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Analyse

Ces menaces provenant de toutes les directions qui pèsent sur la coalition

Deux votes déterminants manqués approfondissent les fissures dans une alliance vantée, dans le passé, pour ses idéologies variées - qui menacent aujourd'hui de la faire s'effondrer

Carrie Keller-Lynn

Carrie Keller-Lynn est la correspondante politique et juridique du Times of Israël.

De droite à gauche : Le Premier ministre israélien Naftali Bennett, le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid et le ministre de la Défense Benny Gantz à la Knesset, le 6 juin 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
De droite à gauche : Le Premier ministre israélien Naftali Bennett, le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid et le ministre de la Défense Benny Gantz à la Knesset, le 6 juin 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Lundi soir, la coalition improbable du Premier ministre Naftali Bennett – qui aura défié toutes les attentes et brisé de nombreuses barrières – a établi un nouveau précédent dont elle se serait bien passé. Elle s’est ainsi trouvée dans l’incapacité de faire renouveler une mesure législative déterminante à la Knesset, une mesure qui étend l’application du droit israélien aux résidents des implantations de Cisjordanie.

Pour certains, ce vote a sonné le glas d’une alliance au pouvoir qui est parvenue, cahin-caha, à se maintenir à travers des mois de défections bruyantes et de menaces de révolte. Il a exposé la profondeur de la crise qui touche la coalition de l’intérieur et il a mis à nu les lignes de fracture qui la déchirent apparemment de tous les côtés du spectre politique, des fractures qui ont le potentiel de faire s’effondrer à tout moment cette alliance de huit partis.

Le projet de loi – une mesure d’urgence réadoptée tous les ans et qui permet d’imposer une partie du droit pénal et civil aux résidents d’implantations – a été rejeté à cause de députés issus de trois partis appartenant à la coalition : les membres de la formation Raam, la législatrice du Meretz Ghaida Rinawie Zoabi et la parlementaire rebelle de Yamina, Idit Silman, qui ne siège plus dans l’alliance au pouvoir.

Alors qu’opposition et coalition partagent dorénavant le même nombre de sièges à la Knesset suite à la défection de Silman, il aurait fallu que les représentants de Raam et Rinawie Zoabi se prononcent en faveur de la mesure et que Silman s’abstienne au même moment pour que le texte soit appouvé.

Mais Rinawie Zoabi et le député de Raam, Mazen Ghanaim, ont voté « contre » tandis que les autres législateurs de Raam et Silman se sont abstenus.

Second coup essuyé dans la foulée, dans la soirée, Silman s’est prononcée « contre » une motion visant à renommer à son poste ministériel l’un de ses collègues de Yamina lors d’une réunion de commission.

Le défi législatif devrait reprendre lundi prochain, quand la coalition pourra présenter une nouvelle fois la loi sur les résidents d’implantation au vote pour la première lecture.

Si la coalition existe encore.

Le chef du parti Raam Mansour Abbas, à gauche, et le député de son parti Mazen Ghanaim, à droite, pendant un débat à la Knesset, le 6 juin 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le baroud d’honneur de Saar ?

Néanmoins, ce projet de loi a aussi échoué, lundi, parce que le ministre de la Justice Gideon Saar avait insisté pour le présenter au vote alors qu’il était probable qu’il serait rejeté.

C’est Saar qui avait administré la mesure à travers toute la procédure législative et la semaine dernière, il avait commencé à dire que l’adoption de la mesure serait un test existentiel pour la coalition au pouvoir en difficulté qui, depuis le départ de Silman qui lui a fait perdre sa majorité mince à la Knesset, n’occupe dorénavant que 60 sièges au parlement, fort de 120 membres, à égalité avec l’opposition.

« Un membre de la coalition qui n’apporte pas son soutien à une loi tellement déterminante œuvre activement, en réalité, à sa dissolution », avait expliqué Saar lors de la réunion de faction de son parti Tikva Hadasha, lundi après-midi. La semaine dernière, Saar avait déclaré que le vote sur la législation permettrait de sonder le désir des partenaires de la coalition de continuer à travailler dans le cadre de l’alliance.

Ces mises en garde de Saar avaient encore un peu plus attisé les rumeurs laissant entendre que sa formation Tikva Hadasha et le parti d’opposition du Likud étaient en pourparlers concernant la formation d’un gouvernement d’alternance – un gouvernement susceptible d’entraîner le retour au pouvoir du chef de l’opposition, Benjamin Netanyahu, un an seulement après son départ. Ces rumeurs avaiennt été démenties par le ministre de la Justice.

