Khashoggi : l’UE veut une « clarification », Trump durcit le ton
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Khashoggi : l’UE veut une « clarification », Trump durcit le ton

La présidence turque a fait savoir que MM. Erdogan et Trump avaient eu un entretien téléphonique et qu'ils étaient d'accord sur la "nécessité d'éclaircir" le meurtre du journaliste

Le journalite saoudien et directeur de Alarab TV, Jamal Khashoggi, à Manama en 2014. (Crédit : AFP/MOHAMMED AL-SHAIKH)
Le journalite saoudien et directeur de Alarab TV, Jamal Khashoggi, à Manama en 2014. (Crédit : AFP/MOHAMMED AL-SHAIKH)

La Turquie va révéler « toute la vérité » sur le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi à Istanbul, a promis dimanche son président, Ryad assurant de son côté ignorer le « détail » des circonstances de sa mort, comme l’endroit où se trouve son corps.

Au lendemain des aveux de l’Arabie Saoudite qui ont suscité une vague de scepticisme, Donald Trump allant jusqu’à dénoncer des « mensonges », le président turc Recep Tayyip Erdogan est monté au créneau.

« Nous cherchons la justice ici, et toute la vérité sera révélée (…), la vérité nue », a-t-il lancé lors d’un rassemblement à Istanbul.

M. Erdogan a précisé qu’il ferait une déclaration sur cette affaire mardi au Parlement.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan, alors qu’il serre la main à l’émir du Qatar, le sheikh Tamim bin Hamad Al Thani, avant les discussions au palais présidentiel d’Ankara, en Turquie, le 15 août 2018 (Crédit : Service de presse présidentiel via l’AP , Pool)

Les explications de Ryad sur la mort du journaliste critique du prince héritier Mohammed ben Salmane et exilé aux Etats-Unis sont loin d’avoir convaincu les grandes capitales occidentales.

Dans un communiqué commun, Londres, Paris et Berlin ont estimé dimanche qu’il y avait « un besoin urgent de clarification » sur les circonstances de la mort « inacceptable » du journaliste, âgé de 59 ans, au consulat saoudien à Istanbul.

Après avoir qualifié de « crédible » la version des Saoudiens, le président américain Donald Trump a évoqué « des mensonges », jugeant que « leurs histoires partent dans tous les sens ».

« Il y a eu manifestement tromperie et mensonges », a-t-il déclaré dans un entretien au Washington Post, journal auquel collaborait Jamal Khashoggi.

Dans la soirée, la présidence turque a fait savoir que MM. Erdogan et Trump avaient eu un entretien téléphonique et qu’ils étaient d’accord sur la « nécessité d’éclaircir » l’affaire Khashoggi.

Après sa disparition le 2 octobre, les autorités saoudiennes ont finalement admis samedi ce que tout le monde redoutait : le journaliste a bien été tué dans le consulat.

C’est le procureur général Saoud al-Mojeb qui a confirmé sa mort. « Les discussions entre lui et les personnes qui l’ont reçu au consulat ont débouché sur une bagarre et sur une rixe à coups de poing, ce qui a conduit à sa mort », a-t-il dit, cité par l’agence SPA.

Signe de contradictions persistantes, le directeur d’un centre de réflexion proche du pouvoir saoudien, Ali Shihabi, a affirmé que Khashoggi était mort étouffé des suites d’un « étranglement ».

Dans un premier temps, les autorités saoudiennes avaient affirmé que le journaliste était ressorti vivant du consulat.

Des responsables turcs ont, eux, donné une autre version affirmant que Jamal Khashoggi avait été torturé et assassiné par une équipe de 15 agents saoudiens venus spécialement de Ryad. Selon des journaux turcs, son corps a été démembré.

« Pourquoi ces quinze hommes sont-ils arrivés ici ? Pourquoi dix-huit personnes ont-elles été arrêtées ? », a demandé dimanche le président turc.

