entretien téléphonique. « A chaque fois que Scott commence sa conversation en évoquant ‘quelque chose de très excitant’, ça finit par déclencher également grande une excitation chez moi ».

Et à juste titre.

Sorkin, auteur de pièces lauréat, et Rudin, producteur lui aussi récompensé (il a été le premier à aligner un EGOT — Emmy, Grammy, Oscar et Tony) se sont distingués au cours de plusieurs collaborations – avec les films « The Social Network » et « Steve Jobs » et la série de télévision « Newsroom ».

Rudin était excité parce qu’après des années de tentatives infructueuses, il était parvenu à acquérir les droits de « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » et qu’il voulait que Sorkin l’écrive.

« J’ai dit oui tout de suite. Je n’ai pas hésité même si j’avais pensé à l’époque que c’était une mission suicide », se souvient l’auteur. « Qu’est-ce que j’aurais pu faire sinon m’exécuter en essayant de limiter les dégâts autant que possible ? », s’amuse-t-il.

Les craintes de Sorkin étaient compréhensibles. Au cours d’une récente recherche effectuée par PBS sur les livres les plus lus aux Etats-Unis, le classique écrit par Harper Lee sur le racisme et la justice dans le sud américain arrivait en tête de liste – devant la série des Harry Potter (3ème), « le Seigneur des anneaux (5ème) et, évidemment, ‘Autant en emporte le vent » (6ème).

Et la version cinématographique de l’oeuvre tournée en 1962 avec Gregory Peck est devenue presque aussi emblématique que le livre, qui s’écoule encore au rythme de plus d’un million de copies par an.

Mais Sorkin n’aurait pas dû s’inquiéter : Depuis sa première, le 13 décembre, ce spectacle non-musical est celui qui se joue le plus à Broadway. La pièce, avec Jeff Daniels dans le premier rôle, est l’un des grands drames de la saison, salué par des critiques euphoriques. Elle devrait certainement être nommée aux Tony Awards – notamment dans la catégorie de la meilleure pièce.

Daniels se fond dans le personnage d’Atticus Finch, un avocat blanc chargé de la défense d’un Afro-américain accusé d’avoir violé une adolescente blanche dans l’Alabama des années 1930. Et du début jusqu’à la fin, Atticus est un modèle.

« Il voit la bonté en tout un chacun », dit Sorkin, même chez les racistes.

« Tout ce qu’il y a à faire, c’est se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre et tenter de voir les choses de son point de vue. Au début de la pièce, il pense que ces gens sont ses amis, ses voisins. Selon lui, ils peuvent rester figés dans leurs vieilles habitudes – mais aucun d’entre eux ne peut aller aussi loin que d’envoyer un innocent sur la chaise électrique. Et pendant la pièce, il découvre finalement qu’ils vont trop loin, au point qu’il lui est dorénavant impossible d’entrevoir ce qui est bon en eux », explique Sorkin .

Ça m’évoquait ce type libéral et blanc fantasmé dont les personnes marginalisées diront : ‘Vous faites partie des bons. Merci.’ Alors j’ai fait le contraire »

Pour Sorkin, certaines parties au moins de la pièce peuvent paraître démodées – notamment celle qui, selon lui, « est l’une de mes préférées mais qui n’est probablement pas la favorite de ceux qui ne sont pas blancs ». Cette scène se déroule à la fin du procès, quand le tribunal s’est vidé, sauf le balcon séparé – celui où les Afro-américains de la ville se tiennent silencieusement en signe de respect pour Atticus.

« J’avais toujours la gorge serrée devant cette scène. J’y ai réfléchi et j’ai finalement accepté la réponse », dit-il. « C’est parce que ces gens, au balcon, n’avaient pas incendié le tribunal. C’est qu’il n’y avait pas eu de rassemblement ‘pas de justice, pas de paix’. Ils restent là, avec une gratitude tranquille pour cette homme blanc. Ça me faisait penser à ce type libéral et blanc fantasmé dont les personnes marginalisées diront : ‘Vous faites partie des bons. Merci.’ Alors j’ai fait le contraire ».

Pas de Spoiler ici – hormis pour dire que le changement est subtil et qu’il implique des dialogues supplémentaires accordés aux personnages Afro-américains, à savoir Tom Robinson, l’accusé, et Calpurnia, domestique de la famille Finch. Ce sont ces changements qui ont amené en partie les propriétaires des droits de l’auteur à réclamer l’arrêt de la production, prétendant qu’elle déviait trop du roman de Lee.

