Cette exposition choc réexamine le trope antisémite sur les Juifs et l’argent
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Cette exposition choc réexamine le trope antisémite sur les Juifs et l’argent

Inaugurée le 19 mars, l'exposition du Musée juif de Londres s'attache à révéler au public l'étendue des descriptions antisémites vicieuses sur le sujet, hier comme aujourd'hui

Dans le sens des aiguilles d'une montre depuis la gauche : "No. 44 Le baron James," France, 1900 (Crédit : USHMM) ; Rembrandt, "Judas rapportant 30 deniers," 1629, (Crédit : National Gallery de Londres) ; "11e commandement : prends tout ce que tu peux, garde-le, ne donne rien," Angleterre, 1830 (Crédit : Musée juif de Londres)
Dans le sens des aiguilles d'une montre depuis la gauche : "No. 44 Le baron James," France, 1900 (Crédit : USHMM) ; Rembrandt, "Judas rapportant 30 deniers," 1629, (Crédit : National Gallery de Londres) ; "11e commandement : prends tout ce que tu peux, garde-le, ne donne rien," Angleterre, 1830 (Crédit : Musée juif de Londres)

LONDRES — S’il y a bien deux mots qui forment une association toxique, ce sont les mots « Juifs » et « argent. » Mais ajoutez le mot « mythe, » et vous obtenez une exposition osée. « Les Juifs, l’argent, le mythe » tel est le titre de l’exposition présentée au Musée juif de Londres depuis le 19 mars et qui examine la relation tortueuse et brouillonne entre ces mots.

Elle tombe à point nommé, au vu de l’accroissement des stéréotypes sur les Juifs émanant des deux extrêmes au Royaume-Uni.

Le professeur David Feldman, directeur de l’Institut Pears pour l’étude de l’antisémitisme au Birkbeck College de l’université de Londres, explique que l’idée était « d’examiner les stéréotypes et mythes antisémites profondément ancrés liées aux Juifs et à l’argent, et leur nature malveillante qui a affecté les Juifs dans ce contexte. »

L’Institut Pears a travaillé en étroite collaboration avec le Musée juif pour développer le narratif de l’exposition.

Mais comme Abigail Morris, la directrice du Musée juif, l’explique, l’idée de « Les Juifs, l’argent, le mythe » lui est venue il y a plus de trois ans, après une exposition avant-gardiste sur le sang et son rôle d’union et de division entre les Juifs que le musée avait présentée.

« Je pense que c’est quelque chose de très enthousiasmant pour un musée de s’attaquer à des sujets difficiles, mais également d’en présenter une perspective à long-terme, » indique la directrice.

Abigail Morris, la directrice du Musée juif de Londres (Crédit : Musée juif de Londres)

« Enthousiasmant, » ce n’est pas vraiment ce qui décrit le mieux le contenu antisémite présente dans le cadre de l’exposition, qui attirera les foules et les choquera assurément. Les Juifs britanniques, en particulier, autrefois habitués à la tolérance décontractée de la société britannique en général, seront probablement horrifiés par l’antisémitisme ancré dans la Grande-Bretagne du 19e siècle.

L’élément le plus choquant de l’exposition est sans doute « Le Juif, le nouveau jeu à la mode », un jeu de dès pour enfants conçu à Londres en 1807. Il affiche un banquier juif cliché au centre de la planche de jeu, faisant des réserves d’argent. Ce jeu provient de la collection du musée, mais le compositeur Steven Sondheim en détient une copie et déplore qu’il « s’agit d’un jeu qui a enseigné l’antisémitisme aux enfants. »

« Le Juif, le nouveau jeu à la mode, » 1807. (Crédit : Musée juif de Londres)

Les tropes antisémites exposés ne se confinent pas seulement à l’histoire. Ils restent malheureusement bien d’actualité.

Une oeuvre présentée avait suscité l’indignation à l’encontre du chef du Labour, Jeremy Corbyn – il s’agissait d’une fresque murale de rue représentant des banquiers manifestement Juifs réunis autour d’un plateau de jeu posé sur les dos courbés de pauvres opprimés.

Cette oeuvre, réalisée par l’artiste américaine Mear One (née Kalen Ockerman), était intitulée « Liberté pour l’humanité » et elle était apparue à l’est de Londres en 2012. Comme l’explique l’exposition du musée Juif, « la représentation des banquiers, qui arborent des stéréotypes juifs, recycle des tropes anciens positionnant les Juifs comme des exploitants, motivés par la cupidité ».

L’artiste avait nié toute intention antisémite, affirmant que la fresque était une critique de « classe et des privilèges ».

Mais ça avait été la réponse initiale de Corbyn, qui s’était opposé à la décision prise par le conseil local d’enlever la fresque, qui avait entraîné une recrudescence récente d’accusations d’abus antisémites de la part de l’extrême-gauche ainsi que le contre-argument d’accusations sans substance et motivées exclusivement par des desseins politiques.