« Erreur monumentale »

Dans le contexte de cette affaire, Ryad a annoncé le limogeage du numéro deux du Renseignement saoudien, le général Ahmed al-Assiri, et de trois autres hauts responsables de ces services, ainsi que d’un conseiller « médias » à la cour royale, Saoud al-Qahtani. Dix-huit suspects saoudiens ont été interpellés.

Mais des analystes occidentaux ont vu dans ces limogeages et arrestations une tentative de désigner des boucs émissaires et d’épargner le prince héritier, considéré comme l’homme fort du royaume.

Mohammed ben Salmane n’était « pas informé » de l’opération, non-autorisée par le pouvoir, a affirmé dimanche le ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Jubeir, dans un entretien à la chaîne américaine Fox News.

Le prince héritier Mohammed ben Salmane assiste à une réunion aux Nations Unies le 27 mars 2018 à New York. (Crédit : AFP / Bryan R. Smith)

« Les individus qui ont fait cela l’ont fait en dehors du champ de leurs responsabilités. Une erreur monumentale a été faite, qui a été aggravée par la tentative de la cacher », a-t-il ajouté.

« Nous avons découvert qu’il a été tué au consulat (saoudien à Istanbul). Nous ne savons pas comment, dans le détail. Nous ne savons pas où se trouve le corps », a-t-il encore déclaré.

Cette affaire a provoqué une onde de choc mondiale et considérablement terni l’image de Ryad.

Allié des Saoudiens, le président américain est visiblement embarrassé par cette crise, avec des critiques y compris dans son propre camp républicain, mais il refuse de remettre en cause des méga-contrats, notamment militaires, avec Ryad.

Insistant sur l’importance des liens « stratégique » entre Washington et Ryad, le chef de la diplomatie saoudienne a estimé que cette « relation surmontera » l’affaire Khashoggi et ses répercussions diplomatiques.

Les principaux alliés de Ryad dans la région, Emirats arabes unis, Bahreïn, Egypte, Jordanie, Oman, Koweït et Autorité palestinienne, ainsi que la Ligue arabe et l’Organisation de la coopération islamique (OCI), ont salué les annonces du royaume saoudien.

Boycott

Entre temps, les enquêteurs turcs ont poursuivi leurs investigations, fouillant une vaste forêt proche d’Istanbul. Disant s’appuyer sur des enregistrements sonores, la presse turque a évoqué une décapitation de Khashoggi.

Vingt-cinq nouveaux témoins ont été convoqués dimanche par les procureurs engagés dans l’enquête en Turquie, a indiqué la télévision turque NTV.

Outre une crise de crédibilité, ce scandale international a poussé au boycott, par des responsables occidentaux et des dirigeants de firmes internationales, d’une grande conférence économique, chère au prince héritier, prévue à Ryad à partir de mardi.

De son côté, la chancelière allemande Angela Merkel a prévenu dimanche que l’Allemagne n’autoriserait pas en l’état d’exportations d’armes vers l’Arabie Saoudite.

Cette affaire a aussi alimenté des spéculations selon lesquelles le prince héritier risquait d’être délogé du pouvoir par des membres de la famille royale irrités par ses « abus ».

Le roi Salmane ben Abdelaziz ,le 9 décembre 2013 (Crédit : domaine public/Wikimedia commons)

Mais, parmi les décrets de samedi, son père, le roi Salmane, a annoncé la formation d’une commission ministérielle dirigée par le prince héritier pour réorganiser les services de renseignement, montrant ainsi son intention de le maintenir aux plus hautes fonctions à ce stade.

Le président américain Donald Trump, qui faisait face dimanche à une pression croissante aux Etats-Unis pour qu’il agisse contre l’Arabie saoudite, a durci le ton envers Ryad, évoquant des « mensonges » dans les explications sur la mort du journaliste Jamal Khashoggi.

« Il y a manifestement eu tromperie et mensonges », a-t-il déclaré dans un entretien publié tard samedi soir par le Washington Post, journal auquel collaborait M. Khashoggi, exilé aux Etats-Unis depuis 2017 après être tombé en disgrâce auprès du pouvoir saoudien.

