Affaire Bild : Feldstein affirme que Netanyahu a soutenu le projet d’utiliser des informations confidentielles
Le Premier ministre avait dit ne pas être au courant de l'affaire ; son ex-assistant affirme que le chef de cabinet lui avait dit qu'il pouvait annuler l'enquête plusieurs mois avant qu'elle ne soit rendue publique

Eli Feldstein, ancien porte-parole du Premier ministre Benjamin Netanyahu actuellement sous le coup d’une inculpation, a affirmé lundi que ce dernier était au courant et soutenait ses efforts visant à utiliser des informations classifiées pour influencer l’opinion publique contre un accord de libération d’otages. Il contredit ainsi l’affirmation de Netanyahu selon laquelle il n’avait aucune connaissance préalable de la fuite du document par Feldstein au tabloïd allemand Bild.
Feldstein a porté cette accusation lors d’une interview diffusée dimanche soir sur la chaîne publique Kan. Il s’agissait de sa première apparition médiatique depuis son arrestation en octobre 2024 et son inculpation pour avoir divulgué des informations confidentielles à Bild. Ce journal avait présenté ce document classifié comme une preuve que le groupe terroriste palestinien du Hamas n’était pas intéressé par un accord de libération d’otages avec Israël.
Il a ensuite affirmé que le chef de cabinet de Netanyahu, Tzahi Braverman, avait été informé de l’enquête confidentielle visant Feldstein pour la fuite du document classifié de septembre 2024 au journal Bild, plusieurs mois avant sa divulgation publique, et qu’il avait alors assuré à Feldstein qu’il pourrait faire annuler l’enquête.
Feldstein a également déclaré à Kan que bien avant l’affaire « Bild », Netanyahu était extrêmement déterminé à lutter contre les discours médiatiques critiques à son égard et avait demandé à ses collaborateurs de limiter les discussions publiques le présentant comme « responsable » du pogrom perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023.
L’affaire « Bild » a éclaté après l’exécution de six otages israéliens par leurs geôliers du Hamas, qui avaient détecté la présence de troupes israéliennes à proximité du tunnel où ils étaient détenus, à la fin du mois d’août 2024, dans la ville de Rafah, au sud de Gaza.
Cette exécution avait déclenché un tollé général contre le gouvernement, accusé de faire obstacle aux négociations pour la libération des otages, car Netanyahu semblait privilégier une « victoire totale » contre le groupe terroriste palestinien au détriment de la vie des captifs.
Feldstein a déclaré à Kan qu’il avait exhorté Netanyahu à tenir une conférence de presse pour contrer cette version des faits, ce que le Premier ministre a fini par faire le 2 septembre.
Lors de cette conférence de presse, Netanyahu a présenté une note interne du Hamas obtenue par l’armée israélienne, dans laquelle le groupe terroriste affirmait ne pas être intéressé par un accord de libération des otages.
Ce document datait de neuf mois auparavant et Feldstein affirmait connaître quelqu’un au sein du Directorat des Renseignements militaires qui avait accès à un document plus récent détaillant l’approche du Hamas dans les pourparlers sur les otages.
Selon lui, ce document renforcerait encore davantage l’argument de Netanyahu selon lequel seule la pression militaire pouvait aboutir à la libération des otages.
Feldstein a expliqué qu’il s’était d’abord adressé à Jonathan Urich, un autre conseiller de haut rang de Netanyahu, au sujet de ce document, puis qu’il avait approché le Premier ministre lui-même après la conférence de presse du 2 septembre.
Il a déclaré avoir informé le Premier ministre qu’il disposait d’une source auprès de laquelle lui et Urich tentaient d’obtenir la récente note du Hamas, classée confidentielle pour protéger la source à l’origine de celle-ci.
« Excellent », lui aurait répondu Netanyahu, selon Feldstein.
Feldstein et Urich ont suivi cette piste et, quelques jours plus tard, Bild a publié un article citant une note interne « secrète » du Hamas qui détaillait la stratégie du groupe terroriste pour semer la discorde au sein de l’opinion publique israélienne concernant la question des otages.
Netanyahu a ensuite fait référence à cette histoire lors de plusieurs apparitions publiques, cherchant à détourner les critiques concernant sa gestion des négociations relatives aux otages. Toutefois, il a été révélé par la suite dans les médias que Bild avait déformé le dossier de manière significative pour servir les intérêts du gouvernement Netanyahu.
