Indyk : Netanyahu a regretté que Rabin soit mort en ‘héros’
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Indyk : Netanyahu a regretté que Rabin soit mort en ‘héros’

Un film fait la lumière sur la relation tendue entre le dirigeant israélien et la Maison Blanche d'Obama

Le président américain Barack Obama et le Premier ministre Benjamin Netanyahu après une conférence de presse à la résidence du Premier ministre à Jérusalem, le 20 mars 2013. (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)
Le président américain Barack Obama et le Premier ministre Benjamin Netanyahu après une conférence de presse à la résidence du Premier ministre à Jérusalem, le 20 mars 2013. (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

WASHINGTON – Pendant les funérailles du Premier ministre assassiné Yitzhak Rabin, Benjamin Nétanyahu, alors chef de l’opposition, a déclaré qu’il était désolé que Rabin ait été assassiné parce que sa mort prématurée signifiait que l’histoire se souviendrait de lui comme un « héros », selon Martin Indyk, qui était l’ambassadeur américain en Israël à l’époque.

« Netanyahu était assis à côté de moi quand j’étais ambassadeur en Israël au moment des funérailles de Rabin », s’est remémoré Indyk. « Je me souviens de Netanyahu me disant : ‘regardez, regardez cela. C’est un héros maintenant, mais s’il n’avait pas été assassiné, je l’aurais battu aux élections, puis il aurait été connu dans l’histoire comme un homme politique qui a échoué’ ».

« Donc, je pense que même à ce moment-là, un moment de soutien extraordinaire, un moment tragique de soutien pour Rabin, Netanyahu était en train de penser, eh bien, il [Rabin] était politiquement dans les cordes avant qu’il ne soit assassiné. Il a exploité cela et s’est présenté contre Oslo pendant les élections [de 1996] et a battu [Shimon] Peres, mais il ne l’a battu que par quelque chose comme 0,5 % », a-t-il ajouté.

Netanyahu, mercredi, a farouchement nié avoir fait des commentaires de ce genre à l’enterrement de Rabin.

Suite à la réaction du Premier ministre, Indyk a précisé ses propos après avoir dit plus tôt que l’échange a eu lieu lors des funérailles de Rabin, soulignant que l’échange en question avait eu lieu en dehors de la Knesset.

Indyk a affirmé que Netanyahu, le chef de l’opposition à l’époque, était assis à côté de lui et lui a dit : « regardez, regardez cela. C’est un héros maintenant, mais s’il n’avait pas été assassiné, je l’aurais battu aux élections, puis il aurait été connu dans l’histoire comme un homme politique qui a échoué »

Les photos de l’enterrement de 1995 publiées par les médias israéliens ont montré que Netanyahu était assis entre l’ancien président Moshé Katsav et l’homme d’affaires Martin Schlaff. Indyk n’est pas visible sur les photos.

Cependant, dans la retranscription de l’interview de « Frontline », Indyk avait vaguement déclaré que « Netanyahu était assis à côté de moi quand j’étais ambassadeur en Israël au moment des funérailles de Rabin, » de telle sorte qu’il n’est pas clair si la conversation, comme se l’est remémorée Indyk, a eu lieu à l’enterrement lui-même ou pendant une autre cérémonie au moment de l’enterrement de Rabin.

L’anecdote d’Indyk était l’une des nombreuses anecdotes qui ont été rapportées mardi soir dans le documentaire de deux heures de PBS « Frontline », dans lequel les conseillers pour le Premier ministre israélien et le président américain Barack Obama ont échangé des histoires – et des piques – pour présenter leurs points de vue sur comment et pourquoi la relation entre les deux Etats alliés a mal tourné au cours des dernières années.

Le film, qui est devrait être diffusé à nouveau deux fois sur la chaîne de la télévision publique et est disponible pour le visionnage en ligne, a été réalisé pendant des mois.

Couvrant la vie de Netanyahu, de son déménagement en Amérique quand il avait sept ans à son allocution en mars 2015 au Congrès américain, le documentaire vise à suivre sa trajectoire politique, de ses débuts comme un jeune prodige dans le domaine de la diplomatie publique à travers son ascension à la direction du Likud en passant par sa critique farouche des accords d’Oslo et de ses empoignades avec Clinton qui préfiguraient déjà la tension qui se développerait entre lui et Obama près d’une décennie plus tard.

L’option militaire

L’une des pommes de la discorde, ont affirmé les deux parties, était la volonté américaine à signer un accord nucléaire avec l’Iran.

