Le coronavirus, la société ultra-orthodoxe – et les deux Chaïm
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Le coronavirus, la société ultra-orthodoxe – et les deux Chaïm

La culture haredi est résiliente, cohérente et plus critique d'elle-même que ne le réalisent les non-initiés - mais face au Covid-19, ses forces sont devenues sa faiblesse

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Des hommes juifs prient au mur Occidental presque désert dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 7 avril 2020. (Nati Shohat/Flash90)
Des hommes juifs prient au mur Occidental presque désert dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 7 avril 2020. (Nati Shohat/Flash90)

La société haredi a été particulièrement et durement frappée par la pandémie de coronavirus. Les estimations faites dans certains hôpitaux israéliens indiquent que la moitié des malades du Covid-19 sont haredim alors que la communauté constitue un dixième de la population totale d’Israël.

Alors que des chiffres clairs sur la propagation du virus sont difficiles à définir, il n’y a aucun doute possible sur l’immensité des conséquences psychologiques de la pandémie sur le groupe.

Des rabbins vénérés ont d’ores et déjà succombé à la maladie et des récits d’enfants faisant le deuil de leurs parents, à Brooklyn, ont été largement partagés sur les sites haredim et dans les groupes WhatsApp. Il est dur de ne pas ressentir de ne pas compatir avec cette communauté qui subit la quarantaine, l’isolement et le spectre du malheur de la maladie à venir.

Mais il a également été dur, ces dernières semaines, d’ignorer les critiques de la communauté.

Début mars, il avait été demandé aux Israéliens de mettre en œuvre des directives significatives de distanciation sociale.

Il a fallu deux semaines pourtant déterminantes aux rabbins haredim pour reconnaître la validité de cet ordre émis par le gouvernement – deux semaines au cours desquelles les plus importants responsables de la communauté ont insisté sur le fait que la prière communautaire et l’étude étaient les meilleures réponses à apporter au virus.

Il a fallu également beaucoup de temps pour que les leaders ultra-orthodoxes reconnaissent que ces positions – et la rapide propagation de la maladie dans leurs communautés en Israël, à New York et ailleurs – avaient des conséquences directes et douloureuses pour tous les autres.

Des agents de police ferment des synagogues et distribuent des amendes à des ultra-orthodoxes dans le quartier de Bukharim à Jérusalem, le 6 avril 2020 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

La colère à laquelle les haredim ont fait face de la part du reste de la société israélienne est palpable et – aussi désagréable que cela puisse paraître – elle est compréhensible.

Ce n’est pas du fanatisme de suggérer que le mépris initial des responsables haredim pour les ordres donnés par les autorités médicales – et l’adhésion apparemment aveugle des communautés ultra-orthodoxes à leurs dirigeants – ont sapé les efforts douloureux livrés par tous les autres pour aider à réduire la propagation du virus.

Car après tout, l’insularité des haredim, leur mépris pour les autorités de la santé pendant une pandémie, la pauvreté de la communauté et sa densité de population – tous ces facteurs qui les rendent particulièrement vulnérables face au virus et qui, à travers eux, ont accru la vulnérabilité de tout le reste de la population – tout cela relève d’un choix.

Il n’y a pas d’éléments extérieurs ou environnementaux qui condamnent les haredim à l’isolement et à la pauvreté, sinon leurs propres engagements culturels et religieux. Ils n’ont donc pas seulement été les victimes des circonstances actuelles, mais ils ont également contribué à les rendre plus tragiques – et ceצ au vu de tous et à la lumière des mises en garde émanant des scientifiques.

Les sociétés haredim ne sont pas anti-scientifiques (quoi que pourront en dire leurs détracteurs) et en particulier lorsqu’il s’agit de sciences médicales. Les services d’urgence haredim, des organisations caritatives médicales, des médecins et même des hôpitaux entiers abondent dans tout le pays. Ils connaissent les virus et ils placent autant de confiance et de foi dans les professions médicales que les autres Israéliens

C’est important de dire les choses clairement. La fureur exprimée à l’égard des haredim a parfois été teintée de fanatisme mais la plus grande partie de cette colère est restée dans le cadre de la critique spécifique et substantielle à laquelle les communautés haredim – malgré toutes leurs protestations et dénonciations « d’antisémitisme » – n’ont eu aucune réponse satisfaisante à apporter.

Et pourtant, ni la sympathie, ni la colère ne suffiront à comprendre ce qu’il s’est passé. Avant de juger, nous avons besoin d’une explication. C’est quelque chose de très troublant qui est survenu dans la société haredim.

