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Opinion

Avec Ben Gvir et Smotrich, Israël risque une dérive extrémiste catastrophique

Les deux leaders d'extrême-droite seront ministres si Netanyahu remporte les élections ; leur programme aura pour effet de saper les principes et les fondations de l’État d’Israël

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le député d’extrême droite et chef du parti Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, lors d’un meeting de campagne à Ashkelon, dans le sud d’Israel, le 25 octobre 2022, avant les élections générales du 1er novembre. (Crédit : Menahem Kahana/AFP)
Le député d’extrême droite et chef du parti Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, lors d’un meeting de campagne à Ashkelon, dans le sud d’Israel, le 25 octobre 2022, avant les élections générales du 1er novembre. (Crédit : Menahem Kahana/AFP)

En novembre 1947, les Nations unies avaient approuvé la renaissance historique de l’État juif – avec l’établissement d’un nouvel État pour les résidents arabes de cette Terre sainte qui était au centre d’un conflit. Profondément mécontents du partage du territoire, les dirigeants d’Israël pré-étatique devaient toutefois s’en accommoder. Contrairement au monde arabe.

Israël était né d’une guerre – une guerre précisément menée pour détruire l’État naissant. Le pays avait miraculeusement survécu. Il a résisté aux nombreuses tentatives d’anéantissement. Et Israël est devenu aujourd’hui une démocratie prospère majoritairement juive, une formidable puissance d’innovation et un État capable de se défendre contre ses ennemis.

Le 1er novembre 2022, soit 75 ans après cet événement fondateur, l’électorat israélien, poussé vers la droite sur l’échiquier politique par la spirale terroriste palestinienne, politiquement épuisé par cinq scrutins en l’espace de moins de quatre ans, semble sur le point de porter un coup fatal à une cohésion interne déjà largement mise à mal. Las, il semble prêt à renoncer à sa démocratie, à s’aliéner ses soutiens internationaux pourtant essentiels et au final, à faciliter le travail de sape de ses propres ennemis.

Il est impossible de dire quelle sera l’issue des élections de cette semaine, en dépit des tendances qui s’affirment de manière répétée dans les enquêtes de certains instituts de sondages.

Dans les sondages, la coalition sortante, aussi hétéroclite qu’éphémère, dirigée par Yair Lapid, est constamment à la traîne par rapport au bloc de partis de droite et ultra-orthodoxes dirigé par Benjamin Netanyahu. Plusieurs partis membres du bloc de coalition pourraient même ne pas réunir les 3,25 % de voix nécessaires pour siéger à la Knesset.

Le Likud de Netanyahu et ses principaux alliés n’ont jamais été aussi proches de la majorité.

L’agressivité de Netanyahu et de ses principaux affidés du parti n’a fait que se renforcer, ces dernières années. Netanyahu revendique l’annexion unilatérale de 30 % de la Judée-Samarie biblique, qu’il a tentée de réaliser sans succès en 2020, croyant à tort que l’administration Trump le soutiendrait. Cela fait longtemps qu’il s’est détourné de la solution à deux États – ce cadre même qui avait été acceptée par les fondateurs d’Israël et rejeté en 1947 par les autorités qui s’exprimaient alors au nom des Palestiniens.

Une grande partie de la liste du Likud à la Knesset est encore plus va-t-en-guerre à ce sujet que son chef.

Mais jusqu’à son éviction du pouvoir en 2021, après 12 années consécutives passées au poste de Premier ministre, Netanyahu avait, bon gré mal gré, réussi à mener la barque israélienne avec une certaine prudence, s’opposant à l’administration Obama sur la question du nucléaire iranien, mais choisissant de mettre de côté son plan d’annexion partielle de la Cisjordanie pour parvenir à la conclusion des accords d’Abraham avec les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Maroc.

À l’occasion de la campagne électorale actuelle qui lui ouvre la perspective d’un retour au pouvoir qui pourrait entraîner, espère-t-il, la fin de ses procès pour corruption, il a mis en avant, collaboré et renforcé des personnalités politiques radicales bien déterminées à en finir avec une certaine subtilité, avec une certaine sagesse stratégique, n’hésitant pas à collaborer avec elles et à les renforcer.

