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En Israël, la « co-parentalité par choix » continue son chemin

Selon l'ex-députée Michal Bira, le fait d'élever un enfant dans le cadre d'un partenariat platonique a d'autant plus de sens pour la communauté juive face au regain d'antisémitisme

Des parents accompagnent un enfant à l'école, à Jérusalem, le 27 août 2013. (Yossi Zamir / Flash90)
Des parents accompagnent un enfant à l'école, à Jérusalem, le 27 août 2013. (Yossi Zamir / Flash90)

JTA — Dans les aires de jeux pour enfants, dans les environs de Tel Aviv, il n’est pas rare de voir des enfants qui se partagent entre deux maisons, non pas parce que les parents ont divorcé mais parce qu’ils n’ont jamais été en couple.

Dans une société au sein de laquelle il est plutôt rare de ne pas vouloir d’enfants, la co-parentalité, soit le fait pour deux personnes d’avoir un enfant et de l’élever ensemble mais dans un cadre platonique, offre une alternative à ceux qui n’ont pas trouvé de partenaire mais ne sont pas pour autant prêts à renoncer à avoir une famille.

« Tout le monde connaît au moins trois personnes qui ont choisi de co-parenter », affirme Michal Biran, ex-députée israélienne à l’origine de la création de Hachasida (« La Cigogne »), une plateforme de mise en relation des futurs co-parents.

Idée un temps marginale, associée aux gays et femmes célibataires, la « co-parentalité par choix », expression dont l’organisation de Biran revendique la paternité, a fait son chemin. « Maintenant, les hommes hétéros savent aussi ce que c’est », explique-t-elle en ajoutant que la moitié des hommes sur la plateforme sont des hétéros, alors qu’au début, tous étaient gays.

Le modèle s’est répandu en Israël pour des raisons à la fois culturelles et pragmatiques. Parfait exemple de société à mi-chemin entre conservatisme et créativité, Israël était le lieu idéal pour séparer la parentalité du couple, sans compter que les traitements de fertilité pris en charge par le système de santé public permettent aux futurs parents d’entreprendre une grossesse sans pour autant se trouver dans le cadre d’une relation conventionnelle.

« C’est la startup ultime », affirme Biran.

Biran en sait quelque chose. Célibataire aux abords de la quarantaine, elle a décidé d’avoir des enfants en co-parentalité plutôt que d’attendre « Monsieur Parfait ». C’est sur un site de coparentalité qu’elle a rencontré son partenaire de coparentalité, Nimrod, qui est gay, et aujourd’hui, c’est ensemble qu’ils élèvent deux jeunes enfants, une fillette de 6 ans et un petit garçon de 2 ans, dans une garde alternée un jour sur deux.

L’avantage, explique-t-elle, est celui d’avoir une vie plus « équilibrée et flexible » avec du « temps libre » pour l’un et l’autre parent : elle s’occupe seule des enfants lorsque Nimrod effectue ses temps de réserve militaire mais a du temps pour elle lorsqu’il les emmène en voyage. Le modèle permet de concilier toutes les personnalités et tous les centres d’intérêt.

« Je déteste le camping alors que Nimrod adore ça. Alors il les emmène camper pendant que je reste à la maison à regarder Netflix, c’est parfait », assure-t-elle.

Surprise que l’idée n’ait pas pris ailleurs, particulièrement là où elle imaginait que les présupposés culturels étaient là, Biran s’est mise en tête d’exporter le modèle.

« Je ne comprends pas pourquoi cela ne se fait pas à New York, où il y a tant de mères juives et tant de gays », plaisante-t-elle. Elle est en train de déployer le service à l’étranger sous le nom « Nesting », un terme qu’elle préfère à la traduction littérale de Hachasida, la « cigogne », en commençant par la Californie et New York.

Pour l’heure, 54 bébés sont nés grâce à Hachasida et d’autres grossesses sont en cours. Son but principal est de proposer un service de mise en relation payant et pratique, même si elle propose aussi une application utilisée par quelques centaines de personnes, surtout des Israéliens, pour se connecter directement sans son intermédiaire.

Les futurs co-parents commencent par passer en revue ce qui compte pour eux, leur mode de vie et leurs attentes en matière d’éducation, afin de trouver un terrain d’entente, essentiel dans la perspective d’un partenariat parental de long terme.

« Contrairement aux relations amoureuses, où les gens tombent souvent amoureux de personnes qui sont très différents, il est ici plus facile de mettre en relation des personnes qui se ressemblent », analyse Biran.