La députée juive Luciana Berger, qui avait soulevé le problème de la fresque avec Corbyn, a quitté la formation Travailliste le mois dernier, dénonçant une « culture de harcèlement, de fanatisme et d’intimidation ».

 

La fresque de Kalen Ockerman intitulée « L’ennemi de l’humanité, » qui recourt à une imagerie antisémite (Crédit : capture écran/YouTube)

Malgré son impact sur la politique contemporaine, l’image de Mear One est installée dans une section consacrée à l’antisémitisme du 19e siècle.

Egalement éparpillées dans toute la galerie, des oeuvres qui provoquent la pensée, réalisées par l’artiste britannique Ryan Gander, avec notamment un portefeuille en bronze et un téléphone attachés à un banc – une réflexion sur les liens entre la morale et l’argent.

Sans aucun doute, c’est l’exposition la plus ambitieuse jamais mise en place par le musée Juif à ce jour, et son importance paraît clairement dans la qualités des oeuvres prêtées et présentées.

Il y a également un tableau sidérant de Rembrandt, « Judas rapportant les 30 sequins », que l’artiste a peint alors qu’il avait seulement 23 ans.

C’est un collectionneur privé qui l’a mis à disposition du musée : Cela faisait 40 ans que l’oeuvre n’avait pas été montrée au public.

Le propriétaire, explique Morris, n’est pas Juif mais il a toutefois estimé que le tableau était important pour débattre du sujet.

Rembrandt, « Judas rapportant les 30 sequins », 1629 (Autorisation : National Gallery de Londres)

Il y a également un rouleau du trésor public extraordinaire datant de 1233, un prêt sans précédent des Archives nationales britanniques.

« C’est l’une des images les plus emblématiques des relations entre chrétiens et Juifs à l’époque médiévale. Quelqu’un a effectivement griffonné sur le rouleau l’esquisse d’un démon juif à trois têtes », explique Morris.

Le croquis montre Isaac de Norwich, l’un des hommes les plus riches d’Angleterre, apparaissant au-dessus d’une figure d’antéchrist à trois visages, portant une couronne.

Un démon touche le nez de Mosse Mokke, agent d’Isaac, qui apparaît avec un chapeau à pointe, et une Juive appelée Avegaye. Un personnage à gauche semble peser des pièces de monnaie sur des balances.

Les écrits figurant sur le document indiquent les sommes que l’Echiquier des Juifs – une institution fiscale établie par la couronne – a reçu des Juifs dans chaque comté.

Feldman, l’historien qui a étroitement travaillé avec le musée pour développer le contenu de l’exposition, explique que ses deux objectifs ont été « de confronter et démythifier – et explorer la véritable relation historique entre Juifs et argent, et entre richesse et pauvreté ».

Le professeur David Feldman, directeur du Pears Institute pour l’étude de l’antisémitisme au Birkbeck College de l’université de Londres (Autorisation) .

Le mythe fondamental central est, bien sûr, ce qui a aidé à nourrir le stéréotype du riche, du Juif avide – depuis le Moyen-Age en allant jusqu’à George Soros – et du Juif baignant dans l’opulence et contrôlant le monde.

Mais la vérité, comme le montre l’exposition, est qu’il a existé d’innombrables Juif pauvres, et que c’était spécialement le cas en Grande-Bretagne.

Un grand nombre répondaient à leurs besoins en vendant de vieux vêtements et des chiffons et – c’est intéressant – en travaillant principalement dans la vente de rhubarbe séchée – même si personne ne semble savoir la raison de cette spécialité en particulier.

Le docteur Dave Rich, chef du bureau politique au CST (Community Security Trust) britannique, a dirigé des douzaines de séminaires d’enseignement et de formation à la haine anti-juive.

Il note qu’il a « incontestablement réalisé le manque actuel de connaissances et de reconnaissance de l’antisémitisme ».

« Je pense que l’exposition est une bonne chose s’il s’agit enfin d’aborder le sujet parce qu’une éducation sur l’antisémitisme est nécessaire. Tellement de choses qui se passent actuellement au sein du parti Travailliste découlent de personnes qui utilisent une langue qu’elles ne comprennent pas », dit-il.

Dave Rich, chef de la CST (Community Security Trust). (Autorisation : CST)

L’un des tropes répétés de l’antisémitisme contemporain, dit Rich, est l’invocation du nom de Rothschild comme une sorte d’attrape-tout pour représenter le Juif cupide.

« Je pense que Rothschild est un classique », dit-il. « Cette famille n’est pas particulièrement en vue dans la vie publique. Ce n’est pas une banque importante, elle n’est pas impliquée dans de gros ouvrages publics – et pourtant le nom Rothschild est répété à l’envi, encore et encore. Il est remarquable de constater combien ce nom a une signification culturelle complètement détachée de ce que sont réellement les Rothschild ».

