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Dans l'Antiquité, l'ivoire était l'un des biens les plus onéreux, plus que l'or

Découverte à Jérusalem de rares fragments d’ivoire vieux de plusieurs siècles

Ornées de rosaces, de fleurs de lotus et de figures géométriques, les petites pièces d'ivoire ont été retrouvées dans les ruines d'une bâtisse dans la Vieille Ville

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

  • Reli Avisar de l'université de Tel Aviv avec une plaque d'ivoire du 8e et du 7e siècle avant l'ère commune décorée d'une fleur de lotus trouvée dans la Cité de David. (Crédit : Yaniv Berman, Israel Antiquities Authority)
    Reli Avisar de l'université de Tel Aviv avec une plaque d'ivoire du 8e et du 7e siècle avant l'ère commune décorée d'une fleur de lotus trouvée dans la Cité de David. (Crédit : Yaniv Berman, Israel Antiquities Authority)
  • Des morceaux d'ivoire incisés de rosettes. (Crédit : Cité de David)
    Des morceaux d'ivoire incisés de rosettes. (Crédit : Cité de David)
  • Certains des morceaux d'ivoire du 8e et 7e siècles avant l'ère commune découverts dans la Cité de David, qui contiennent pas mois de 1500 fragments. (Crédit : Eliyahu Yanai, Cité de David)
    Certains des morceaux d'ivoire du 8e et 7e siècles avant l'ère commune découverts dans la Cité de David, qui contiennent pas mois de 1500 fragments. (Crédit : Eliyahu Yanai, Cité de David)
  • Une plaque d'ivoire décorée d'une fleur de lotus. (Crédit : Eliyahu Yanai, Cité de David)
    Une plaque d'ivoire décorée d'une fleur de lotus. (Crédit : Eliyahu Yanai, Cité de David)

Quelque 1 500 morceaux d’ivoire, autrefois incrustés dans des plaques décoratives et datant de l’âge de Fer, ont été dévoilés lundi par des archéologues israéliens à Jérusalem, première découverte du genre dans la capitale.

Ornées de rosaces, de fleurs de lotus et de figures géométriques, les petites pièces d’ivoire, les premières à avoir été découvertes à Jérusalem, la capitale du royaume de Judée, ont été retrouvées dans les ruines d’une bâtisse, tout près de la Vieille Ville.

Environ 1 500 fragments d’ivoire avaient été sortis de terre pendant des fouilles réalisées sur le parking Givati, dans la Cité de David – mais les archéologues ne les ont identifiés qu’au cours d’une opération de tamisage humide qui s’est déroulée dans le parc national voisin d’Emek Tsurim.

Ces morceaux, qui ont certainement servi d’incrustations décoratives sur des meubles et sur une porte, dateraient de l’époque où Jérusalem était à son apogée, au 8e siècle ou au 7e siècle avant l’ère commune. Le bâtiment où ils se trouvaient avait été probablement détruit pendant la conquête babylonienne, en 586 avant l’ère commune.

L’ivoire apparaît dans la bible à de nombreuses reprises, en référence à l’extrême opulence comme « le grand trône d’ivoire » du roi Salomon (Livre I des rois, verset 10:18), le palais du roi Ahab décoré d’ivoire (Livre I des Rois, 22:39) et l’avertissement lancé par le prophète Amos contre ceux qui se reposent sur des lits d’ivoire (Amos 6:4).

Parmi les autres capitales antiques connues pour leurs découvertes d’artéfacts en ivoire, Nimrud, la capitale de l’Assyrie, et Samarie, capitale du royaume israélite, expliquent le directeur des fouilles, le professeur Yuval Gadot du département d’archéologie et de cultures moyennes orientales de l’université de Tel Aviv et le docteur Yiftah Shalev, de l’IAA.

Les capitales de Nimrud et, dans une moindre mesure, Samarie sont connues pour leurs richesses, leur caractère opulent. Mais Jérusalem à l’époque du Premier temple ? De nombreux spécialistes affirment que la ville sainte a pris tout son sens vers la fin du 8e siècle avant l’ère commune – soit très exactement à l’époque de la fabrication supposée de ces morceaux d’ivoire.