Les députés Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich lors d’un rassemblement de leur parti HaTzionout HaDatit à Sderot, le 26 octobre 2022. (Crédit : Gil Cohen-Magen/AFP)

Bezalel Smotrich, chef de l’alliance HaTzionout HaDatit négociée par Netanyahu, a annoncé la semaine dernière son intention d’en finir avec l’indépendance du pouvoir judiciaire israélien, un système qui serait dorénavant soumis à la majorité politique au pouvoir.

Rien que ça.

Itamar Ben Gvir, chef du parti Otzma Yehudit, l’étoile montante de cette campagne électorale et numéro 2 sur la liste HaTzionout HaDatit de Smotrich, ne cache pas ses velléités d’annexer toute la Cisjordanie sans accorder le droit de vote aux résidents arabes – tout en encourageant les citoyens arabes « déloyaux » à quitter le territoire, affirme le dernier programme politique de son parti.

Ben Gvir plaide depuis très longtemps en faveur de l’expulsion des Arabes israéliens.

Il assure avoir adouci ses positions au fil des ans. Il sait aussi pertinemment qu’il n’aurait pas été autorisé à se présenter aux élections s’il n’avait pas donné une telle assurance – il a bien vu le sort réservé à l’ex-dirigeant d’Otzma Yehudit, Michael Ben-Ari, exclu de la campagne pour incitation au racisme en 2019, ou la destinée du parti Kach, dirigé par feu le rabbin Meir Kahane, son mentor, en 1988.

Capture d’écran d’une vidéo de 2018 montrant le chef du parti Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, en train de s’adresser à des militants et partisans du rabbin extrémiste Meir Kahane. (Capture d’écran Twitter)

Quelques mois avant les élections de 2021 qui lui avaient coûté le pouvoir, Netanyahu avait déclaré lors d’une interview télévisée que Ben Gvir serait membre de sa coalition mais qu’il ne possédait pas les « aptitudes » nécessaires pour occuper un poste ministériel.

Ces derniers jours, au vu des sondages qui créditent HaTzionout HaDatit d’environ 14 sièges – dont un certain nombre arraché au Likud lui-même –, Netanyahu, conscient de sa dépendance à l’égard de Ben Gvir pour former un gouvernement, est revenu sur ses propos.

Ben Gvir veut un Israël souverain, au territoire élargi, un pays dans lequel des millions de Palestiniens se verraient refuser toute forme d’égalité.

Il peut prétendre à être – et il sera vraisemblablement – ministre, a lâché Netanyahu à plusieurs reprises cette semaine.

Smotrich, de son côté, a déjà occupé un poste ministériel au sein d’un gouvernement Netanyahu ; mais il subordonne désormais sa participation à une coalition à l’acceptation de ses propositions de « réforme » judiciaire.

Netanyahu a également assuré que Smotrich serait ministre s’il devait remporter les élections.

Ils ne sont plus marginaux

Si Smotrich et Ben Gvir – dont les ambitions sont clairement susceptibles de saper les fondements mêmes de la démocratie israélienne et, dans le cas de Ben Gvir, de justifier les accusations d’apartheid qui pèsent sur le pays – étaient des personnalités marginales et inoffensives, leur objectif n’inquièterait pas autant.

Mais selon des estimations, leur parti pourrait bien obtenir un dixième au moins des 120 sièges que compte la Knesset, faisant des deux hommes des personnalités déterminantes et puissantes au sein du prochain gouvernement israélien.

Le chef du parti HaMahane HaMamlahti, Benny Gantz, pris à revers par Netanyahu lors de leur court gouvernement d’unité en 2020, est catégorique : il ne viendra pas à l’aide du chef du Likud à une deuxième reprise et il ne sauvera pas Netanyahu des griffes des extrémistes de droite que ce dernier a aidés à renforcer.

La quasi-totalité de la liste du Likud à la Knesset serait prête à accepter une coalition avec HaTzionout HaDatit, car le parti de Netanyahu est aujourd’hui grandement à son image.

Les deux partis ultra-orthodoxes – Shas et Yahadout HaTorah – accueilleraient favorablement une telle coalition qui leur permettrait de revenir au gouvernement et de reprendre leur combat contre le service militaire national obligatoire des jeunes Haredim.

