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Interview

Alliée à la droite, Merav Michaeli veut conserver l’espoir de la paix en vie

La ministre Travailliste des Transports dit qu'elle n'acceptera pas un projet mettant en péril la solution à deux États et parle de ses liens déterminants avec les progressistes US

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

La ministre des Transports Merav Michaeli lors d'une réunion de faction du parti Travailliste à la Knesset, le 4 octobre 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)
La ministre des Transports Merav Michaeli lors d'une réunion de faction du parti Travailliste à la Knesset, le 4 octobre 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Alors que la coalition israélienne, qui a prêté serment il y a six mois, a intégré des partis de l’ensemble du spectre politique, la ministre des Transports Merav Michaeli, qui dirige la formation Travailliste de centre-gauche, affirme avec insistance qu’elle appartient à un gouvernement « de droite ». Elle explique que le rôle principal du parti Travailliste est de résister aux efforts livrés par les autres membres de l’alliance qui seraient tentés de prendre des initiatives susceptibles de mettre en péril la solution à deux États.

Dans un entretien au Times of Israel accordé mardi au siège du parti Travailliste, à Tel Aviv, Michaeli explique ne pas avoir pris à la légère la question de l’intégration dans la coalition. « Je savais que ça allait être un gouvernement de droite… parce qu’une grande partie est de droite », dit-elle, ajoutant que les gouvernements israéliens penchent à droite depuis si longtemps qu’il sera difficile de changer le cours des choses.

« Mais je considère que ma mission la plus importante, dans ce gouvernement, c’est de m’assurer que la possibilité d’une solution future sur le terrain existe encore », poursuit-elle.

Le parti Travailliste est l’une des huit formations inclues dans la coalition, forte de 61 membres (120 députés en tout siègent à la Knesset) qui a pris la barre du pays en date du 13 juin. Le gouvernement est dirigé par le Premier ministre Naftali Bennett, même si son parti Yamina n’a obtenu que sept fauteuils lors des élections. Du même côté de l’échiquier politique, les factions Tikva Hadasha et Yisrael Beytenu, qui comptent respectivement six et sept députés au parlement israélien. Au centre, il y a Kakhol lavan (huit sièges) et Yesh Atid (17 sièges), dont le leader Yair Lapid devrait succéder à Bennett au poste de Premier ministre en août 2023. A gauche, le parti Travailliste (fort de sept députés au Parlement) suivi par la formation pacifiste du Meretz et ses six législateurs. Dernière faction de cette coalition inédite, le parti islamiste Raam qui adopte généralement un point de vue pro-palestinien sur le conflit mais qui est entré au gouvernement en promettant de se focaliser avant tout sur l’aide et les services dont a désespérément besoin la minorité arabe d’Israël, qui est négligée depuis longtemps.

Cette coalition étroite accorde, dans les faits, un pouvoir de veto à toutes les parties en lice concernant les initiatives diplomatiques plus larges et Bennett — partisan de longue date du mouvement pro-implantations – a indiqué que cela impliquerait que le gouvernement ne serait pas en mesure d’annexer la Cisjordanie, pas plus qu’il ne pourrait geler les constructions là-bas.

Mais le Premier ministre a refusé de rencontrer le chef de l’Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas et le gouvernement a donné son feu vert à la construction d’approximativement 3 000 unités de logement israéliennes en Cisjordanie, dans les implantations, au mois d’octobre – des chiffres comparables à ceux qui avaient marqué l’ère de l’administration Trump qui avait pris des initiatives significatives pour normaliser la présence israélienne au-delà de la Ligne verte.

Travaux de construction dans l’implantation israélienne de Givat Zeev, près de la ville palestinienne de Ramallah, en Cisjordanie, le 28 octobre 2021 (Crédit : AHMAD GHARABLI / AFP).

Le bureau qui supervise directement les approbations des permis de construire dans les implantations se trouve au ministère de la Défense, qui est placé sous la houlette de Benny Gantz. D’un côté, le chef de Kakhol lavan a rencontré Abbas et il prône le renforcement de l’AP mais de l’autre, il a également entrepris des démarches qui ont fortement mécontenté les partisans de la solution à deux États – plaçant notamment sur liste noire six organisations palestiniennes de défense des droits de l’Homme en raison de leurs liens présumés avec des groupes terroristes. Son bureau a aussi annoncé, au début du mois, que « toutes les implantations ont le droit d’exister » – indépendamment de leur localisation, parfois dans les profondeurs de la Cisjordanie.

Michaeli, qui a été l’une des critiques les plus ferventes de Gantz au sein du gouvernement, explique se concentrer sur les dossiers où elle est susceptible d’avoir une influence plus directe.

« Mon autorité porte sur les transports », déclare la cheffe Travailliste, ajoutant qu’elle examinera avec beaucoup d’attention les projets d’infrastructure en Cisjordanie qui seront autorisés par son bureau.

« Tout ce qui pourra servir une future solution au conflit avec les Palestiniens, je le construirai. Tout ce qui mettra en péril une future solution, je ne le construirai pas », dit-elle – c’est, semble-t-il, les tout premiers propos sur le sujet qu’elle tient en tant que ministre des Transports.

Au vu de la dynamique gouvernementale et de l’importance des partisans du mouvement pro-implantations, Michaeli reconnaît malgré tout qu’elle ne pourra pas « geler… tout ce que je voudrais pouvoir geler ».

« Il faut aussi faire les choses avec intelligence, parce que je ne veux pas me battre là-dessus. Se battre peut être une bonne chose politiquement mais c’est le contraire qui se produira in fine parce que je n’ai pas les moyens de gagner », continue-t-elle.