Un petit groupe formé de membres de la famille et d’amis lors des funérailles du rabbin Ben-Zion Cooperstock, décédé des suites des complications d’une infection au coronavirus, à la maison funéraire Shamgar de Jérusalem, le 5 avril 2020 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Comme le dit Aharon Rose, chercheur qui consacre ses travaux à la communauté ultra-orthodoxe de Jérusalem et qui a lui-même grandi dans la communauté hassidique Belz : « Ils ont tellement déc*nné que ça mérite d’échafauder une théorie ».

Pourquoi les haredim ont-ils pu se faire surprendre ainsi par le virus ?

Les communauté ultra-orthodoxes ne sont pas anti-scientifiques (quoi que pourront en dire leurs détracteurs) et en particulier lorsqu’il s’agit de sciences médicales. Des services d’urgence, des organisations caritatives médicales, des médecins et même des hôpitaux haredim abondent dans tout le pays.

Ils connaissent les virus et placent autant de confiance et de foi dans les professions médicales que les autres Israéliens.

Et pourquoi tant de Haredim différents ont-ils semblé partager la même incapacité à respecter les directives de distanciation sociale ? La société ultra-orthodoxe est vaste et diverse. Depuis les rabbins hassidiques et leurs escortes aux grandes yeshivas « lituaniennes » studieuses, en passant par les petites synagogues séfarades du coin et par les travailleurs high-tech, dans toutes les strates sociales et religieuses, quels qu’aient été les engagements intellectuels, l’échec paraît avoir été presque universel.

« La couverture des médias s’est concentrée sur [le Rabbi Chaim] Kanievsky, » qui avait ordonné de maintenir les écoles ouvertes au début de la crise, note Rose. « Mais les hassidiques, Satmar et les autres n’écoutent pas vraiment Kanievsky, et eux aussi ont échoué. Ce sont les Haredim du monde entier qui ont échoué ».

Des soldats du commandement intérieur distribuent des colis alimentaires aux personnes âgées obligées de rester confinées en raison de la crise du coronavirus avant la fête juive de Pessah, dans un quartier haredim de Jérusalem, le 7 avril 2020 (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

« Ça marche presque toujours »

Cette crise a entraîné un déluge de spéculations sur l’avenir de la société haredim. Est-ce que l’échec manifeste et presque continu des rabbins à saisir l’ampleur de la nouvelle situation pourrait entraîner le développement d’un certain scepticisme, d’un certain individualisme au sein de la communauté ? Certains seraient-ils amenés à remettre en cause leur foi ? Davantage de haredim prendraient-ils la décision de se tourner vers l’éducation laïque et le marché du travail ?

La religion survit parce qu’elle présente un vocabulaire particulièrement expert en ce qui concerne la production de narratifs de sens et de socialisation, qui permet de construire des communautés, de partager des attentes sociales et des accords qui traversent ces communautés. Et là, la culture religieuse haredim en a à revendre

Une partie de ces interrogations entre dans le cadre de la pensée magique de la part de critiques qui estiment que leur positionnement à l’encontre de la vision du monde des haredim a été validée par des forces naturelles et impartiales. Mais si c’était ainsi que la religion fonctionnait, alors, comme Sigmund Freud l’avait prédit de manière erronée à une occasion, la religion se serait faite rare sur terre.

La religion, ce ne sont pas vraiment des mythes dogmatiques, de la magie, des privilèges de prêcheur ou toute autre dénonciation prisée par les athées militants. La religion survit parce qu’elle présente un vocabulaire particulièrement expert en ce qui concerne la production de narratifs de sens et de socialisation, ce qui permet de construire des communautés, de partager des attentes sociales et des accords qui traversent ces mêmes communautés.

Et la culture religieuse haredim est riche de ce point de vue là. Dans la communauté haredim, une vie spirituelle et pleine de sens ne se mesure pas à l’aune de l’individu mais elle se gagne par les liens communautaires, par les rituels partagés, les cérémonies, la loyauté.

Ces liens sont constamment étayés contre des forces centrifuges et invasives, par exemple, par un habit distinctif qui élèvera le prix payé en cas d’éloignement du cercle fermé – il est en lui-même une affirmation et une démonstration de loyauté, de l’attachement au groupe et à ses principes.

Des policiers ferment les synagogues et distribuent des amendes dans le quartier ultra-orthodoxe de Mea Sharim à Jérusalem, le 6 avril 2020 (Crédit : Yonathan Sindel/Flash90)

Ce n’est pas un principe de la vie haredim – c’est le principe. Pour les non-initiés, le terme « haredi » est habituellement une catégorie religieuse, mais il est difficile de trouver une idée spécifique et convenue de type théologique qui viendrait unir et distinguer les Haredim. Ce qu’ils partagent, ce qui définit leurs communautés en tant que sous-groupe distinct dans la culture juive et israélienne au sens large, est une idée sociologique. D’une frontière à une autre, il s’agit de la réalisation de la socialisation et de la loyauté – et, à partir de là, de vivre des existences définies par l’appartenance et le sens – via la construction d’un groupe fermé et clairement séparé de l’extérieur.