Smotrich et Ben Gvir l’ont dit et répété : ils ne se contenteront pas de petits ministères. Des rumeurs laissent entendre qu’ils pourraient hériter des portefeuilles de la Sécurité intérieure, de l’Intérieur, de la Justice, voire du ministère de la Défense.

Smotrich a été clair là-dessus, il l’a été dans le passé et il l’est aujourd’hui : il aspire à l’instauration d’une théocratie israélienne.

Pour l’instant, il se contenterait d’une majorité issue de la coalition au sein du panel chargé de la nomination des juges, d’une large immunité accordée aux politiciens, de l’abolition de toute mesure permettant aux magistrats d’annuler des lois qu’ils considéreraient comme anti-démocratiques et il réclame la disparition, dans le code pénal, du chef d’accusation de « fraude et abus de confiance », commune aux trois affaires pour lesquelles Netanyahu est jugé.

Ben Gvir, quant à lui, souhaite que les Juifs puissent ouvertement prier sur le mont du Temple et que les règles militaires d’ouverture de feu soient assouplies.

« Ils nous jettent des pierres… Qu’on leur tire dessus », avait-il dit aux agents de la police des frontières chargés de le protéger alors qu’il se trouvait dans le quartier de Sheikh Jarrah, à Jérusalem-Est, il y a deux semaines, brandissant sa propre arme.

Un Israël « méconnaissable »

Ce type de coalition dirigée par Netanyahu aurait pour effet de « démanteler l’État d’Israël et toutes ses institutions étatiques », a déclaré dimanche dernier l’actuel ministre de la Justice, Gideon Saar, lui-même ex-député du Likud, ex-ministre et ancien chef de cabinet de Netanyahu.

C’est précisément par opposition à Netanyahu que Saar a créé son propre parti politique il y a deux ans, et qu’il s’est allié à Gantz pour ces élections.

Il a assorti ses propos d’une mise en garde : « L’État d’Israël tel que nous le connaissons depuis 74 ans sera méconnaissable. »

Le ministre de la Défense Benny Gantz (à droite) et le ministre de la Justice Gideon Saar annoncent la fusion de leurs partis, le 10 juillet 2022. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

En déplacement cette semaine aux États-Unis, le président Isaac Herzog a, tout en se gardant de tout esprit partisan, demandé au pays qui reste l’allié le plus important d’Israël de ne pas abandonner l’État juif si un gouvernement Netanyahu-Smotrich-Ben Gvir devait arriver au pouvoir.

« Vous avez les élections de mi-mandat, nous avons des élections en Israël la semaine prochaine. Je pense qu’une chose doit prévaloir dans ce contexte, à savoir l’amitié et la relation forte entre Israël et les États-Unis. Nous devons les chérir et œuvrer à les préserver. Puis-je également ajouter que nous devons respecter les démocraties de chacun ? », a dit Herzog aux dirigeants juifs américains mardi.

« On ne pourra évidemment pas éviter les réactions entraînées par le résultat des élections », a-t-il poursuivi. Mais « le plus important doit être pour nous tous ‘d’honorer et de respecter la démocratie’ ».

Le problème est que le programme politique de Smotrich et Ben Gvir est loin d’honorer ou de respecter la démocratie israélienne.

Et leur accession à des postes de pouvoir nuira inévitablement aux relations d’Israël avec les États-Unis. Rappelez-vous, même Donald Trump pensait, bien avant que Ben Gvir n’ait commencé son ascension politique, que Netanyahu « ne voulait pas la paix ». Nombre de ses alliés, parmi les plus importants, sont sur la même ligne.

Qu’adviendrait-il des accords d’Abraham et de nos relations soigneusement entretenues avec l’Égypte et la Jordanie, avec un gouvernement lié au programme radical de Ben Gvir, ou enclin à le mettre en œuvre ?

(Les Émirats arabes unis ont d’ores et déjà fait part de leurs inquiétudes à Netanyahu.)

Ses projets à l’égard des Palestiniens et des Arabes israéliens aliéneraient les partisans d’Israël et contrediraient les arguments patiemment avancés pour défendre Israël, tout en donnant un grain inespéré à moudre au mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions).

Le soutien de la communauté internationale, ce soutien précieux qu’Israël reçoit de la part d’un si grand nombre de nations, s’affaiblirait, y compris à des tribunes diplomatiques essentielles et en termes de soutien militaire déterminant.

