L’Allemagne est-elle prête pour “Son of Saul” ?
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Les spectateurs vont ‘dans cette zone dans laquelle personne ne veut entrer’

L’Allemagne est-elle prête pour “Son of Saul” ?

Un regard sur pourquoi le nouveau vainqueur des Oscars pourrait être la réponse pour un pays accablé par la fatigue de la Shoah

Une scène du film "Son of Saul" (Crédit : Festival de Cannes)
Une scène du film "Son of Saul" (Crédit : Festival de Cannes)

BERLIN – Avec sa sortie ici le 10 mars, le nouveau vainqueur de l’Oscar du meilleur film étranger, « Son of Saul », affronte un public allemand qui est pour le moins ambivalent sur le sujet de l’Holocauste.

De récentes études montrent que beaucoup d’Allemands en ont assez des discussions sur l’Holocauste : dans un sondage sur 1 000 Allemands, 58 % ont déclaré que le passé devait être consigné à l’Histoire. Et pourtant la nouvelle édition annotée de « Mein Kampf » se vend très bien et est actuellement en deuxième position des meilleures ventes en Allemagne.

Ce qui donne ?

Le fait est, l’Allemagne n’arrêtera probablement jamais d’être aux prises avec l’Holocauste. Pour ce chapitre de l’histoire allemande, il n’y a pas de choses comme un convoité Schlussstrich, « le dernier mot » en allemand.

Cependant, 71 ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, une nouvelle approche pour ouvrir la conversation est nécessaire, et « Son of Saul » pourrait bien l’être.

Le réalisateur hongrois László Nemes place son public sur l’épaule d’un prisonnier d’un camp d’extermination, transformant les spectateurs en témoins virtuels

Plutôt que de nous montrer l’Holocauste depuis une distance confortable, le réalisateur hongrois László Nemes place son public sur l’épaule d’un prisonnier d’un camp d’extermination, transformant les spectateurs en témoins virtuels quand les yeux des témoins deviennent rares.

Le public n’est pas destiné à saisir l’étendue de la dépravation et de la souffrance humaine. Et c’est ainsi que cela doit être, selon l’acteur principal Géza Röhrig.

Le film emmène les spectateurs « dans une zone tabou où personne ne veut entrer, » a déclaré l’acteur, né en Hongrie, pendant une récente avant-première à Berlin. C’est « une expérience, un voyage personnel. Nous voulions délivrer une sorte différente de coup de poing. »

Géza Röhrig pendant sa performance angoissé dans "Son of Saül" (Crédit : Autorisation)
Géza Röhrig pendant sa performance angoissé dans « Son of Saül » (Crédit : Autorisation)

La plupart des films sur l’Holocauste tendent un miroir pour que les Allemands puissent s’y regarder. Mais plutôt que de les faire vaciller, les films rendent souvent plus facile pour les Allemands de faire face en simplifiant l’histoire – vous êtes soit auteur, soit victime, soit sauveteur – a déclaré à propos du film, Tobias Ebbrecht-Hartmann, professeur en études allemandes à l’université Hébraïque de Jérusalem.

« C’est important afin de confirmer au public allemand une compréhension de l’Holocauste qui ne blesse pas, a déclaré Ebbrecht-Hartmann. Mais j’aime ces films qui nous gardent encore dans une situation qui n’est pas confortable. »

« Son of Saul » agit certainement ainsi. Il n’y a rien de noir ou blanc à propos du personnage principal, Saul Ausländer. Saul personnifie les trois aspects à un certain degré : victime, auteur et sauveteur. En tant que membre des tristement célèbres Sonderkommando, complices forcés du processus d’assassinat d’Auschwitz, Saul est la personnification de la « zone grise » sur laquelle le survivant d’Auschwitz, Primo Levi, a écrit – la zone de moralité ambigüe.

Les prisonniers juifs obligés de travailler pour un Sonderkommando de l'unité 1005 prennent la pause près d'une machine à broyer les os dans le camp de concentration de Janowska (Crédit : ushmm.org via wikipedia)
Les prisonniers juifs obligés de travailler pour un Sonderkommando de l’unité 1005 prennent la pause près d’une machine à broyer les os dans le camp de concentration de Janowska (Crédit : ushmm.org via wikipedia)

« Nous haïssions [les Sonderkommando] plus que nous ne haïssions les Allemands, » avait déclaré le survivant d’Auschwitz Marian Turski devant 700 personnes à l’occasion d’une projection spéciale au théâtre Delphi de Berlin. « Parce qu’ils étaient de mon peuple… et ils ont prêté main au processus d’assassinat. »

Des années après, Turski a réalisé que « leur souffrance était tellement plus grande, plus profonde, bien plus profonde que la souffrance. »

Dans le film, Saul effectue ses tâches de Sonderkommando – voir ses compatriotes juifs se diriger vers leur mort et nettoyer après – comme un automate. Nous voyons ce qu’il voit, entendons ce qu’il entend. Nous n’allons pas plus loin que la porte de la chambre à gaz : Nemes ne nous emmène pas au-delà du point de non-retour.