La politique est devenue un filtre d’une grande importance.

« De nos jours, pro-Bibi et anti-Bibi ne font plus d’enfants ensemble », explique-t-elle en parlant des opinions très contrastées des Israéliens envers leur Premier ministre, Benjamin Netanyahu. La géographie est un autre sujet, ajoute-t-elle, car idéalement, il est souhaitable que les co-parents vivent dans la même région.

Michal Biran, à droite, alors députée travailliste, signe avec ses collègues une déclaration des droits des femmes, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, à Tel Aviv, le 7 mars 2013. (Gideon Markowicz/Flash90)

Une fois qu’elle a un couple potentiel, Biran les encourage à voir comment cela se passe au quotidien avant de s’engager dans des traitements de fertilité, ce qui peut passer par le fait de rencontrer les amis et la famille de l’autre, passer un long après-midi ensemble, ou aller chez IKEA, histoire de voir comment ils gèrent les conflits.

« Si l’autre s’énerve sur la caissière ou la serveuse, mieux vaut le savoir », dit-elle. Elle se souvient de cette femme qui lui avait raconté qu’un homme avait apporté une bouteille de vin à un pique-nique avec ses amies et lui avait demandé de lui en rembourser la moitié, ce qui lui a donné une petite idée de la manière dont il gèrerait plus tard des dépenses liées à l’enfant.

Si les deux parties décident de poursuivre, elles signent alors un contrat détaillé couvrant la garde, les finances et la prise de décision. « C’est comme pour un divorce à l’amiable. Sans crise », souligne Biran. Ce n’est qu’ensuite que commencent les traitements de fertilité.

Selon Jean-Marc Liling, un coparent, c’est moins une révolution sociale qu’une sorte de retour en arrière.

« Ironie de l’histoire, c’est plus ou moins ainsi que l’on faisait, avant », explique-t-il en comparant la co-parentalité au « système juif [de mise en relation] du XIXe siècle, dont le seul but était pour une jeune femme de fonder une famille. »

Avocat et capital-risqueur, Liling s’est mis à la co-parentalité à la fin de la quarantaine, conscient du mal qu’il avait à trouver une femme avec laquelle faire sa vie.

Jean-Marc Liling est devenu co-parent via l’organisation israélienne Ono ; une autre société israélienne de coparentalité annonce une antenne américaine, Nesting, à Williamsburg, Brooklyn, en février 2026. (Avec l’aimable autorisation de Liling via la JTA)

« Je savais que je voulais être père », dit-il. « Sur le plan culturel, nous sommes obsédés par l’idée de faire des enfants », ajoute-t-il en qualifiant Israël de « Mecque de la co-parentalité ».

Religieux installé à Jérusalem, Liling évoque l’incompréhension de certaines des femmes qu’il a rencontrées au cours du processus, en laquelle il voit la réaction instinctive de laïques qui « ne savent que peu de choses des nuances de l’orthodoxie libérale ».

Il est passé par Oro, l’autre agence de co-parentalité israélienne : après plusieurs rencontres infructueuses, il a été mis en relation avec sa future co-parente, une femme d’une quarantaine d’années de Tel Aviv. Durant cinq mois, ils se sont vus chaque semaine avant d’aller de l’avant.

« Tout était facile et naturel », explique-t-il. « Je me suis souvent dit, ah, ça pourrait marcher. » Aujourd’hui âgée de 3 ans, leur fille se partage équitablement entre ses deux parents. Liling a gardé un appartement à Tel Aviv pour faciliter les choses, même s’il vit à Jérusalem.

« Si quelqu’un m’avait dit il y a sept ans que je deviendrais co-parent avec une femme laïque à Tel Aviv, je ne l’aurais pas cru », confie-t-il.

Liling explique qu’avec l’autre co-parent, ils ont fait en sorte de construire une vraie famille, et non quelque chose de strictement rythmé par la division du travail.

« Pour certains, c’est compliqué de parler de famille », poursuit-il en soulignant que certains co-parents préfèrent un modèle parallèle dans lequel chaque foyer existe indépendamment de l’autre. Dans leur cas, explique-t-il, ils font en sorte d’être unis autour de leur fille. C’est tous ensemble qu’ils vont au parc et aux rendez-vous médicaux. Quand c’est lui qui a la garde, il fait en sorte d’appeler la mère en soirée afin qu’elle puisse lui dire bonne nuit.

