La bourse australienne révèle l’ampleur d’une escroquerie israélienne présumée
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La bourse australienne révèle l’ampleur d’une escroquerie israélienne présumée

Le facilitateur de paiement australien iSignthis, en litige avec les régulateurs, a traité jusqu'à 69 millions de dollars pour une seule société israélienne de forex/CFD en un mois

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

ISignthis présente ses services à la conférence ifxexpo pour l'industrie du commerce en ligne à Limassol, Chypre, en mai 2019. (Facebook)
ISignthis présente ses services à la conférence ifxexpo pour l'industrie du commerce en ligne à Limassol, Chypre, en mai 2019. (Facebook)

Une société de paiement australienne cotée en bourse pourrait avoir facilité des transactions d’un total de près de 100 millions de dollars australiens (62 millions d’euros) en un seul mois en 2018 pour le compte d’une société de commerce en ligne appartenant à un Israélien, selon un article publié dans l’Australian Financial Review.

Le chiffre de 62 millions d’euros, s’il est exact, suggère qu’au moins deux sociétés de commerce en ligne, dont les propriétaires israéliens sont soupçonnés d’être des criminels en Israël et aux États-Unis, ont peut-être gagné beaucoup plus qu’on ne le pensait. Ce chiffre souligne également le manque d’informations disponibles sur le montant d’argent généré par les industries du commerce clandestin en ligne et le montant d’argent prétendument sale entrant dans l’économie d’Israël par le biais de ces activités.

Le facilitateur de paiement, iSignthis Ltd, était jusqu’à récemment une étoile montante de la bourse australienne, mais a été suspendu de ses opérations pendant un mois pendant que les autorités de régulation examinaient s’il s’occupait des paiements pour des sites Web de transactions financières prétendument frauduleux, selon un article du 28 octobre dans la Australian Financial Review.

L’enquête a été précipitée par un article critique publié le mois dernier par une société australienne appelée Ownership Matters, qui fournit des conseils de placement indépendants aux investisseurs institutionnels.

Dans une série de réponses rendues publiques le 28 octobre dernier aux questions de l’Australian Securities Exchange, iSignthis Ltd. a reconnu qu’entre le 3 janvier et le 9 février 2018, il a facilité les paiements pour OTCapital.com, un site de trading forex et CFD dirigé par deux Israéliens, Ido Fishman et Gil Yakir Bachar.

OT Capital, également connue sous le nom de OT Markets, n’était pas une entité indépendante, mais utilisait la licence australienne de services financiers d’une autre société commerciale en ligne, AGM Markets, qui exploitait un site Web appelé Alphatrade.com, et qui était détenue, selon les autorités de régulation australiennes, par les Israéliens Yossi Herzog et Kobi Cohen.

Une diapositive d’une présentation marketing d’iSignthis sur l’ascension fulgurante de l’entreprise. (Autorisation)

iSignthis a cessé de faciliter les paiements pour OT Capital après seulement un mois, lorsqu’en février 2018, l’Australian Securities and Investments Commission (ASIC) a gelé les comptes bancaires associés à OT Markets, AGM Markets et une troisième société appelée Ozifin Tech parce qu’elle craignait que ces sociétés se livrent à une activité « trompeuse ou mensongère, et/ou déraisonnable ».

Bien que le chiffre de 62 millions d’euros se rapporte à un seul mois, aucune information disponible ne suggère que les revenus d’OTCapital pour janvier 2018 ont été sensiblement différents de ceux des autres mois.

Comportement « trompeur » et « déraisonnable »

ASIC a demandé à ce que AGM Markets, OT Markets et Ozifin soient liquidées en raison de leur comportement prétendument trompeur. Les audiences dans cette affaire sont en cours.

Selon l’ASIC, les trois sociétés ont vendu des contrats de différence (CFD), des contrats de change sur marge (margin FX) et des options binaires à des particuliers en Australie par Internet. Après que les investisseurs ont effectué un dépôt initial auprès de l’entreprise, les clients étaient contactés par un chargé de comptes. Ces derniers fournissaient des conseils personnels aux clients, les persuadaient de déposer des fonds supplémentaires en utilisant des tactiques de vente à haute pression et encourageaient les clients à fournir un accès à distance à leurs ordinateurs, allant, dans un cas, jusqu’à effectuer à distance une transaction sur le compte bancaire d’un client.

L’ASIC a indiqué que vers novembre 2017, elle a commencé à recevoir des plaintes de clients d’OT Markets selon lesquelles la société leur avait causé d’importantes pertes financières. L’ASIC allègue que les trois sociétés ont induit les clients australiens en erreur sur la façon dont ils avaient gagné de l’argent, les risques associés aux produits financiers et le fait que les intérêts de la société et ceux de l’investisseur n’étaient pas liés.