Le virus ne ressemblait à rien de connu auparavant, et il s’est avéré d’autant plus déloyal et choquant que, précisément, son entrée dans la communauté haredim s’est faite par le biais de ce qui est l’essence de la vie ultra-orthodoxe

La crise du coronavirus n’a pas été une crise d’autorité ou de dogmatisme. Elle n’a pas « réfuté » la croyance religieuse. La réponse initiale apportée par les leaders de la communauté n’a pas été un rejet de conscience, mais quelque chose de moins cohérent – un refus sidéré, un rejet instinctif de l’énormité de ce qui leur était demandé. C’était une crise sociologique.

Le virus ne ressemblait à rien de connu auparavant, et il s’est avéré d’autant plus déloyal et choquant que, précisément, son entrée dans la communauté haredim s’est faite par le biais de ce qui est l’essence même de la vie ultra-orthodoxe.

Tout ce qui est bon et source de bonheur dans la communauté haredim, la socialisation et la vie communautaire resserrée, la prière partagée et la sacralisation de l’étude – tout cela s’est mis au service de l’axe d’attaque du virus au sein de cette société.

« Les caractéristiques qui fondent la communauté haredim sont problématiques dans le cadre d’une épidémie », selon le professeur Benny Brown, spécialiste en idéologie, droit et histoire des Juifs orthodoxes au département de la Pensée juive au sein de l’université hébraïque.

« Le courant haredi est très communautaire. C’est difficile d’abandonner le minyan [quorum de prière] et le tish [le rassemblement des hassidiques à la table du rabbin]. Et c’est une réalité même au niveau des contacts quotidiens dans la rue. Ce sont des familles larges : Vivre dans un trois pièces en compagnie de onze âmes, c’est une situation très dure lorsqu’il faut s’isoler ou se protéger face à une épidémie ».

Des ultra-orthodoxes brûlent des produits au levain avant la fête de Pessah dans le quartier Mea Sharim à Jérusalem, le 8 avril 2020 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Les discussions sur la société haredi parmi les non-initiés ont tendance à se concentrer sur les critiques soulevées à son encontre depuis l’intérieur et depuis l’extérieur du courant – mais il est impossible d’ignorer les nombreuses études qui ont montré que le communautarisme intense de la communauté haredim était une source de bonheur réel et durable.

« C’est un style de vie avec ses avantages et ses inconvénients. Ses avantages sont précieux. Ça marche presque toujours. Ça arrête seulement de fonctionner dans des circonstances excessivement anormales. Il est donc injuste de dire à la société haredi que c’est son mode de vie qui est à l’origine de ses maux parce que la plupart du temps, c’est précisément ce mode de vie qui est la source de son bonheur ».

Et maintenant ?

Pendant tout le mois dernier, la société haredi a dû faire face à un défi plus basique qu’une crise de foi, un discrédit de ses autorités, voire même une simple crise médicale. C’est ce que Rose qualifie « d’intrusion intense dans une réalité étrangère » à laquelle les institutions les plus fondamentales de la communauté n’ont pas eu de réponse à apporter.

Tout du moins, cela a été le cas dans un premier temps.

Des Haredim portant un masque passent devant les affiches du ministère de la Santé mettant en garde contre les rassemblements de Pessah dans un contexte de pandémie de coronavirus à Jérusalem, le 5 avril (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Une fois que le changement mental s’est fait – quoique tardivement – la communauté haredi n’a eu aucun mal à obéir aux règles de distanciation sociale. La loi juive sanctifie la vie sauvée au-delà de toutes les exigences de rituel, et la logique religieuse accompagnant la suspension de la vie communautaire était déjà présente.

A la fin du mois de mars, quelques « extrémistes » – essentiellement des théoriciens du complot qui perçoivent des menaces à l’encontre de la communauté de toutes parts – résistaient encore mais le million d’Israéliens de culture ultra-orthodoxe, l’édifice rabbinique en entier, les organisations médiatiques puissantes ainsi que les services sociaux et médicaux haredim s’étaient pliés aux exigences de la distanciation sociale.

Dans un sens, très peu de choses sont arrivées. C’est vrai, les autorités spirituelles de la communauté se sont révélées détachées des événements mondiaux, elles n’ont clairement pas été à la hauteur, mais seul un non-initié peut croire que les Haredim ignorent encore que leurs chefs puissent être faillibles.