Le réalisateur juif, né en Hongrie, László Nemes sur le plateau de "Son of Saul" aux côté de Géza Röhrig. (Crédit : autorisation)
Le réalisateur juif, né en Hongrie, László Nemes sur le plateau de « Son of Saul » aux côté de Géza Röhrig. (Crédit : autorisation)

Mais Nemes nous montre la transformation de Saul, qui devient obsédé par rétablir la dignité d’un garçon mort. Finalement, le corps, enveloppé dans un linceul de fortune « est témoin » de tout : depuis la chambre à gaz jusqu’à la révolte des Sonderkommando le 7 octobre 1944, en passant par une tentative d’évasion.

Dans un renversement quasi chrétien, l’enfant mort semble être la croix à porter de Saul, et sa rédemption.

Le film a saisi les critiques, depuis qu’il a gagné l’année dernière le Grand Prix du Jury de Cannes à sa victoire aux Oscars le 29 février. Saul lui-même est étiqueté comme moins humain qu’une marionnette – il bouge comme « un morceau de bois, » a écrit Wenke Husmann, dans sa critique du film pour Die Zeit en mai dernier. « Ils ont volé à Saul son humanité, avant sa mort certaine. »

Nemes, avec son mélange d’images floues et de sons aigüs, a réussi quelque chose d’à la fois « énormément radical » et « délicat, » a écrit Hannes Stein dans un hebdomadaire juif allemand, Juedische Allgemeine, après la victoire du film aux Golden Globes en janvier.

« Le souvenir de l’Holocauste est devenu un rituel appris par cœur réalisé le jour du souvenir, » s’est plaint le critique Hanns-Georg Rodek dans Die Welt. Mais « Son of Saul » montre que « si nous pensions que les thèmes de la Shoah avaient été épuisés pendant les 70 années qui l’ont suivi, c’est très loin d’être la vérité. »

L'actrice Sofia Vergara et l'acteur Byung-hun Lee présente l'Oscar du meilleur film étranger, "Son of Saul", au réalisateur Laszlo Nemes (à droite), sur la scène de la 88ème cérémonie des Oscars à Hollywood, en Californie, le 28 février 2016. (Crédit : AFP PHOTO / MARK RALSTON)
L’actrice Sofia Vergara et l’acteur Byung-hun Lee présente l’Oscar du meilleur film étranger, « Son of Saul », au réalisateur Laszlo Nemes (à droite), sur la scène de la 88ème cérémonie des Oscars à Hollywood, en Californie, le 28 février 2016. (Crédit : AFP PHOTO / MARK RALSTON)

Certainement, les médias allemands n’évitent pas le sujet de l’Holocauste.

« Vous ne pouvez pas ouvrir un journal un jour en Allemagne, vous ne pouvez pas regarder la télévision pendant une semaine sans trouver quelque part une référence au passé et comment il affecte le présent », a déclaré Stephan Vopel, expert de la fondation Bertelsmann sur les relations judéo-allemandes et israélo-allemandes.

‘Les jeunes gens ne veulent pas être si confrontés au passé – parce qu’il est douloureux’

Mais beaucoup d’Allemands préfèrent regarder ailleurs, a-t-il déclaré. L’étude que Vopel a commandée en 2015 a montré que 58 % des Allemands préfèreraient laisser l’Holocauste derrière eux. En particulier, « les jeunes gens ne veulent pas être si confrontés avec le passé. Et je pense que c’est compréhensible – parce qu’il est douloureux. »

Même quand les Allemands se confrontent à l’Holocauste, ils le font juste pour avoir l’air bien, a déclaré l’enfant terrible Tuvia Tenenbom, l’auteur israélo-américain qui a sermonné les Allemands dans son livre de 2001 « Je dors dans la chambre d’Hitler » (I sleep in Hitler’s room).