L’ASIC a également affirmé que les sociétés ont eu un comportement « déraisonnable » en « conseillant des investisseurs peu avertis, y compris des particuliers qui semblent avoir été vulnérables aux tactiques de vente promettant un gain financier à court terme et peu réaliste, pour investir dans des produits financiers complexes, sans expliquer comme il se doit leur fonctionnement et les risques liés à ces produits ».

Accusations contre les propriétaires

Les personnes responsables d’OT Markets et d’AGM Markets ont fait l’objet de poursuites en Israël et aux États-Unis.

Le 2 août, le procureur général d’Israël a annoncé son intention d’inculper la société d’options binaires Gal Media Trade, son propriétaire, Ido Fishman, et plusieurs de ses employés pour fraude dans l’attente du procès. Gal Media Trade dirigeait le site israélien d’options binaires itrader.co.il, et le procureur a estimé qu’il avait « des milliers de clients qui avaient fait des centaines de millions de shekels de transactions ». Ido Fishman, propriétaire de Gal Media Trade, contrôle également OT Markets, selon l’organisme australien de réglementation des valeurs mobilières.

Une publicité de 2016 montrant des joueurs du Maccabi Tel Aviv en train de faire la promotion d’iTrader. (Capture d’écran : YouTube)

Pendant ce temps, le ministère américain de la Justice a inculpé Yossi Herzog, l’un des propriétaires d’AGM Markets, en février pour un montant présumé de 145 millions de dollars en rapport avec les sites BigOption.com et BinaryBook.com. La CFTC a poursuivi Herzog et Kobi Cohen le 12 août.

La révélation selon laquelle iSignthis a pu traiter 62 millions d’euros de paiements pour OTCapital.com en un seul mois laisse penser que les empires commerciaux en ligne de suspects comme Ido Fishman, Yossi Herzog et Yakov (« Kobi’) Cohen aient pu être encore plus importants que ce que les procureurs avaient initialement estimé.

iSignthis a déclaré à l’Australian Securities Exchange qu’elle avait gagné environ 1,28 million de dollars australiens grâce aux services fournis à OT Capital et aux sociétés liées. L’information communiquée par la société à l’époque indiquait qu’elle prélevait des frais de service aux commerçants de 1 % auprès de ses clients pour ses services de facilitation de paiement. Ces chiffres suggèrent qu’elle avait facilité des transactions d’une valeur de 100 millions de dollars australiens de la part de la société israélienne de commerce en ligne.

Dans une requête déposée en juillet 2018 devant un tribunal concernant la demande de liquidation de l’ASIC contre OT Markets et AGM Markets, l’organisme australien de réglementation des valeurs mobilières a déclaré que de nombreux investisseurs sur les sites Web de négociation en ligne avaient des difficultés à retirer leurs fonds une fois déposés. L’ASIC a déclaré qu’elle n’avait pas enquêté de manière approfondie sur la façon dont les sociétés avaient gagné leur argent et sur la question de savoir si elles couvraient ou non les dépôts des clients auprès d’une contrepartie, mais a suggéré qu’au moins dans certains cas, les sociétés pouvaient avoir gagné de l’argent lorsque le client avait perdu, comme ce fut le cas dans les options binaires examinées par les autorités américaines et israéliennes.

L’Australian Securities Exchange a également interrogé iSignthis sur sa relation avec le fournisseur de plateforme de trading en ligne israélien Tradologic. iSignthis a déclaré qu’elle avait eu une relation avec la société, mais n’en avait pas tiré de revenus. iSignthis a indiqué qu’une grande partie de son chiffre d’affaires en 2018 provenait du trading de devises, de CFD et de cryptomonnaie, mais n’a pas précisé le nom de la plupart de ses clients. Avant ses problèmes avec les organismes de régulation, iSignthis avait affirmé dans ses publicités qu’elle était en bonne voie pour traiter 2 milliards de dollars australiens de paiements en un an.

Centres d’appels à Chypre et aux Philippines

Selon les documents déposés devant les tribunaux de liquidation judiciaire australiens, OTCapital.com opérait à partir de centres d’appels à Chypre et aux Philippines, tandis que AGM Markets (Alphatrade.com) opérait depuis un centre basé en Israël appelé Falcon IC&T Ltd, qui selon le registre du commerce israélien est détenu par Nissim Alfassi, un des neuf suspects inculpé par le ministère de la Justice américain en février.

En juin 2018, un centre d’appels géré par Israël aux Philippines a été perquisitionné par la police philippine. Les employés israéliens, dont beaucoup travaillaient auparavant pour l’un des centres d’appels d’Ido Fishman en Israël, ont été brièvement emprisonnés, puis libérés après qu’une délégation d’éminents avocats israéliens s’est rendue aux Philippines et y a rencontré des responsables. Les réseaux sociaux ont montré qu’avant leur arrestation, les employés des centres d’appels, pour la plupart âgés d’une vingtaine d’années, avaient bénéficié d’un style de vie luxueux en bord de mer.