Ce n’est pas sorti de nulle part

Un Israélien sur 10, sinon plus, ne devrait pas voter pour Smotrich ou Ben Gvir dans l’absolu.

La Seconde Intifada a mouché les espoirs du courant dominant d’Israël d’une paix avec les Palestiniens.

Le terrorisme, la montée du Hamas à Gaza et le rejet de Mahmoud Abbas ont fait le reste.

Les violences de mai 2021 dans les villes mixtes, en plus des lenteurs et de la tiédeur de la riposte policière ont sans doute contribué à renforcer les positions de l’extrême-droite.

(Ben Gvir, souvent présent lors d’affrontements – il a été fréquemment aperçu lors de heurts survenus à Jérusalem-Est – a été accusé d’attiser encore davantage les tensions et les violences par le chef de la police israélienne.)

Les incitations à la haine antisioniste qui ont pu être lancées par de nombreux membres arabes de la Knesset, à l’image de la députée Hadash Aida Touma-Sliman, qui a fait cette semaine l’éloge des terroristes de Naplouse tués lors d’un raid de l’armée israélienne, évoquant des « martyrs » de la « résistance » – ont entraîné le même effet délétère.

De leur côté, Smotrich et surtout Ben Gvir font figure de défenseurs du pays à l’extrême-droite, de personnalités convaincantes qui ne sont finalement pas si différentes d’un Likud toujours plus agressif sous la houlette de son dirigeant, âgé de 73 ans.

Ils sont en outre plus jeunes et plus énergiques, sûrs d’eux-mêmes et de leur victoire et dépourvus de tout scrupule, offrant des solutions populistes simplistes et radicales.

Ils ont gagné le soutien de certains membres de la communauté ultra-orthodoxe, en particulier de la communauté ashkénaze, dont les dirigeants sont âgés et dépourvus de charisme.

Il y a aussi dans ce phénomène un effet de génération.

Les pères fondateurs d’Israël ont pour l’essentiel disparu.

Ceux de ma génération, qui doivent leur vie à leurs parents qui avaient fui les nazis ou les régimes hostiles d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, qui avaient survécu, sont entrés dans l’âge mûr. Ces générations ont joué un rôle direct dans l’établissement et, contre vents et marées, dans la survie d’Israël.

Certains ont rêvé d’Israël et ont ressenti dans leur chair la tragédie de l’absence d’Israël il y a 80 ans.

Ce sont des générations qui n’ont jamais tenu ce pays pour acquis et qui l’ont vu s’implanter progressivement, à l’échelle mondiale et même dans certaines parties de cette région, grâce à un mélange de résilience, de créativité, de leadership et surtout de force militaire.

Nombre de jeunes Israéliens, par nature, ont une compréhension différente de ce pays. Ils ne le tiennent peut-être pas pour acquis, et ces jeunes ont un rôle crucial à jouer dans sa défense.

Mais un nombre important semble prêt à soutenir des hommes radicalement irresponsables – dans le cas de Ben Gvir, il s’agit ni plus ni moins que d’un dangereux provocateur – qui réduiraient à néant certaines des principales réalisations régionales et internationales d’Israël.

Montage photo du chef de l’opposition Benjamin Netanyahu (à droite) et du ministre des Affaires étrangères de l’époque Yair Lapid dirigeant la réunion de leur parti respectif, le Likud et Yesh Atid, à la Knesset, le 8 novembre 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

75 ans après l’acceptation tardive d’Israël par la communauté internationale, l’ascension de Smotrich et de Ben Gvir à des postes de pouvoir, sous l’égide de Netanyahu, risque de mettre à bas les principes que nous avons défendus et que nous défendons encore, de nous affaiblir à l’intérieur comme au sein de la communauté internationale, dans un virage catastrophique et autodestructeur vers les extrémismes.

Je suis désolé si certains passages de cette chronique vous ont paru répétitifs. C’est en effet la troisième fois que je reviens sur le sujet ces derniers temps.

J’essaie de tirer la sonnette d’alarme.

J’invite mes compatriotes israéliens, ce mardi, 1er novembre, à se demander ce que leur vote va représenter pour le bien-être de ce pays, ses valeurs et objectifs, et sa place parmi les nations.

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