« Je peux y mettre fin »
Selon Feldstein, plus tard en septembre, Braverman, le chef de cabinet de Netanyahu, lui aurait demandé de le rencontrer dans le parking souterrain des quartiers généraux de l’armée de la Kirya, à Tel Aviv.
Braverman lui aurait alors révélé que le département de sécurité informatique de Tsahal avait ouvert une enquête sur la fuite d’informations classifiées et que la liste des suspects remontait jusqu’au bureau du Premier ministre.
Braverman a lu une demi-douzaine de noms de personnes impliquées dans l’enquête « Bild » et a demandé à Feldstein s’il en connaissait une, se souvient l’ancien porte-parole dans son témoignage à Kan, ajoutant qu’il avait répondu par la négative.
« Dis-moi si cela te concerne. Dis-moi si cela nous concerne. Je peux y mettre fin », aurait déclaré Braverman à Feldstein, d’après ce dernier, ajoutant qu’il avait informé Urich de cette rencontre.
Or, Braverman, récemment nommé ambassadeur d’Israël au Royaume-Uni, n’aurait pas dû avoir connaissance au préalable d’une enquête interne de Tsahal, ni avoir la possibilité « d’y mettre fin » de son propre chef.
En réponse à l’interview de Kan, un communiqué publié au nom de Braverman a accusé Feldstein de « mentir et d’inventer des choses ».
« Le chef de cabinet n’a aucune compétence ni influence sur les enquêtes en cours. Braverman n’a eu connaissance de l’enquête qu’une fois qu’elle a été rendue publique par les médias », indique le communiqué.
Un communiqué distinct publié par le bureau de Netanyahu réfute également les affirmations de Feldstein, affirmant qu’elles ont été faites par une personne clairement motivée par le désir de détourner les accusations qui pèsent contre lui et qui pourraient lui valoir une peine de prison à perpétuité pour avoir divulgué des renseignements classifiés.
Netanyahu « n’a jamais donné à Feldstein l’ordre, directement ou indirectement, de divulguer des informations classifiées. Il n’a pas autorisé le contournement de la censure militaire… et n’a été impliqué dans aucun acte illégal », indique le communiqué publié par le bureau du Premier ministre.
« Après des mois de persécution par le bureau de la procureure générale et le Shin Bet, il n’est pas étonnant que Feldstein soit prêt à dire tout ce que la gauche veut entendre, y compris inventer des accusations contre le Premier ministre », poursuit le communiqué.
Après l’arrestation de Feldstein l’an dernier, le bureau de Netanyahu a d’abord prétendu à tort qu’il n’était pas l’un de ses employés. Le Premier ministre a ensuite changé de méthode et l’a défendu en le présentant comme un assistant loyal, avant de finalement se retourner contre lui, lorsque l’ancien porte-parole a commencé à dire aux enquêteurs que toutes ses actions avaient été menées sous la direction du bureau du Premier ministre.
Dérobade face à la responsabilité du 7-Octobre
Feldstein a également indiqué à Kan que Netanyahu aurait eu du mal à gérer la crise des otages et aurait préféré donner la priorité à la lutte contre le Hamas.
Lorsque le groupe terroriste palestinien a diffusé la première vidéo d’un otage dix jours après l’assaut barbare et sanglant du 7-Octobre, Feldstein a déclaré que le Premier ministre avait refusé de la regarder et avait même jeté son téléphone après que l’un de ses collaborateurs a tenté de lui montrer les images de Mia Shem, une otage gravement blessée.
« Il a jeté le téléphone. Il ne voulait pas voir », a rapporté Feldstein, renforçant ainsi les témoignages de familles d’otages qui ont accusé Netanyahu d’ignorer leur sort.
Feldstein a également raconté comment, quelques jours après le début de la guerre, Netanyahu lui aurait demandé de limiter les discussions dans les médias sur sa responsabilité dans le massacre. « Il m’a demandé ‘De quoi parlent-ils dans les médias ? Parlent-ils encore de responsabilité ?’ »
Selon Feldstein, Netanyahu lui aurait demandé de trouver des moyens de « calmer la tempête médiatique » autour de la question de savoir « si le Premier ministre devait ou non assumer la responsabilité des événements du 7-Octobre ».
« C’était la première tâche qu’il m’avait confiée. La première et la seule », a-t-il déclaré.
« Son désir d’éliminer le Hamas et de gagner la guerre est plus grand » que son désir de libérer les otages, a affirmé Feldstein.