Certains des morceaux d’ivoire du 8e et 7e siècles avant l’ère commune découverts dans la Cité de David, qui contiennent pas mois de 1500 fragments. (Crédit : Eliyahu Yanai, Cité de David)

« Aujourd’hui, pour la première fois, Jérusalem rejoint ces capitales. Nous étions déjà conscients de l’importance et du caractère central de Jérusalem dans la région pendant la période du Second temple, mais cette nouvelle découverte illustre cette même importance et place la ville au même niveau que les capitales d’Assyrie et d’Israël. Ces trouvailles nous permettent de mieux comprendre le statut politique et économique de la ville dans le cadre de l’administration et de l’économie mondiales ».

Au cours d’un processus minutieux, les fragments ont été rassemblés dans les laboratoires de l’Autorité israélienne des Antiquités par Orna Cohen, conservatrice, et Ilan Naor.

« A la fin de ce processus d’assemblage et de ‘fusionnement’ de centaines de fragments, nous avons été en mesure de comprendre que cet assemblage était constitué de morceaux appartenant à au moins une douzaine de petites plaques carrées – d’environ 5 centimètres sur cinq centimètres et de 0,5 centimètres d’épaisseur – qui étaient incrustées à l’origine dans des meubles en bois », ont annoncé Cohen et Naor.

Mais comment ces artéfacts sont-ils exactement arrivés dans ce bâtiment impressionnant de Jérusalem ? Ce sujet a ouvert un débat parmi les spécialistes sur le rôle du royaume de Judée dans l’empire assyrien. Etait-il un petit état vassal soumis qui avait mérité un cadeau de la part de l’empereur assyrien, ou était-il un acteur indépendant et impliqué dans le commerce international, capable de commander des produits rares de lui-même, des produits venant de très loin ?

Reli Avisar, qui prépare un doctorat en archéologie et dont la spécialité est les objets rares de la fin de l’âge de fer en Judée, a analysé les ivoires aux côtés du docteur Ido Koch de l’université de Tel Aviv.

Reli Avisar de l’université de Tel Aviv avec une plaque d’ivoire du 8e et du 7e siècle avant l’ère commune décorée d’une fleur de lotus trouvée dans la Cité de David. (Crédit : Yaniv Berman, Israel Antiquities Authority)

Selon elle, l’ivoire – shenhav en hébreu biblique, ce qui signifie littéralement dent d’éléphant (hav en égyptien) – provient plus probablement des défenses d’un éléphant africain qui avaient été importées en Syrie pour être travaillées par les meilleurs artisans. Des examens au microscope de Harel Shohat, de l’université de Haïfa, ont ultérieurement confirmé qu’il s’agissait bien de défenses d’éléphant.

Avisar explique que dans le Proche-Orient de l’antiquité, en plus d’être un matériau très cher à l’achat, l’ivoire était synonyme de puissance. Elle note des documents et des textes qui racontent que des rois importaient en Syrie des éléphants depuis l’Afrique pour pouvoir les tuer.

Des morceaux d’ivoire incisés de rosettes. (Crédit : Cité de David)

« L’ivoire a une signification symbolique. Il provient d’un animal grand, très grand : l’éléphant. Une partie de la signification et du prestige lié à l’éléphant, c’est de montrer sa puissance et son contrôle sur le chaos », indique Avisar.

Le style des motifs qui apparaissent sur les fragments d’ivoire traduisent une influence levantine claire, ajoute-t-elle – et elle était populaire dans toute la Mésopotamie. Les fragments ont probablement été travaillés en Syrie avant d’être importés à Jérusalem sur un meuble ou sur une porte – il est aussi possible qu’ils soient arrivés tels quels, prêts à être fixés.