À un moment donné, avec les tensions entre Jérusalem et Washington qui devenaient tendues en raison des négociations sur le nucléaire dont l’existence avait récemment été révélé, l’ancien conseiller de la Maison Blanche Dennis Ross a averti le secrétaire d’État John Kerry que Netanyahu allait en quelque sorte avoir le mauvais message, que l’action militaire contre Téhéran avait été entièrement abandonné. Le problème pourrait être résolu, a expliqué l’ancien négociateur à Kerry, si Obama – ou tout au moins la Maison Blanche – passait un rapide appel de suivi au dirigeant israélien pour clarifier sa position. L’appel, a poursuivi Ross, n’a jamais été passé.

Ce moment précis, en novembre 2013, était l’un des moments clés des sept dernières années où les relations entre Israël et les Etats-Unis auraient pu prendre une tournure différente, a cause de ce que PBS a dépeint comme une relation maudite entre les deux dirigeants.

Cette relation, a suggéré l’ancien conseiller de la Maison Blanche, David Axelrod, a peut-être été minée dès le début par l’assurance d’Obama qu’il pourrait impulser un changement dans le statu quo entre les Israéliens et les Palestiniens. « L’histoire d’Obama est une croyance en sa propre capacité à rassembler les gens aux points de vues, cultures et milieux différents pour résoudre des problèmes difficiles », a-t-il expliqué.

À cette fin, Obama a travaillé rapidement, après avoir pris ses fonctions, pour essayer de résoudre le vieux conflit intraitable, vieux de plusieurs décennies. Quelque 48 heures après son emménagement à la Maison Blanche, Obama a contacté George Mitchell, enrôlant l’ancien négociateur pour relever le défi de trouver une solution. Mitchell, cependant, n’est pas certain que l’enthousiasme était bien fondé.

« Le timing au début 2009 n’aurait pas pu être pire », a déclaré Mitchell. « Le président Obama a prêté serment quatre jours après que la guerre entre Israël et le Hamas a pris fin. Les émotions étaient très exacerbées et très négatives. Il y avait un énorme sentiment d’hostilité, le sentiment de victimisation étaient très présents des deux côtés ».

Du côté américain, le documentaire, intitulé « Netanyahu à la guerre », a davantage renforcé le récit qu’avec l’administration Obama, le dirigeant israélien a fait face à une batterie de décideurs qui l’ont considéré comme un cadre oppositionnel.

Le journaliste Jeffrey Goldberg a révélé que le confident d’Obama et le chef de l’état-major, Rahm Emmanuel, avait mis en garde le président de « ne pas se laisser joué » par le Premier ministre et Ross a dit que pendant le premier mandat d’Obama, « il y avait le sentiment instinctif que Bibi ne fera jamais ce qu’il doit faire, sauf si vous lui mettez la pression » – un sentiment, qui, selon Ross, a été couplé avec un désir de réparer les relations avec le monde musulman comme base pour ce qu’on pourrait appeler une stratégie «  de la lumière du jour » qui a mis de la distance entre Jérusalem et Washington.

Une prophétie auto-réalisatrice

Il en a résulté, a insinué le documentaire, une prophétie presque auto-réalisatrice.

Lors de sa première visite à la Maison Blanche en mai 2009, Netanyahu a été surpris par la demande très publique d’Obama lui demandant d’imposer un gel immédiat des implantations et est reparti en ayant le sentiment qu’il était entré dans un piège, percevant une relation conflictuelle avec le nouveau président.

Cette impression a été renforcée deux semaines plus tard, quand Obama s’est rendu au Caire pour prononcer un discours historique en s’adressant au monde musulman. « Israël n’a eu aucun avertissement avant le discours du Caire », s’est plaint de l’époque l’ambassadeur israélien à Washington, Michael Oren.

Encore une fois, la condamnation publique d’Obama de l’activité d’implantation – couplé avec sa décision apparente d’omettre de se rendre en Israël pendant ce voyage au Moyen-Orient – a touché un nerf sensible.

Les discussions sur la visite manquée d’Israël – le président s’est rendu en Arabie saoudite, en Turquie et en Egypte pendant ce voyage – a révélé les divisions qui se poursuivent encore à ce jour parmi les membres de l’administration du premier mandat d’Obama.

Le conseiller d’Obama Ben Rhodes a défendu la décision de ne pas aller en Israël au cours de ce voyage en 2009, disant qu’il pensait que le président aurait été « condamné si vous le faites et condamné si vous ne le faites pas » – et que le gouvernement Netanyahu aurait été insatisfait quoiqu’il se soit passé.

Martin Indyk, émissaire du département d'Etat américain au Proche-Orient (Crédit: Miriam Alster/Flash90)
Martin Indyk, émissaire du département d’Etat américain au Proche-Orient (Crédit: Miriam Alster/Flash90)

Indyk, l’ancien ambassadeur des Etats-Unis, a indiqué que la décision a peut-être été une erreur, une position partagée par Mitchell rétrospectivement. « Il aurait été plus sage pour le président de se rendre en Israël à partir de là et de faire une déclaration pour rassurer [les esprits] », a déclaré Mitchell devant les caméras.