Le ministre de la Justice et le chef du parti Tikva Hadasha Gideon Saar lors d’un débat à la Knesset, le 6 juin 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Saar avait insisté sur la nécessité de présenter la législation mardi malgré la probabilité réelle de son rejet. Ce qui avait entraîné une autre question qui n’avait fait que renforcer les spéculations : Pourquoi le ministre de la Justice souhaitait-il autant avancer maintenant un projet de loi considéré comme aussi déterminant, simplement pour le voir échouer ?

Comme l’a fait savoir Zman Yisrael, le site en hébreu du Times of Israel, les rumeurs chuchotées dans les couloirs du Parlement israélien avaient laissé entendre que Saar pouvait être en quête d’une justification honorable pour sortir de la coalition.

Ajoutant de l’eau au moulin de ces rumeurs, la radio militaire a annoncé, mardi matin, que Tikva Hadasha s’était réuni lundi à plusieurs occasions pour déterminer comment gérer la défaite. Parmi les options envisagées, quitter le gouvernement – même si la radio militaire a signalé que cette possibilité avait été abandonnée. Tikva Hadasha, de son côté, a démenti les informations transmises par la station de radio.

Le chef intérimaire de la coalition, Boaz Toporovsky, avait semblé confirmer, avant le vote de lundi, ces tensions, disant au Times of Israel que « Tikva Hadasha doit décider s’il quitte le navire ».

Ancien allié de Netanyahu qui est devenu son ennemi juré, Saar s’était présenté avec un programme qui comprenait la promesse de ne jamais aider Netanyahu à revenir au pouvoir. Saar redoute très probablement la colère de ses électeurs qui n’apprécieraient pas une volte-face et certains sondages indiquent que la formation aurait des difficultés à atteindre le seuil nécessaire de représentation au parlement israélien lors d’un prochain scrutin.

Néanmoins, il est vrai qu’il a été difficile pour Saar de faire approuver des lois déterminantes – comme cela a été récemment le cas pour un texte qui vient tout juste d’expirer et qui voulait limiter le nombre de mandats d’un Premier ministre. A l’exception de ses déclarations, la semaine dernière, en lien avec le projet de législation sur les résidents d’implantations, le ministre de la Justice n’a pas laissé échapper un seul mot, ces dernières semaines, sur l’état de la coalition et sur ses propres plans actuels.

Silman claque la porte

Silman a porté deux coups à la coalition dans la soirée de lundi – ou, pour être plus exacte, elle a été prête à le faire.

Avant le vote sur le renouvellement de la mesure sur les résidents d’implantation, l’ancienne cheffe de la coalition, soutien fervent du mouvement pro-implantation, avait dit qu’elle voterait contre – mais elle n’aura finalement pas eu à le faire avec les votes défavorables de Ghanayem et de Rinawie Zoabi.

En revanche, elle a voté de manière décisive contre la réaffectation à son poste de ministre des Affaires religieuses du député Matan Kahana, qui appartient comme elle aux rangs de Yamina, un scrutin qui a également servi de vote de confiance dans le gouvernement.

Jusqu’à ce moment-là, Silman était une rebelle qui avait néanmoins conservé un pied dans la coalition. Dans les deux mois qui avaient suivi sa démission, elle avait généralement coopéré sur des mesures importantes. Yamina, de son côté, avait choisi en réponse de ne pas la désigner officiellement comme une législatrice rebelle, ce qui aurait entraîné de vastes conséquences pour son avenir politique.

La députée Idit Silman à la Knesset, le 6 juin 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Maintenant que ce paradigme de coopération n’est plus d’actualité, la coalition tente de montrer les dents et Kahana a déclaré lors d’une conférence qui a eu lieu mardi que Silman avait démontré qu’elle n’appartenait plus au parti.

« Elle a prouvé, hier, par ses actions, d’une manière finale et définitive, qu’elle ne fait pas partie de la faction Yamina », a déclaré Kahana, un proche de Bennett. « Et je pense qu’il y aura des conséquences ».

Mais sans Silman, la coalition va avoir des difficultés à faire adopter des projets de loi sans trouver un soutien ailleurs. Elle a coopéré sur des dossiers d’intérêt conjoint avec la Liste arabe unie, à majorité arabe, qui siège dans l’opposition mais la portée de cet appui reste limitée – et il est impensable concernant les législations à caractère nationaliste, comme celle sur l’application du droit israélien aux résidents d’implantations.

Au sein de Yamina encore, le député Nir Orbach est aussi considéré comme un potentiel défecteur susceptible d’emboîter le pas à Silman depuis le ralliement à l’opposition de cette dernière, il y a deux mois. Orbach a émis des ultimatums pour rester au sein de la coalition – deux d’entre eux liés au sujet des implantations. Avec le départ récent du chef de cabinet de Bennett, Tal Gan-Zvi, le gouvernement a perdu une personnalité déterminante qui aidait à canaliser Orbach, l’agité, et à le contenir.