Une mère promène un bébé dans une poussette, le 12 mars 2021. (Moshe Shai/FLASH90)

Selon la sociologue Ya’arit Bokek-Cohen, de l’Université de Netanya, spécialiste de la co-parentalité choisie en Israël, il n’existe pas de chiffres officiels sur le nombre d’enfants nés dans de tels cadres car aucun service public ne suit la question.

Les déclarations de naissance font état d’une « mère » et d’un « père », sans préciser s’ils sont en couple ou co-parents. Pourtant, précise-t-elle, le phénomène est en forte expansion, en particulier parmi les couples homosexuels qui souhaitent s’épargner le coût élevé d’une gestation pour autrui à l’étranger et privilégient la présence de la mère biologique dans la vie de l’enfant.

Les premières recherches sur la question sont plutôt rassurantes. Selon une étude de l’Université de Cambridge, récemment citée par le New York Times, les enfants issus de co-parents qui se sont choisis mais n’entretiennent pas de relation amoureuse « semblent bien s’en sortir et ne sont pas très différents des autres familles ». Toutefois, les critiques, à l’instar d’Emma Waters, de la conservatrice Heritage Foundation, qui s’en est ouverte au Times, des études mises en avant par le conservateur Institute for Family Studies suggèrent que les enfants ont tendance à avoir de meilleures performances dans plusieurs domaines lorsqu’ils sont élevés par des parents biologiques mariés.

Biran estime que la majeure partie de son travail consiste à empêcher les gens de « s’auto-saboter », en particulier ceux qui entrent dans la co-parentalité tout en gardant l’espoir d’une relation conventionnelle.

« Le plus difficile pour moi, c’est d’avoir en face de moi quelqu’un qui dit qu’il n’exclut pas d’avoir une relation », confie-t-elle. « Il y a beaucoup moins de chances de réussir son Plan B quand on n’a pas complètement abandonné le Plan A. » Elle compare ça à « un abonnement à la salle de sport que l’on n’utilise pas, mais que vous n’annulez pas de peur d’avoir envie d’y aller le lendemain. »

L’existence d’une relation amoureuse avec de potentiels partenaires est l’une des seules raisons pour lesquelles il lui arrive de retirer des personnes de la base de données.

« Cela nuit vraiment aux chances de succès. Ils n’ont pas besoin de moi pour trouver des rendez-vous — il y a plein de plateformes pour cela », explique Biran. Elle se rappelle ce match qui a viré à l’amour et donné naissance à un bébé conçu « à l’ancienne » lors de vacances en Thaïlande.

De l’avis de Bokek-Cohen, qui a analysé en 2025 les profils rédigés par des utilisateurs de sites israéliens de co-parentalité, l’espoir de former un jour un couple conventionnel se retrouve jusqu’au sein des espaces conçus pour la parentalité.

« Le plus drôle, c’est qu’ils savent qu’ils sont sur un site de co-parentalité, et pourtant leurs profils indiquent quand même qu’ils cherchent un partenaire amoureux », explique-t-elle.

Michal Biran, à gauche, avec ses enfants et le co-parent dans une aire de jeux de Tel Aviv, est une ex-députée israélienne et une fervente défenseure de la co-parentalité en Israël. (Avec l’aimable autorisation de Biran via la JTA)

De l’aveu-même de Biran, le passage de ce modèle aux États-Unis a été plus difficile qu’elle ne l’avait imaginé, que ce soit en raison du coût élevé des traitements de fertilité ou de la logistique de base, à commencer par la réalité géographique. Elle se rappelle sa joie – de courte durée – après avoir trouvé un partenaire pour un client de Floride. « J’ai regardé sur la carte et j’ai réalisé à quel point la Floride était immense », dit-elle en riant.

Mais la principale difficulté, estime Biran, consiste à expliquer aux Américains ce qu’elle entend exactement par co-parentalité, alors même que les plateformes de co-parentalité existent (une application citée par le New York Times a indiqué avoir 100 000 utilisateurs enregistrés en 2025, contre 30 000 en 2020).

Elle évoque le cas d’Amichai Lau-Lavie, rabbin LGBT né en Israël qui, à New York, a eu trois enfants avec un couple lesbien, ce qui a donné de la visibilité à l’idée, mais Lau-Lavie fait une nette différence entre sa situation et la co-parentalité. Tout en se disant « très présent dans la vie des enfants » dont il aime dire « Ils m’appellent Abba », il se décrit plus volontiers comme un « donneur connu et impliqué ».