Episode après épisode, le documentaire décrit les différences flagrantes entre ce que le journaliste Ari Shavit décrit comme le « pessimiste » et « conservateur » Netanyahu et le « progressiste » et « optimiste » Obama.

En 2012, Washington était convaincu qu’Israël allait attaquer l’Iran « à n’importe quel moment », mais que « la Maison Blanche n’avait reçu aucun mot quant à savoir si Israël allait frapper » en raison de la dégradation complète de la communication entre les deux Etats.

L’administration Obama, a expliqué Rhodes, avait conclu qu’une telle frappe entraînerait inévitablement les Etats-Unis dans un conflit militaire avec l’Iran, un scénario que l’administration craignait – surtout pendant une année électorale.

Mais alors que l’attaque israélienne n’a jamais eu lieu, Ross a expliqué que la Maison Blanche et le président lui-même s’étaient convaincus que Netanyahu utilisait l’année électorale pour essayer d’acquérir davantage de poids sur la question du programme nucléaire de l’Iran.

Netanyahu a pris le circuit des talk-shows politiques américains pour appeler le président à établir une « ligne rouge » sur l’Iran et s’est rapproché de plus en plus pour finir par s’allier avec le candidat concurrent républicain Mitt Romney.

La relation entre les deux chefs d’Etat est devenu si glaciale, a précisé Oren, qu’Obama a refusé de rencontrer Netanyahu en marge de la réunion de l’Assemblée générale des Nations unies qui tombaient, quelques semaines avant l’élection présidentielle.

Netanyahu ‘n’était pas en colère mais alarmé’

La situation s’est encore dégradée lorsque les États-Unis se sont engagés dans les négociations secrètes avec les Iraniens à Oman – négociations qu’Israël aurait découvert en surveillant les déplacements des émissaires américains Jake Sullivan et William Burns.

« Nous étions confrontés à une réalité… dans laquelle notre plus proche allié a négocié secrètement pendant sept mois avec notre pire ennemi », s’est rappelé Oren.

La frustration personnelle de Netanyahu était encore évidente quand peu de temps après, s’est remémoré Indyk, Kerry est venu en Israël et a rencontré le Premier ministre à l’aéroport international Ben Gurion. Netanyahu, a poursuivi Indyk, « avait eu un très fort sentiment de trahison. Il était furieux ».

Le député Michael Oren (Crédit photo:  Nati Shohat/Flash90)
Le député Michael Oren (Crédit photo: Nati Shohat/Flash90)

« Quand Bibi se fâche, il se met à crier et à frapper sur la table », a raconté Indyk, en précisant qu’il pouvait entendre les bruits tout en se tenant en dehors de la salle où Netanyahu et Kerry s’entretenaient en tête-à-tête.

Peu de temps après cette réunion, Netanyahu a demandé à Ross, l’ancien conseiller d’Obama, de venir le vendredi soir. Ross a décrit une attente de presqu’une heure pendant que le Premier ministre s’entretenait avec Obama, qui selon Ross, tentait d’apaiser le Premier ministre. Ses tentatives ont été vaines.

« Alors que j’ai traité de nombreuses fois avec Bibi, je ne l’ai jamais vu de cette façon », a décrit Ross. « Il n’était pas en colère mais alarmé ». La raison ? Netanyahu, selon Ross, était convaincu qu’Obama avait dit que l’option de la force militaire contre l’Iran n’était plus sur la table.

Ross a appelé Kerry pour lui parler de son problème, et Kerry a dit qu’il allait appeler Netanyahu pour le rassurer et lui dire que le président n’avait pas l’intention de faire une telle chose. Ross a précisé qu’il a insisté auprès de Kerry sur le fait que le problème « devait être fixé par la Maison Blanche… et cela n’a pas été le cas. Il n’y a pas eu d’appel ».

Les sentiments de Netanyahu qui se sentait alarmé et trahi, a suggéré le documentaire, ont préparé le terrain pour la prochaine suite d’événements qui a en outre endommagé la relation : son discours devant un Congrès critiquant l’accord avec l’Iran, et les longs mois de lobbying au cours desquels les groupes pro-israéliens comme l’AIPAC ont été mis à contribution pour tenter de bloquer l’accord.

« Pour [Netanyahu] poursuivre une telle rupture… était une énorme erreur », a raconté Indyk.

« S’il perd, le président aura montré qu’il peut tenir tête à Israël et au lobby israélien tant vanté, et cela servira de leçon pour un certain temps ».

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