Peu après le vote « non » de Ghanaim, lundi soir, lors de la présentation de la loi sur les résidents d’implantation, Orbach a été filmé s’approchant du député arabe et hurlant : « Vous ne voulez pas être des partenaires. Votre expérience a échoué », en référence à l’approche sans précédent de coopération entre Arabes et Juifs choisie par Raam au moment de la formation de l’alliance au pouvoir.

Le député Nir Orbach s’oppose au député Mazen Ghaniam à la Knesset, le 6 juin 2022. (Crédit :Yonatan Sindel/Flash90)

Avant même ce vote raté, Orbach avait émis un communiqué étroitement aligné sur la ligne suivie par l’opposition dirigée par le Likud, notant que les parlementaires arabes tenaient en otage le pays.

« Le gouvernement israélien ne doit pas céder face au chantage sans fin exercé par certains membres de la Knesset. Ni au chantage de la députée Zoabi, ni au chantage des autres », avait écrit Orbach. Il avait indiqué que la loi sur les résidents d’implantations « doit être adoptée » et que « notre droit d’agir dans les implantations ne saurait être remis en question et cela continuera ainsi ».

Les médias israéliens ont fait savoir qu’Orbach avait longuement parlé après l’échec du vote, lundi soir. Il aurait très clairement établi être lassé de la coalition actuelle.

Contre l’occupation mais ouvrant la voie à un retour de la droite et des religieux ?

De l’autre côté du spectre idéologique, Rinawie Zoabi a fait savoir qu’elle s’était prononcée contre le texte non pas pour renverser la coalition mais en raison de son opposition idéologique à son contenu.

« Il est de ma responsabilité de me placer du bon côté de l’Histoire en n’apportant pas une légitimité à l’occupation et en soutenant le droit fondamental des Palestiniens à établir un état aux côtés de l’État d’Israël », a-t-elle écrit sur Twitter.

De manière ironique, Rinawie Zoabi a peut-être contribué à un retour au pouvoir d’une coalition religieuse et de droite.

Contrairement à Rinawie Zoabi, qui place ses convictions au-delà de l’opportunisme politique, le bloc de droite religieux, qui est fort de 54 sièges, a fait le choix de renverser le gouvernement – plaçant cette nécessité en amont de toutes les autres considérations. Ce qui a compris un vote défavorable à la même loi qu’il soutenait dans le passé, comme il a déjà pu le faire concernant d’autres textes dans l’année qui s’est écoulée.

La députée Meretz Ghaida Rinawie Zoabi (G) discute avec le député Raam Mazen Ghanaim (D) lors d’une discussion à la Knesset sur un projet de loi visant à renouveler l’application de certaines lois israéliennes aux habitants des implantations, le 6 juin 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

La législation en question élargit une série de régulations offrant aux habitants israéliens des implantations de Cisjordanie l’accès aux tribunaux, à la protection et aux institutions israéliennes, même si les mêmes droits ne sont pas octroyés aux Palestiniens, ce qui entraîne des accusations de discrimination et pire lancées à l’encontre de l’État juif.

La décision prise par Rinawie Zoabi de s’opposer au texte a affaibli une coalition déjà vacillante et apaisé les tensions exercées sur les éléments de droite appartenant à l’alliance politique disparate, leur offrant une plus grande latitude pour mener leur propre rébellion, augmentant probablement les chances d’un retour au pouvoir d’un gouvernement de droite qui ne serait pas dévoré par ce type de conflit.

Et les propos tenus par certains membres de l’opposition pour justifier leur décision de voter contre la loi a permis d’exposer l’idéologie d’extrême-droite qui pourrait remplir les couloirs du pouvoir si le gouvernement devait être remplacé.

« L’idéal, c’est la souveraineté en Cisjordanie », a commenté le député du parti Sionisme religieux Simcha Rothman auprès du Times of Israel avant le vote de lundi.

Il a indiqué qu’il n’apportait pas son soutien au projet de législation parce qu’il n’était qu’un « sparadrap » qui échouait à prendre en compte le problème qui, selon lui, se trouve au cœur – l’impératif, pour Israël, d’annexer la Cisjordanie.

Comme Silman, Rinawie Zoabi fait dorénavant face à des appels réclamant son départ de la coalition.

« Ceux qui ne parviennent pas à être à la hauteur des difficultés peuvent faire leurs bagages », a écrit sur Twitter le leader du Meretz et ministre de la Santé Nitzan Horowitz sur Twitter, mardi, suggérant qu’elle laisse son siège au député figurant après elle sur la liste électorale du Meretz.

« Ceux qui ne peuvent pas vivre avec cette coalition doivent partir », a renchéri le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid, mardi matin, lors d’une conférence de Democrat TV. « Et ceux qui peuvent le faire doivent s’engager fermement. Il est impossible de faire double jeu.

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