« Dans l’Allemagne moderne, il est très facile de parler de l’Holocauste, de faire des films sur l’Holocauste et les juifs, a déclaré Tenenbom. Et certains d’entre eux font du yiddishkeit et chantent. C’est très romantique. »

L'écrivain Tuvia Tenenbom à Jérusalem, en avril 2015 (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)
L’écrivain Tuvia Tenenbom à Jérusalem, en avril 2015 (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

« Mais si cela avait quoi que ce soit à voir avec des remords de ce que leurs grands-parents et parents ont fait, si c’était la chose réelle, ils ne seraient pas si obsédés négativement par Israël, » a déclaré Tenenbom. (Dans le rapport de la fondation Bertelsmann, un tiers des Allemands interrogés considèrent que les politiques israéliennes vis-à-vis des Palestiniens sont équivalentes aux politiques nazies vis-à-vis des juifs.)

L’Allemagne a traversé plusieurs phases dans le processus transmis par le terme allemand multi-syllabique, Vergangenheitsbewältigung, ou « confrontation avec le passé ». Et les médias ont joué un rôle majeur.

Dans les années 1960, avec le procès télévisé d’Adolf Eichmann à Jérusalem et les procès d’Auschwitz à Francfort, beaucoup d’Allemands ont été confrontés pour la première fois avec les crimes commis par les « Allemands ordinaires » – pas simplement les plus hauts échelons nazis.

En 1979, la mini-série américaine « Holocauste », avec Meryl Streep et James Woods, a été vue par des millions de foyers allemands, entraînant des programmes d’introspection et éducatifs.

Liam Neeson interprète Oskar Schindler dans "La liste de Schindler", film sorti en 1993. (Crédit : capture d'écran)
Liam Neeson interprète Oskar Schindler dans « La liste de Schindler », film sorti en 1993. (Crédit : capture d’écran)

Quand « la liste de Schindler » est sortie en 1993, des écoles entières ont été voir le film, a rappelé Ebbrecht-Hartmann, qui a grandi en banlieue de Dortmund. « Mes premiers souvenirs sont d’aller le voir avec ma famille pendant les vacances d’hiver, et ensuite le voir une seconde fois avec toute ma classe et mon école. »

« J’ai senti que c’était un tournant, et que le [public] pouvait se voir lui-même comme les ‘bons Allemands,' » a-t-il déclaré. Et même s’il a trouvé l’histoire simpliste, il « pleure toujours à la fin » à chaque fois qu’il le montre à ses étudiants. « Il doit y avoir un mécanisme émotif : vous vous sentez soulagés. »

Ce qui est exactement ce que « Son of Saul » essaie d’éviter.

Geza Rohrig avec survivant de l'Holocauste Elie Wiesel (Crédit : Michael Barker)
Geza Rohrig avec survivant de l’Holocauste Elie Wiesel (Crédit : Michael Barker)

« Pleurer est cathartique » comme l’écrit Röhrig. L’idée est ne pas laisser le public s’en sortir facilement.

« Les gens disent qu’il y a une sorte de fatigue ici, a déclaré Röhrig au public de Berlin. J’espère vraiment que la société allemande dans son ensemble donnera une chance à ce film et ne l’ignorera pas. »

Un message de « Son of Saul » est que la responsabilité de se souvenir ne meurt pas avec le dernier des survivants.

A bien des égards, le film, raconté depuis un point de vue extrêmement personnel, est une réponse à la « promesse, le cri ‘Ne laisse pas mon histoire être oubliée' » a déclaré Greg Schneider, vice président exécutif de la Conférence des revendications matérielles juives contre l’Allemagne, basée à New York. « Son of Saul » a reçu le premier financement de 50 000 dollars de la Conférence pour l’art sur l’Holocauste.

Dans « Son of Saul », le spectateur est incapable d’être omniscient et de tout voir.

Un message de « Son of Saul » est que la responsabilité de se souvenir ne meurt pas avec le dernier des survivants

« Nous n’avons pas cette position divine, d’où nous voyons tout depuis un endroit sûr, a déclaré Ebbrecht-Hartmann. Nous sommes à présent dans la position où nous pouvons commencer à nous engager dans la zone de morale grise [de Primo Levi], sans être en danger d’effacer complètement la distinction entre les auteurs et les victimes. »

Puisqu’en fait Saul est une victime, malgré avoir été forcé à exécuter le meurtre.

« La plupart des gens se divertissent eux-mêmes avec le sujet de la complicité [dans les génocides] et je trouve ce sujet entier obscène, a déclaré Röhrig pendant un entretien. Personne n’a gagné le droit d’étiqueter les personnes qui ont traversé cela… Chaque tentative de déplacer le fardeau de la culpabilité vers les victimes a été rejetée. »

« Pour moi, [Saul] est le dernier témoin de Dieu. Si j’étais, que Dieu nous en préserve, dans cette situation, je voudrais être Saul. »

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