« Quand on a commencé à procéder à la reconstitution, nous avons imaginé quelque chose comme un lit ou un fauteuil sur lequel on se reposait », continue-t-elle. En raison des autres artéfacts luxueux qui ont été découverts dans le bâtiment monumental – du vin à la vanille, des plats de service particuliers et un rare sceau en agate – elle dit que l’équipe de chercheurs a ensuite examiné l’hypothèse de festins riches et opulents. « On peut imaginer ces lits ou ces fauteuils comme servant d’assises pour des banquets », ajoute-t-elle.

Photo d’Illustration: Reconstitution montrant les incrustations d’ivoire dans des lits/fauteuils. (Crédit : Shalom Kweller, Cité de David)

Les décorations elles-mêmes – des rosaces, des fleurs de lotus et de figures géométriques – sont « surprenantes » dans la mesure où elles semblent montrer que les habitants de Jérusalem ont voulu les adapter à leurs besoins et à leur sensibilité, dit Avisar.

« Il n’y a que trois motifs, tous des végétaux, des motifs qui sont très connus pour avoir figuré sur les ivoires en général dans l’art du Proche-Orient dans l’antiquité – en particulier à cette époque », explique-t-elle. Il est plus intéressant de noter quels sont les symboles qui ont été laissés de côté, remarque-t-elle, soulignant par exemple l’absence de sphynx ou d’un autre animal et de portrait humain.

Une plaque d’ivoire décorée d’une fleur de lotus. (Crédit : Eliyahu Yanai, Cité de David)

« Il est possible que nous ayons ici la preuve d’un choix culturel de la part de l’élite de Jérusalem concernant les symboles globaux à adopter et les symboles globaux à rejeter », notent Koch et Avisar dans un communiqué de presse de l’IAA.

Avisar a aussi été surprise par la concordance entre les motifs choisis « et le discours visuel du royaume de Judée dans son ensemble », explique-t-elle. Lors de fouilles réalisées dans la Cité de David et ailleurs dans le royaume de Judée, la rosette s’avère être un classique sur les poignées de jarres et ou sur les sceaux en argile, en tant que symbole de l’administration de la cour royale. Et partout dans le Proche-Orient, ajoute-t-elle, elle est liée au divin et au pouvoir – elle avait été notamment un symbole, dans le passé, qui avait été associé à la déesse Ishtar.

Un morceau d’ivoire brûlé dans la période de la destruction du Premier Temple. (Crédit : Gil Mezuman, Cité de David)

Ce motif stylisé apparaît dans des proto-capitales retrouvées en Judée, explique-t-elle – à Armon Hanatziv, Ramat Rachel et à Nahal Rephaim. Dans d’autres secteurs du Proche-Orient, il était lié aux arbres sacrés d’Ashera et il était un symbole de fertilité.

« Tous ces symboles avaient une signification et comportaient leurs bénédictions en plus d’être clairement l’apanage de la royauté. Il s’agissait de symboles qui, un millénaire auparavant, étaient rattachés aux dieux mais ils avaient encore une puissance divine, un pouvoir de protection », dit-elle. « Ils étaient le langage visuel de l’élite tout en accordant bénédictions et protections. »

La question est donc de savoir si ces objets en ivoire luxueux et « puissants » ont été donnés en cadeau ou acquis par le biais des voies commerciales antiques, très bien développées à l’époque.

En plus des autres richesses trouvées dans le bâtiment, suggère Avisar, il y a aussi des indications qui laissent penser que « l’élite à Jérusalem avait des liens avec ce commerce longue distance et qu’elle-même y participait. »

Et si, en effet, ces habitants de Jérusalem commandaient leurs meubles en ivoire très loin de la ville où ils résidaient, Avisar trouve intéressant que le choix des symboles indique ainsi « qu’ils conservaient leur propre identité et qu’ils adoptaient des motifs en fonction de leurs besoins locaux ».

Les artéfacts seront exposés lors de la 23e conférence des études sur la Jérusalem antique à la Cité de David, le 13 septembre. Ils seront aussi présentés au mois d’octobre à la Conférence de Jérusalem de l’Autorité israélienne des antiquités, de l’université de Tel Aviv et de l’Université hébraïque.

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