Dans une étude diffusée par le CST au mois de janvier, cette année, Rich indique que l’organisation a découvert que les recherches sur Rothschild, sur Google, avaient augmenté de 39 % au cours des trois dernières années.

« Il s’agit pratiquement en totalité de personnes cherchant à conforter des théories du complot et des stéréotypes négatifs sur des Juifs à la fois riches et avares, utilisant leur argent pour tirer les ficelles », explique Rich.

Le sous-entendu constant, ajoute-t-il, est que les Juifs « utiliseront leur argent pour atteindre des objectifs sournois ».

« No. 44 Le baron James », France, 1900 (Autorisation : USHMM)

Et nulle part ce phénomène n’est mieux illustré que dans certaines descriptions de Nathan Mayer Rothschild, fondateur légendaire de la banque, qui s’était installé à Londres au début du 19e siècle.

L’oeuvre qualifiée par le musée Juif de « probablement la plus indécemment antisémite de toutes » est une figurine sculptée repoussante datant de 1833 et conçue à Paris, prêtée par le musée Carnavalet de la capitale française.

Rothschild est montré sous les traits d’un personnage frémissant, démoniaque, sans dents et manipulant des piles d’argent liquide.

De manière intrigante, Morris et le conservateur de l’exposition, Jo Rosenthal, ont choisi de mettre en lumière ce qu’ont pu être les conversations en coulisses concernant les oeuvres en les partageant avec le public.

Pour Rothschild, du musée Carnavalet, le dialogue a été intense. Il a été enregistré et il est présenté :

Rosenthal: « Je suis inquiet de ce que représente au niveau éthique l’exposition d’une oeuvre d’un tel antisémitisme. La sculpture de Rothschild est si horrible que je me demande si on devrait seulement la montrer ».

Morris : « Je comprends ce que tu veux dire : Cette sculpture est réellement troublante. Je me demande si on ne devrait pas trouver un moyen différent de la présenter. Utiliser peut-être un miroir devant la sculpture, ce qui permettrait d’exposer l’objet qui nous tournerait le dos ? De cette façon, elle ne sera pas vraiment exposée, les gens devront faire un effort particulier pour la regarder et ils se verront eux-mêmes en train de la regarder ».

Toutes les oeuvres présentées dans le cadre de l’exposition « les Juifs, l’argent, le mythe », ne sont pas liées à l’antisémitisme. Il y a des créations fascinantes sorties des propres collections du musée Juif en lien avec les relations positives des Juifs avec l’argent – depuis les pièces de monnaie particulières utilisées lors de la cérémonie de Pidyon HaBen (rédemption du premier né) jusqu’à une section consacrée à l’importance de la charité dans la vie juive.

11ème commandement : « Prenez tout ce que vous pouvez prendre, conservez ce que vous avez obtenu, n’abandonnez rien », Angleterre, 1830 (Autorisation : Musée juif de Londres)

Mais, encore et encore, l’exposition revient à ses thématiques difficiles – de Judas à Shylock et Fagin, ou à ce que Feldman appelle les théories du complot « tout à fait traditionnelles », comme « la croyance largement répandue que la guerre des Boers a été menée au nom d’intérêts juifs par le biais de leur contrôle présumé de la presse ».

Feldman, qui était vice-président de l’enquête Chakrabarti en 2016 consacrée à l’antisémitisme au sein du Labour, dit qu’il espère que l’exposition transmettra un message aux Juifs comme aux non-Juifs. Mais il reconnaît qu’il pourrait y avoir un message tout particulier à transmettre aux responsables Travaillistes.

« Le problème que doit affronter une partie de la direction du Labour, c’est celui de reconnaître ce qui se trouve en face d’eux et la forme que, selon eux, peut prendre le racisme », note-t-il.

« Pour eux, le racisme, ça concerne les pauvres, les personnes de couleur et les victimes du colonialisme. Ils ont des difficultés à reconnaître que des gens étiquetés comme blancs et peut-être aisés puissent être victimes d’antisémitisme. Cette exposition cherche à aider à comprendre comment reconnaître l’antisémitisme », dit Feldman.

C’est, convient Morris, probablement la toute première fois que de telles oeuvres ont été rassemblées en un seul lieu par des Juifs plutôt que par des antisémites.

Elle explique qu’un certain nombre de visiteurs l’ont interrogée sur le bien-fondé d’une telle exposition au sein du musée Juif.

« Nous avons fait excessivement attention. Mais l’antisémitisme ne s’éloigne pas et j’ai le sentiment qu’il est très important pour nous de construire des passerelles et de ne pas nous retirer dans notre chambre d’écho », soupire-t-elle.

« Les Juifs, l’argent, le mythe », jusqu’au 7 juillet 2019 au musée Juif de Londres.

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