Interrogé par l’interviewer pour savoir si Netanyahu souhaitait rester Premier ministre au détriment des otages, Feldstein a répondu : « Je ne pense pas. Je ne pense pas que ce soit une question de [rester au pouvoir]. »
Feldstein a également déclaré à Kan que Netanyahu avait accepté la présence des ministres Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich lors de réunions cruciales, afin de leur donner l’impression d’être écoutés.
« Mais il les méprise », a-t-il ajouté.
Fabriquer des messages pro-Qatar aux dépens de l’Égypte
Feldstein est également soupçonné dans l’affaire dite du « Qatargate », qui implique également les plus proches conseillers de Netanyahu.
Cette affaire concerne les activités parallèles qu’auraient exercées Urich et Feldstein pour le compte du Qatar, alors qu’ils étaient employés par Netanyahu. Ce travail a été effectué avec l’agence de relations publiques Perception, dirigée par Yisrael Einhorn, l’ancien directeur de campagne de Netanyahu.
Einhorn et Perception auraient mené des campagnes en Israël et à l’étranger pour redorer l’image du Qatar, notamment en ce qui concerne son rôle de médiateur dans les pourparlers sur les otages.
Quelques heures avant la diffusion de l’interview de Kan, lundi, i24News a publié ce qu’elle présentait comme le contenu de discussions par SMS entre Feldstein et Einhorn. Dans ces messages, ils rédigeaient des éléments pro-Qatar qui ont été présentés aux journalistes comme provenant de hauts responsables israéliens et américains.
La plupart de ces messages visaient à mettre en avant le rôle du Qatar en tant que médiateur dans les négociations pour la libération des otages, au détriment de l’Égypte, l’autre pays médiateur.
Lundi, la chaîne N12 a rapporté que certains des messages fabriqués de toutes pièces que Feldstein avait envoyés aux journalistes avaient également été transmis à Urich, ce qui impliquerait davantage le bureau de Netanyahu dans l’affaire du « Qatargate ».
Urich a nié tout lien avec cette affaire dans un message publié sur le réseau social X.
« Si moi-même ou un proche du Premier ministre avions su qu’Eli Feldstein parlait au nom du Qatar en Israël tout en trompant les journalistes, il aurait été jeté par la fenêtre », a écrit Urich.
Des messages WhatsApp obtenus par le site d’information Ynet en août ont également révélé qu’Einhorn avait rédigé des messages en faveur du Qatar et les avait envoyés à Feldstein via WhatsApp. Feldstein a ensuite transmis ces messages à Urich, qui les a diffusés à des journalistes dans le but d’améliorer l’image de Doha en Israël.
Le Conseil d’octobre exige que le Shin Bet enquête sur les « soupçons de trahison au plus haut niveau »
À la suite de la diffusion de cet entretien, le Conseil d’octobre, une organisation regroupant les familles qui ont perdu des proches le 7-Octobre, a demandé mardi au chef de l’agence de sécurité intérieure du Shin Bet, David Zini, de lancer « une enquête approfondie, rapide et indépendante qui examinera tous les soupçons de trahison au plus haut niveau de l’État d’Israël ».
Le groupe a cité l’interview de Feldstein diffusée lundi, dans laquelle il affirme que le Premier ministre était au courant et soutenait ses efforts pour utiliser des renseignements classifiés afin d’influencer l’opinion publique contre un accord de libération d’otages, que des conseillers de haut rang avaient tenté d’étouffer les enquêtes et que le Premier ministre avait ordonné à ses conseillers de mettre fin au débat public sur sa « responsabilité » dans les événements du 7-Octobre, et plus encore.
Le Conseil d’octobre a allégué que le refus persistant du gouvernement de former une commission d’enquête nationale, ainsi qu’une série d’autres mesures, « soulève de sérieux soupçons quant au fait qu’il ne s’agit pas simplement d’un déni de responsabilité, mais d’une tentative continue de dissimulation, afin que la vérité ne soit jamais révélée ».
« Des changements de protocole ont déjà été révélés. Des versions contradictoires ont déjà été dévoilées. Des informations ont déjà été publiées concernant des perturbations dans l’enquête et des tentatives visant à rejeter la responsabilité sur une autre partie », a déclaré le groupe.
« Nous avons déjà constaté des tentatives de contrôle de ce que les médias rapportent ou non. Nous avons déjà constaté des interventions au sein d’organes de sécurité censés être professionnels et indépendants. Nous avons également été témoins de tentatives continues visant à inciter à la division et à délégitimer le système judiciaire. »
« Il est temps de mettre fin à cette spirale négative, de démanteler les murs érigés autour de la vérité et de redonner confiance au peuple dans la transparence et la loyauté de son État. »