« Quand j’étais gamin, à Bnei Brak, il y avait une blague connue », dit Rose.

« Il y avait deux ‘Chaim,’ deux cousins, des élèves de Hazon Ish [le rabbin Rabbi Avrohom Yeshaya Karelitz, célèbre chef spirituel haredi]. On allait voir un Chaim pour recevoir une bénédiction et on allait voir l’autre pour réussir ce qu’on entreprenait – et il n’y avait pas intérêt à se tromper entre les deux », s »amuse-t-il.

Le dernier Chaim était le rabbin Chaim Greineman, décédé en 2015 à l’âge de 91 ans. Il était connu pour « avoir les pieds sur terre, pour ses connaissances en médecine – il avait écrit de nombreux avis juridiques religieux sur des sujets médicaux – et pour son flair entrepreneurial et ses liens avec les responsables politiques », note Rose. Il était le « Chaim » de la réussite.

Le rabbin Chaim Kanievsky dans sa maison à Bnei Brak, le 15 avril 2018. (Yaakov Naumi/Flash90)

L’autre Chaim, le saint qui apportait ses bénédictions, est le rabbin Chaim Kanievsky, âgé maintenant de 92 ans, l’homme qui s’est refusé à faire fermer les écoles, les séminaires et les synagogues dans la communauté haredi au début du mois de mars. Il est « connu pour être détaché. Il travaille 18 heures par jour, il écrit des chefs-d’oeuvre mais il est déconnecté de la réalité ».

Les deux « Chaim » résument à eux seuls la dualité fondamentale de la vie haredi – un détachement du matérialisme et de la modernité dans une communauté qui s’appuie toutefois sur ces deux éléments.

Et l’avertissement lancé sous forme de plaisanterie demandant de ne pas confondre les deux éléments de ce paradoxe ne sont pas sujets de moquerie du point de vue haredim. Il faut aller vers le saint pour obtenir spiritualité et bénédiction – mais y chercher la réussite est le meilleur moyen d’échouer.

Les Haredim « sont déconnectés dans un sens, mais ils ont les pieds sur terre », dit Brown. « Leur pauvreté elle-même signifie qu’ils doivent s’inquiéter de la vie réelle, du travail et de l’économie ».

Et ils peuvent pardonner de nombreux échecs à leurs rabbins si ces échecs sont ancrés dans dans cette sphère négligée qui sépare le quotidien matériel et le caractère sacré du détachement.

Rabbi Chaim Greineman (Crédit : Wikipedia/CC BY-SA/פיראוס)

Kanievsky, qui avait ultérieurement changé d’avis et qui avait expliqué ne pas avoir entendu parler de la pandémie lorsqu’il avait rejeté l’idée de la fermeture des écoles, « a montré sa faiblesse » en tant qu’autorité, dit Brown. « Mais cette même faiblesse reflète sa sainteté et sa grandeur, son investissement absolu dans la Torah ».

Finalement, la culture haredi devrait probablement s’avérer suffisamment sceptique, les discours des ultra-orthodoxes suffisamment divers et leur humour suffisamment modeste pour calmer la tempête. Le défi incarné par l’échec des autorités de la communauté à passer rapidement du communautarisme intensif à la distanciation sociale n’est pas insurmontable en lui-même.

Tant que le virus entraînera son lot de malheur et de décès, cet échec « va créer une certaine confusion et des divisions à court-terme, oui », estime Brown. « Mais à long-terme, le monde haredim a tous les outils intellectuels et religieux pour relever le défi et le surpasser » – et notamment sa conception unique de révérence non-exempte de libre-pensée à l’égard de ses leaders.

La culture haredi n’est pas la caricature que peuvent imaginer les critiques. Son échec face à la crise du coronavirus a néanmoins été profond. Mais c’est également une culture prête au changement. L’effet réel du virus pourrait venir petit à petit, avec le temps et dans le cadre d’un glissement plus large de la culture ultra-orthodoxe. Ce n’est pas un séisme, mais peut-être est-ce un tournant ?

« Il y a trop de variables que nous ne connaissons pas encore », indique Brown. « On pourrait découvrir qu’un nombre bien plus important de haredim que nous ne le supposons étaient secrètement sceptiques. La pauvreté qui pourrait s’abattre après le coronavirus pourrait envoyer plus de personnes au travail. Cela pourrait être une fissure susceptible d’entraîner une ouverture bien plus spectaculaire pour d’autres changements – en ce qui concerne la pénétration d’internet, le scepticisme croissant, la pauvreté ».

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