Sur cette photo fournie par la Police nationale philippine, des membres des SAF (Special Action Force) escortent des ressortissants israéliens après une perquisition dans la zone Clark Freeport, province de Pampanga, le 7 juin 2018, à Quezon City, au nord-est de Manille, aux Philippines. (Police nationale philippine via AP)

Fishman semble avoir fait ses débuts dans les options binaires en tant que partenaire de Lee Hayun dans une société appelée Twenty Four Group Ltd, qui exploitait Itrader.co.il avant Gal Media Trade. Lee Hayun est l’épouse de Roey Hayun, qui a récemment purgé une peine de prison pour blanchiment d’argent et exploitation d’établissements de jeu illégaux en Israël.

L’avocat Yoram Fay (Autorisation)

Yoram Fay, un avocat israélien qui a poursuivi plusieurs sociétés israéliennes d’options binaires au nom de victimes présumées à l’étranger, a déclaré au Times of Israel qu’au cours des dernières années, l’industrie israélienne du commerce en ligne s’est développée dans de nombreux pays du monde.

« Je voyage beaucoup et je vois des groupes israéliens qui gagnent énormément d’argent grâce à cette industrie. Vous pouvez le voir dans des endroits comme Kiev, Sofia, Chypre et Tbilissi. Les Israéliens dans ces endroits se réunissent et échangent des conseils sur les spécialistes du marketing d’affiliation ou les processeurs de paiement. Il y a des villas luxueuses à Chypre de trente pièces. Les employés du centre d’appels vivent dans la villa. Ils prennent un bain de soleil près de la piscine, puis font une pause et appellent les investisseurs et les rendent fous pour prendre leur argent. »

Une industrie de taille et d’influence inconnues

Fay estime que plusieurs milliers d’Israéliens travaillent dans l’industrie du commerce frauduleux en ligne, certains en Israël et d’autres à l’étranger. Mais, reconnaît-il, tout le monde se demande quelle est la taille réelle de cette industrie et combien d’argent sale issu de ces activités est injecté dans l’économie israélienne.

Ariel Marom, un banquier et militant politique israélien né en Biélorussie qui a été l’un des premiers Israéliens à dénoncer l’industrie frauduleuse du commerce en ligne en Israël, croit que l’industrie du forex, précurseur des options binaires, a été apportée de Russie en Israël vers 2003.

« Il y avait une convergence entre le monde souterrain israélien qui avait de l’argent à blanchir, les Russes qui avaient l’expertise du forex, et l’industrie high-tech israélienne qui avait besoin d’investisseurs et d’investissements. Ces trois groupes ont convergé, et en quelques années, près de 60 sociétés de forex en Israël ont vu le jour. »

Ariel Marom (Autorisation)

Les options binaires, une ramification simplifiée du forex, ont prospéré en Israël pendant une décennie supplémentaire avant que l’industrie des options binaires, mais pas le forex ou les CFD, ne soit interdite par la Knesset en octobre 2017.

Au plus fort de cette activité, des centaines d’entreprises en Israël ont volé des milliards de dollars. Beaucoup d’opérateurs d’options binaires proposent maintenant des produits frauduleux de forex, crypto monnaie ou autres produits financiers au lieu des options binaires.

Les forces de l’ordre israéliennes se sont révélées incapables ou réticentes à s’attaquer efficacement aux escroqueries sur Internet du pays, malgré le fait qu’elles opèrent à une échelle industrielle depuis plusieurs années. L’acte d’accusation annoncé, s’il se concrétisait, contre Gal Media Trade Ltd. serait la première poursuite d’une société d’options binaires pour fraude.

Les autorités américaines, en revanche, s’y attaquent de plus en plus. Plus tôt cette année, le ministère américain de la Justice a inculpé 15 opérateurs israéliens d’options binaires en relation avec les sites Web BigOption.com et BinaryBook.com, qui seraient frauduleux. Cinq d’entre eux ont plaidé coupable, tandis qu’une autre, Lee Elbaz, PDG de Yukom Communications, a été condamnée par un jury du Maryland le 6 août pour son rôle dans une fraude de 145 millions de dollars.

Personne ne semble connaître la taille de cette industrie clandestine de cyber-fraude financière, ni l’impact de ses revenus sur l’économie israélienne.

Ronen Barel, professeur d’économie à l’Open university d’Israël, a souligné que le phénomène des Israéliens se rendant à l’étranger pour travailler dans des centres d’appels peut avoir rendu difficile l’obtention de visas pour les États-Unis.

« Savez-vous ce que c’est que d’être un Israélien qui essaie d’obtenir un visa pour les États-Unis ? Très désagréable. L’une des petites répercussions de l’exportation d’activités frauduleuses est que vous n’obtenez pas d’exemption de visa », a-t-il dit, faisant référence à la capacité des citoyens de 38 autres pays, mais pas d’Israël, à entrer aux États-Unis sans visa.

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