« Leurs histoires partent dans tous les sens », a ajouté le locataire de la Maison Blanche, qui avait jugé « crédible » la veille la version de Ryad selon laquelle le journaliste aurait été tué au cours d’une rixe au consulat saoudien à Istanbul.

Jamal Khashoggi s’était rendu le 2 octobre pour des démarches administratives à la représentation diplomatique saoudienne, dont il n’est jamais ressorti, contrairement à ce qu’avait initialement affirmé Ryad.

Donald Trump a cependant tenu à ménager le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, surnommé MBS, « une personne forte », qui « aime vraiment son pays », selon lui.

Le président américain Donald Trump prend la parole lors d’une table ronde sur le gang MS-13 dans la salle du Cabinet de la Maison-Blanche le 6 février 2018 à Washington, DC. (MANDEL NGAN/AFP)

« Personne ne m’a dit qu’il était responsable. Personne ne m’a dit qu’il n’était pas responsable. Nous ne sommes pas arrivés à ce point », a dit le président américain, évoquant la « possibilité » que MBS n’ait eu qu’a posteriori connaissance des événements.

« J’aimerais qu’il (MBS) ne soit pas responsable. Je pense que c’est un allié très important pour nous. Notamment avec l’Iran qui mène tellement d’activités néfastes à travers le monde, c’est un bon contrepoids », a-t-il encore confié au Washington Post, mentionnant à plusieurs reprises au cours de l’entretien l’importance des liens économiques entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite.

Le ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Jubeir a estimé dimanche, dans un entretien à Fox News, que la « relation stratégique » entre Washington et Ryad « surmontera » l’affaire Khashoggi et ses répercussions diplomatiques.

« Pas crédible du tout »

Le changement de ton de Donald Trump intervient alors que la pression se fait plus forte autour de lui, au sein même de son propre camp, afin qu’il prenne des sanctions à l’encontre de l’Arabie saoudite.

Bob Corker, président républicain de la puissante commission des Affaires étrangères du Sénat américain, a confié dimanche matin sur CNN avoir le « sentiment » que MBS était « derrière » la mort de Jamal Khashoggi.

« S’il a tué ce journaliste, la ligne rouge aura été franchie et il faudra qu’il en paie le prix et soit puni », a lancé le sénateur, appelant à une réponse « collective » et « appropriée » des « Etats-Unis, du Royaume-Uni, de la France et de l’Allemagne ».

Le sénateur américain Lindsey Graham lors d’une audience de confirmation de la commission judiciaire du Sénat au Capitole, le 20 mars 2017. (AFP Photo/Brendan Smialowski)

Lindsey Graham, sénateur républicain proche de M. Trump, a par ailleurs estimé sur Fox News que la version avancée par l’Arabie saoudite n’était « pas crédible du tout ».

« Il est ridicule de croire que 18 personnes se rendraient en Turquie pour tuer M. Khashoggi et que personne au gouvernement n’en sache rien », a-t-il dénoncé, ciblant directement le prince héritier saoudien.

« L’Arabie saoudite est un pays et MBS est une personne. Je suis prêt à séparer les deux », a-t-il dit. « Si nous acceptons cela, toute autre personne en position de le faire fera de même (…) et nos ennemis ne nous respecterons plus ».

Le sénateur démocrate Dick Durbin a demandé de son côté, dans un communiqué, à ce que l’ambassadeur de l’Arabie saoudite aux Etats-Unis soit « officiellement expulsé », « jusqu’à l’aboutissement d’une enquête menée par une tierce partie sur l’enlèvement et le meurtre de Jamal Khashoggi.

D’importants sénateurs des deux bords politiques avaient dès le 10 octobre mis leur poids dans cette affaire en déclenchant un processus qui force Donald Trump à rendre au Congrès américain, sous 120 jours, ses conclusions sur la disparition du journaliste.

La Maison Blanche doit, en rendant ses conclusions, dire si elle compte imposer des sanctions.

