En Europe, un antisémitisme croissant, multiforme et mal mesuré
Des Français débarqués d'un avion d'une compagnie espagnole pare que "juifs", un arbre dédia à la mémoire d'Ilan Halimi tronçonné en France, des bateaux de croisière empêchés d'accoster en Grèce ...

Portées en partie par le conflit israélo-arabe, les agressions antisémites ont atteint des niveaux alarmants en Europe, poussant plusieurs gouvernements à durcir leur législation face à un phénomène multiforme et encore mal mesuré, selon une enquête de l’AFP.
Le sujet a récemment donné lieu à une virulente passe d’armes entre les autorités israéliennes, américaines et françaises.
Récemment arrivé en France, où réside la plus importante communauté juive d’Europe (500 000 personnes), le nouvel ambassadeur américain, Charles Kushner, a été convoqué par l’exécutif pour avoir exprimé « sa profonde inquiétude face à la flambée de l’antisémitisme et à l’absence d’action suffisante du gouvernement ».
Quelques jours plus tôt, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, avait accusé le président français, Emmanuel Macron, « d’alimenter le feu antisémite » avec son intention de reconnaître un État palestinien.
Macron avait répondu que les propos de Netanyahu « offensaient la France toute entière » et que la lutte contre l’antisémitisme « ne saurait être un sujet d’instrumentalisation ».
Un tour d’horizon des capitales européennes montre sans conteste une explosion des actes antisémites, particulièrement depuis le 7 octobre 2023, date du pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas qui a déclenché la guerre à Gaza.
En France, deux frères jumeaux de 19 ans, des sans-abri de nationalité tunisienne, ont été placés jeudi en détention provisoire, qui avait été soupçonnés d’avoir abattu un olivier planté en mémoire d’Ilan Halimi, un Français juif enlevé, séquestré et torturé en janvier 2006 à Bagneux (Hauts-de-Seine) par un groupe d’une vingtaine de personnes se faisant appeler le « gang des barbares », sous la direction de Youssouf Fofana.
En Grèce, cet été, plusieurs escales du bateau de croisière israélien « Crown Iris » ont été perturbées par des manifestations hostiles de centaines de personnes, à l’appel notamment d’un syndicat proche du parti communiste.
Au Royaume-Uni, 26 actes à caractère antisémite ont été rapportés le 29 juin, au lendemain d’un concert au cours duquel le groupe Bob Vylan a chanté « Mort, mort à Tsahal » lors du célèbre festival de Glastonbury, selon l’organisation juive CST.
« Partout dans le monde »
En novembre, aux Pays-Bas, la police d’Amsterdam avait été débordée par des ratonnades visant des supporters du club israélien Maccabi Tel Aviv.
« Le phénomène de l’antisémitisme s’amplifie partout dans le monde », estime Michel Wieviorka, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
« Mais en même temps, le problème n’est pas le même d’un pays à un autre, en fonction de son histoire, de sa structure politique et de l’importance de la présence juive sur son territoire. C’est tout le paradoxe », poursuit-il dans un entretien à l’AFP.
Les experts estiment qu’il est hasardeux de désigner les pays les plus touchés.
En France, entre janvier et juin 2025, 646 actes antisémites ont été recensés par le ministère de l’Intérieur. Certes, ce chiffre est en baisse de 27 % par rapport au premier semestre 2024, mais il est plus du double par rapport à la même période en 2023.
En Allemagne, un nombre record de 6 236 crimes et délits antisémites a été recensé l’an dernier, soit presque trois fois plus qu’en 2022, selon l’agence de renseignement intérieur.
Les autorités britanniques ont quant à elles enregistré 3 528 signalements d’actes antisémites l’an dernier, dont beaucoup se rapportaient à des propos en ligne, un incident sur un campus universitaire ou encore un badge jugé inapproprié porté par une infirmière du NHS.
En Espagne en revanche, le ministère de l’Intérieur n’a recensé que 37 cas l’an dernier. Mais citons, entre autres, le groupe d’une cinquantaine d’adolescents juifs et français qui rentraient de vacances en Espagne qui a été débarqué d’un avion en raison de ce que la compagnie a qualifié de « comportement inapproprié ».
« Cela fait partie des choses que je demande : que nous nous mettions d’accord au sein de l’UE sur la définition d’un acte antisémite », relève auprès de l’AFP Felix Klein, premier titulaire, depuis 2017, du poste de « commissaire à la vie des Juifs en Allemagne et à la lutte contre l’antisémitisme ».
Paradoxalement, le nombre élevé de signalements en Allemagne « est un bon signe », estime Klein, car il montre que les plaignants ont confiance dans la suite donnée à leur plainte.
« Nous estimons qu’il y a quatre ou cinq actes antisémites non signalés pour chaque acte signalé à la police. Le nombre réel est beaucoup plus élevé, en Allemagne comme dans tous les autres pays », prévient-il.
L’Allemagne est l’un des rares pays à classer l’origine idéologique des actes antisémites : l’an dernier, près de la moitié (48 %) étaient attribués à l’extrême droite.
La clé de l’éducation
Berlin a durci sa législation : depuis 2021, brûler un drapeau ou appeler au boycott des produits d’un pays est illégal, à l’initiative de Klein.
En Belgique comme en Italie, le nombre d’actes antisémites a doublé en 2024 par rapport à l’année précédente. Dans ce dernier pays, où l’on a recensé 877 cas en 2024, le gouvernement a publié en février un plan d’action contre l’antisémitisme. Mardi, les autorités suisses ont conclu à la nécessité de faire de même, tant contre le racisme que contre l’antisémitisme.
« La législation ne peut pas tout résoudre », estime Wieviorka.
« Là où nos pays pourraient faire davantage, c’est en matière d’éducation, pas seulement pour les élèves, mais aussi pour les enseignants. »
« Nous avons vu l’échec total de notre politique d’intégration le 7 octobre 2023, quand des gens ont fêté la mort de Juifs à Berlin et ailleurs », déplore Klein, selon qui nombre de manifestants étaient des immigrés de longue date.
« Nous avons laissé se construire des sociétés parallèles, surtout dans les grandes villes. Nous devons nous concentrer beaucoup plus sur l’enseignement des valeurs, et pas seulement de la langue », prône-t-il.
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