Pour l’instant, estime Biran, le travail de sensibilisation au travail de Nesting aux Etats-Unis vise principalement les femmes célibataires âgées et les gays. Le regain d’antisémitisme rend les choses plus urgentes que jamais, assure-t-elle.

« C’est le bon moment pour faire comprendre aux gens que, faute de pouvoir faire des enfants dans le cadre d’une relation amoureuse, il reste possible de le faire au sein de sa communauté », explique-t-elle. « Je dis aux femmes de ne pas se précipiter à la banque de sperme mais de faire en sorte de se trouver un bel homme juif gay. »

En décembre dernier, Nesting a organisé une session Zoom pour une vingtaine d’hommes, principalement des gays juifs de Californie et de New York, promue via des publicités Facebook dans lesquelles on pouvait lire : « Vous voulez un enfant ? Vous envisagez la gestation pour autrui mais vous ne voulez pas élever un enfant seul ? La co-parentalité choisie pourrait être la meilleure solution pour vous. »

Une autre session destinée aux femmes américaines est prévue dans les semaines à venir.

Aux Etats-Unis, les services de Nesting s’élèvent à 8 000 dollars, précise Biran : le paiement s’effectue en trois versements en fonction de l’avancement du processus, le paiement final étant dû une fois l’accord signé. (Le même service en Israël coûte près de 3 000 dollars.) Une application similaire à la version israélienne est en attente d’approbation sur l’App Store d’Apple mais fonctionne déjà sur Android, et Biran propose également un accompagnement personnalisé pour les clients en recherche d’un processus accéléré.

Dans les librairies et les studios de pilates de Williamsburg, à Brooklyn, par exemple, il y a des flyers avec un QR code menant directement à un profil Nesting pour un philanthrope fortuné désireux de devenir père. Le profil le décrit comme en forme et actif, prêt à assumer tous les frais liés à l’éducation d’un enfant.

Le hic ? Il a 71 ans. L’âge de l’homme n’est pas, en soi, disqualifiant, estime Biran qui s’empresse d’ajouter ne refuser aucun client « sauf en cas d’agressivité — c’est la limite ».

« Au-delà de ça, qui suis-je pour juger ? Nous vivons dans un monde libre », ajoute-t-elle.

Liling a une critique à faire valoir à l’encontre des agences qui négocient ces arrangements, estimant qu’elles se montrent moins présentes justement au moment où les clients ont le plus besoin de soutien. S’il est reconnaissant à Oro de l’avoir accompagné dans la recherche et la contractualisation de sa relation avec le co-parent, il dit regretter que l’accompagnement ait pris fin une fois le contrat signé.

« Rencontrer quelqu’un et s’embarquer dans ce voyage, c’est le plus facile, selon moi », dit-il.

Mais après cette phase, estime-t-il, les co-parents ont besoin de « suivi », que ce soit au moment des traitements de fertilité ou lors des premières années avec enfant, lorsque s’éprouvent les premières difficultés en matière d’éducation avec quelqu’un qui n’est pas un conjoint.

« Aucune des difficultés habituelles [de la parentalité] ne nous ont été épargnées alors même que nous ne nous connaissions pas depuis si longtemps que ça. Le modèle suppose de faire preuve d’inventivité pour en venir à bout. »

Biran faire en sorte de maintenir le contact après la signature du contrat, particulièrement au moment des traitements de fertilité, et prendre systématiquement des nouvelles si elle n’en a pas depuis des mois. Une partie de son travail, estime-t-elle, consiste à gérer l’attente car le processus de fertilité est souvent difficile et imprévisible. En cela, elle estime que son expérience de membre de la Knesset lui est utile.

« Au final, ce qui m’intéresse, c’est qu’il y ait des bébés, et pas seulement des contrats », affirme-t-elle. Mais l’accompagnement à plus long terme dépasse le rôle de son agence, poursuit-elle, en renvoyant pour cela aux organisations de soutien en place, comme par exemple ce groupe de co-parentalité du centre LGBTQ de la municipalité de Tel Aviv.

Faute de mieux, Liling et son co-parent ont trouvé leur soutien, notamment sous la forme d’une thérapie de couple hebdomadaire, signe selon lui de la force de leur engagement de parents.

« L’attention et les soins que nous portons à notre fille sont probablement plus nombreux que ceux d’un parent moyen. Elle a de la chance de nous avoir comme parents », conclut Liling.

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