Mais le Congrès, où l’indignation face à l’Arabie saoudite est palpable, pourrait de toutes façons agir de son côté, en bloquant les ventes d’armes proposées par la Maison Blanche à Ryad, voire voter des sanctions.

Si Donald Trump s’y opposait, le Congrès pourrait surmonter son veto avec une majorité de deux tiers.

Londres, Paris et Berlin ont estimé dimanche qu’il y avait « un besoin urgent de clarification » sur les circonstances de la mort « inacceptable » du journaliste saoudien Jamal Khashoggi au consulat de son pays en Turquie.

« Nous prenons bonne note de la déclaration des Saoudiens expliquant leurs conclusions préliminaires », ont déclaré les trois capitales occidentales dans un communiqué conjoint.

« Mais il reste un besoin urgent de clarification sur ce qui s’est exactement passé le 2 octobre, au-delà des hypothèses jusqu’ici évoquées par l’enquête saoudienne, qui doivent être étayées par des faits pour être considérée comme crédibles ».

« Nous insistons donc sur le fait que davantage d’efforts sont nécessaires et attendus afin d’établir la vérité d’une manière complète, transparente et crédible », ont souligné les trois pays, qualifiant d’ « inacceptable » de menacer, attaquer ou tuer des journalistes « en aucune circonstance ».

Les explications fournies par Ryad n’ont pas convaincu de nombreux pays, principalement les Occidentaux, d’autant que les autorités saoudiennes avaient auparavant affirmé que le journaliste était ressorti du consulat.

Des responsables turcs ont, eux, donné une autre version affirmant que Jamal Khashoggi avait été torturé et assassiné par une équipe de 15 agents saoudiens venus spécialement de Ryad. Selon des journaux turcs, son corps aurait été démembré.

Le gouvernement des Emirats arabes unis, proche allié de Ryad, a salué samedi la série d’annonces faites plus tôt par l’Arabie saoudite qui a confirmé la mort du journaliste Jamal Khashoggi à son consulat d’Istanbul et a limogé de hauts responsables saoudiens.

« Les Emirats arabes unis saluent les décisions et les directives du roi Salmane » sur la « triste et regrettable » affaire Khashoggi, a indiqué l’agence officielle émiratie WAM en attribuant cette déclaration au ministre émirati des Affaires étrangères Abdallah ben Zayed.

Outre le limogeage de deux hauts responsables saoudiens proches du prince héritier Mohammed ben Salmane, le royaume saoudien a annoncé que 18 suspects étaient actuellement détenus en liaison avec l’affaire Khashoggi.

Vendredi, le numéro deux de la diplomatie émiratie Anwar Gargash avait mis en garde contre toute tentative de « déstabiliser » l’Arabie saoudite.

« La sécurité, la stabilité de la région, ainsi que sa place sur la scène internationale, dépendent de l’Arabie saoudite et de son poids politique, économique et religieux », avait dit M. Gargash en mettant en garde contre une confusion éventuelle entre la recherche de la vérité et la prise de Ryad pour cible.

Les présidents français Emmanuel Macron et américain Donald Trump ont discuté dimanche soir du meurtre du journaliste.

Sarah Sanders, porte-parole de la Maison Blanche s’exprime durant le point-presse quotidien à la Maison Blanche, le 12 mars 2018 à Washington (Crédit : / AFP PHOTO)

La porte-parole de M. Trump, Sarah Sanders, a rapporté dans un communiqué que les deux chefs de l’État s’étaient parlé au téléphone en prévision de la venue en France de l’Américain pour commémorer le centenaire de l’armistice de 1918.

Ils ont évoqué « les circonstances entourant la mort tragique du journaliste saoudien Jamal Khashoggi », a précisé Mme Sanders.

La porte-parole du président américain a ajouté que MM. Trump et Macron avaient « aussi parlé d’une série de questions économiques et de sécurité internationales, dont la situation en Syrie » et le retrait des États-Unis d’un traité signé avec la Russie sur les armes nucléaires de portée intermédiaire (INF).

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