De gauche à droite: Avigdor Liberman, président d’Yisrael Beytenu, Yair Lapid, président de Yesh Atid, Naftali Bennett, président de Yamina, Gideon Saar, président de Tikva Hadasha, Mansour Abbas, président de Raam, Merav Michaeli, présidente de Avoda,, Benny Gantz, président de Kakhol Lavan, et Nitzan Horowitz, président de Meretz, lors d’une réunion des dirigeants de la coalition à venir à Tel Aviv, le 6 juin 2021. (Ra’anan Cohen)

« Mais c’est là qu’entrent en jeu les relations avec les Américains, l’ambassadeur et tous les autres », poursuit Michaeli. « Je me bats depuis l’intérieur du gouvernement et c’est important d’entendre la voix de cette administration américaine également ».

L’administration Biden a émis une critique cinglante de l’approbation des constructions dans les implantations, au mois d’octobre, et elle soulève régulièrement la question – rappelant son soutien à la solution à deux États – lors de ses rencontres avec des responsables israéliens. Michaeli note toutefois que les priorités de Washington sont ailleurs, ce qui a amené la Maison Blanche à moins souligner ses désaccords avec Jérusalem en se focalisant sur d’autres dossiers et, en particulier, sur celui de sa concurrence avec la Chine.

La dirigeante du parti Travailliste estime que le nouveau gouvernement a tout à gagner de cette réalité parce qu’il est « bien plus attentif » aux inquiétudes des États-Unis concernant l’élargissement des liens entretenus par Jérusalem avec Pékin que ce n’était le cas des gouvernements précédents, placés sous l’autorité de l’ex-Premier ministre Benjamin Netanyahu.

Elle affirme que son bureau, en particulier, est beaucoup plus « sensible » au positionnement de Washington lorsqu’il reçoit les candidatures d’entreprises chinoises pour des appels d’offres en Israël.

Michaeli souligne ensuite, plus largement, le changement énorme survenu dans l’approche adoptée par le nouveau gouvernement dans ses relations avec les États-Unis.

« Le gouvernement s’intéresse aujourd’hui à ses relations avec les États-Unis d’Amérique, plus seulement avec le parti républicain », déclare-t-elle, affirmant que Netanyahu a négligé les liens avec le parti Démocrate et que l’objectif de la nouvelle coalition est de reconstruire le soutien bipartisan à Israël.

« Il y a aussi un respect authentique pour ce président et pour cette administration, autant qu’il peut y avoir entre nous des différences », continue-t-elle.

Et pourtant, la dirigeante du parti Travailliste évoque la rupture significative qui s’est aggravée, ces dernières années, entre l’État juif et les progressistes américains – affirmant qu’il faudra beaucoup de temps et beaucoup de travail pour réparer les choses et qu’il faudra pour cela faire bien plus que simplement améliorer les liens avec l’administration Démocrate, à Washington.

Michaeli, ancienne journaliste, indique être prête à mener cette mission, revenant sur les liens qu’elle entretient avec les leaders progressistes aux États-Unis, des liens qui s’étaient tissés bien avant qu’elle ne fasse ses débuts en politique, il y a une décennie.

Elle parle d’une rencontre récente, à Washington, avec Elizabeth Shuler, présidente de la Fédération américaine du Travail et du Congrès des organisations industrielles, ainsi que ses contacts avec les Démocrates progressistes, citant notamment les représentants Barbara Lee et Jamaal Bowman.

Avant la formation du gouvernement, la cheffe Travailliste explique qu’elle tentait de convaincre les personnalités qui, autour d’elle, partageaient le même état d’esprit que « Israël, ce n’est pas Netanyahu ».

« Aujourd’hui, les gens savent qu’Israël, ce n’est pas Netanyahu parce qu’il n’est plus Premier ministre. Mais l’empreinte, l’état d’esprit de Netanyahu sont encore bien présents et je m’efforce dorénavant de transmettre le message qu’Israël, ce n’est pas nécessairement cette empreinte, ce n’est pas cet état d’esprit », dit-elle.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu parle de l’Iran lors d’une réunion conjointe du Congrès des États-Unis dans la salle de la Chambre au Capitole américain, le 3 mars 2015 à Washington, DC. (Win McNamee/Getty Images/AFP)

Elle reconnaît que la politique israélienne ne devrait pas rapidement évoluer « dans la direction qui est espérée par les progressistes ». Mais il est « important », affirme-t-elle, « de continuer à souligner qu’il y a encore une majorité qui soutient la solution à deux États et qu’il y a encore une importante partie – même chez les politiques – qui soutient la solution à deux États et la fin de l’occupation ».

Une façon de voir les choses qui, selon Michaeli, compte partiellement dans ses efforts visant à reconstruire le parti Travailliste de manière à ce qu’il puisse redevenir le parti gouvernant le camp du centre-gauche au sein de l’État juif.

« J’accorde beaucoup d’importance aux affaires étrangères et aux dossiers liés à la sécurité qui ont été négligés pendant longtemps par le parti », note la présidente de la formation Travailliste, qui établit clairement qu’elle s’est déterminée à mettre en place une stratégie qui lui permet de renforcer son influence sur les différents dossiers.

« Comme au cabinet, par exemple. On m’entend beaucoup lors des rencontres du cabinet, je parle fort, mais à l’extérieur, je n’ai actuellement pas de raison de hausser la voix pour faire entendre mes arguments », ajoute Michaeli.

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