« Et par propriétaires », explique Sorkin, « on parle d’une personne, une femme… Nous avons pu régler tout ça ».

« Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » est en quelque sorte un texte typique de Sorkin – s’il est possible d’en définir un – ancré dans un personnage à la morale forte. On l’a déjà vu dans « West Wing » (Jeb Bartlet interprété par Martin Sheen) et dans « Newsroom » (Will McAvoy sous les traits de Daniels). On l’a même vu dans le personnage-titre toxicomane de son dernier film, « Molly Bloom » (Jessica Chastain).

Autre similarité avec les travaux passés de Sorkin, les dialogues pétillants. Quand je suggère que Daniels l’un des meilleurs monologues de tous les temps dans « Newsroom », Sorkin rejette le compliment.

Jeff Daniels dans l’adaptation de « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » faite par Aaron Sorkin (Crédit : Julieta Cervantes/via JTA)

« Le secret, c’était Jeff Daniels. Il a vraiment mis de la force dans son texte, comme il le fait aussi avec le texte de ‘Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur’, » explique-t-il.

« Je ne suis pas sûr qu’il y ait un secret là-dedans. Mes parents m’ont emmené voir des pièces à un très jeune âge, j’en ai vu souvent que je n’avais pas encore l’âge de comprendre comme ‘Qui a peut de Virginia Woolf ?’. Le son d’un dialogue résonnait comme une musique, pour moi. Ça a marqué en quelque sorte mon entrée dans l’écriture », dit-il.

Sorkin voulait être acteur, prenant part aux pièces de théâtre montées dans son lycée et étudiant le théâtre à l’université. Mais, pendant un week-end, il s’est retrouvé seul dans un appartement avec la machine à écrire électrique d’un camarade.

« Je ne sortais pas. La télé ne marchait pas. Alors pour me distraire, j’ai commencé à écrire des dialogues. Ça a duré toute la nuit », s’amuse-t-il.

Autre changement effectué dans la pièce par Sorkin : Le personnage méchant, Bob Ewell, insulte Atticus en utilisant des injures antisémites.

« Je suppose que ça a à voir avec mon origine culturelle », précise Sorkin. « Mais Ewell était aussi un membre du KKK et j’ai voulu exprimer davantage l’idéologie du Klan ».

Aaron Sorkin et sa fille Roxy Sorkin avant les 84ème Oscars (Crédit : AP Photo/Matt Sayles)

Sorkin a fréquenté une école hébraïque et n’a pas fait de bar mitzvah. Mais alors qu’il passait son enfance à Scarsdale, à New York, « en cinquième, j’allais à une bar ou à une bat mitzvah chaque semaine. Dans ma famille, chez les garçons, on organisait une grande fête à l’occasion de notre 13ème anniversaire. Mais j’adorais les bar mitzvahs. Cela excitait mon sens de la théâtralité. Les chants, l’art oratoire, tout m’inspirait. Six semaines avant mon 13ème anniversaire, j’ai contacté un rabbin et je lui ai dit que je voulais qu’il m’apprenne la Torah. Il m’a répondu que c’était impossible en seulement deux semaines ».

Alors Sorkin lui a présenté une contre-proposition : Lui enseigner strictement ce qu’il devait savoir.

« J’ai une bonne oreille et je peux apprendre phonétiquement », avait-il affirmé. Le rabbin lui avait alors répondu que ce n’était pas l’esprit de l’occasion.

« J’ai le sentiment d’avoir raté quelque chose parce que mes amis qui fréquentaient l’école hébraïque, qui sont pratiquants et qui respectent la casheroute ou respectent le Shabbat possèdent quelque chose que je n’ai pas », dit Sorkin. « C’est impossible à décrire. J’aimerais pouvoir le faire. Tout ce que je sais, c’est que je les envie ».

Sorkin est divorcé de son épouse, Julia Bingham, et ils ont une fille, Roxy, qui suit une éducation juive.

« Elle peut dire les prières du Shabbat le vendredi soir et elle est Juive pour la même raison que moi », dit-il. « Nous avons bien compris que nous provenons d’une longue lignée d’êtres humains qui se sont tous fait botter le c*l parce qu’ils étaient Juifs – et nous leur restons fidèles ».

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