Le financement des productions israéliennes originales risque de se tarir – experts
Au Festival du film de Jérusalem, les producteurs de succès comme "Téhéran" disent qu'une législation obsolète et la méfiance des société internationales pourraient signer la fin des productions israéliennes

L’avenir de l’industrie israélienne de la télévision et du cinéma est menacé, avertissent les experts, avec des réglementations obsolètes qui sabrent les budgets et des sociétés de production étrangères de plus en plus méfiantes à l’idée de collaborer avec Israël dans un contexte de boycott mondial.
« Je ne vois pas d’avenir pour notre industrie », a déclaré Shula Spiegel, une productrice de télévision chevronnée à l’origine du phénomène international « Téhéran« .
« Toutes les productions dans lesquelles je suis actuellement impliquée sont en déficit budgétaire. J’ignore si je pourrai terminer les films comme je m’y suis engagée, pour lesquels j’ai signé des contrats, en me disant, avec mon optimisme stupide, ‘tout ira bien’ « , a-t-elle ajouté.
Le nœud du problème, ont souligné les participants à un panel lors de la conférence sur « L’avenir du cinéma israélien » organisée en marge du Festival du film de Jérusalem dimanche, prend racine dans une législation dépassée, qui a de plus en plus exempté les principaux fournisseurs de télévision israéliens de tout investissement dans des productions israéliennes originales.
La loi actuelle oblige les fournisseurs et chaînes de télévision israéliens à consacrer 8 à 15 % de leurs revenus à des productions locales, mais cette loi ne s’applique qu’à la télévision traditionnelle, et non aux prestataires et services de streaming sur Internet (OTT). Or, au cours des 10 dernières années, le nombre d’Israéliens abonnés aux fournisseurs de télévision sur Internet a bondi pour atteindre 74 % du marché, contre seulement 4 % il y a dix ans, selon les chiffres du ministère des Communications.
« La loi qui s’applique aujourd’hui a été rédigée dans les années 90, et elle était adaptée aux années 90 », a rapporté Eliran Elya, président de la Guilde des réalisateurs d’Israël, au cours du panel de dimanche.
Partner et Cellcom, qui sont entièrement basés sur Internet, n’ont aucune obligation d’investir dans des productions locales. Pour leur part, HOT et Yes, dont les abonnés passent rapidement de la diffusion à l’OTT, ne sont tenus d’investir que le pourcentage de leurs revenus provenant de la télévision par câble traditionnelle. Netflix, Amazon Prime et Disney, qui ont également siphonné les utilisateurs de télévision israéliens, n’ont quant à eux aucune contrainte de ce type.
« Cellcom et son partenaire, dont les infrastructures sont basées sur Internet, combien investissent-ils ? Zéro. Ils sont tenus d’investir zéro, et ils investissent zéro », a poursuivi Elya. « Ajoutez à cela les plateformes internationales Netflix et Disney, qui sont arrivées sur le marché et ont emporté des clients », a-t-il précisé, entraînant une baisse des parts de marché de HOT et de Yes, sans subir aucune exigence les contraignant à soutenir les productions locales.
« Les efforts pour faire modifier la loi », a expliqué Elya, « ne concernent pas seulement les créateurs et les producteurs. Il s’agit aussi de notre identité, ici, en tant qu’Israéliens, et de notre culture. Sans autre réglementation, il n’y aura pas de productions israéliennes originales. »
Ces dernières années, de nombreux cinéastes et producteurs israéliens ont cherché à vendre leurs productions à l’étranger, s’assurant un budget stable et généralement plus généreux. Mais, préviennent-ils, de telles offres se sont taries depuis le début de la guerre d’Israël à Gaza, déclenchée par l’attaque du Hamas le 7 octobre.
« Nous ne parvenons plus à vendre nos programmes à l’étranger », a déploré Spiegel. « Ils ne veulent pas entendre parler de nous. »
Ziv Naveh, PDG et directrice artistique du Gesher Multicultural Film Fund, a confié avoir également reçu de tels retours de la part d’entreprises du monde entier.
« Toutes disent qu’elles ne peuvent absolument pas s’associer avec Israël sur quoi que ce soit en ce moment ; tout sera boycotté très rapidement », a indiqué Naveh.
D’après les estimations du ministère des Communications, d’ici la fin de 2026, 100 % de la télévision israélienne sera basée sur Internet, éliminant ainsi l’obligation légale d’investir dans des productions locales – à moins que la loi ne soit modifiée. Dans un tel scénario, le seul organisme ayant l’obligation de produire des contenus israéliens originaux serait la chaîne publique Kan, que le ministre des Communications Shlomo Karhi s’efforce de fermer depuis des années.
Des acteurs de l’industrie du film, notamment la Guilde israélienne des réalisateurs, ont tenté de travailler avec Karhi pour faire émerger une solution législative. Incluse dans un vaste ensemble de lois adoptées par une commission ministérielle en mai – contre l’avis de la Procureure générale, on trouve l’obligation faite à tous les fournisseurs de télévision ou de contenu opérant en Israël d’investir 6,5 % de leurs revenus dans des productions locales.
La plupart des acteurs de l’industrie cinématographique et télévisuelle traditionnelle sont cependant mécontents de nombreux autres éléments du projet de loi. Ces désaccords portent notamment sur l’introduction d’un nouvel organe de réglementation gouvernemental qui contrôlerait les contenus et infligerait des amendes aux diffuseurs qui violeraient ses termes, ainsi que sur la suppression des distinctions entre les activités d’information et de divertissement.
L’avenir de la loi de Karhi reste flou. Le projet de loi inclut également l’obligation pour les diffuseurs internationaux comme Netflix, Amazon et Disney de participer à l’effort d’investissement dans les productions locales à hauteur de 6,5 % de leurs revenus.
Une telle exigence, ont souligné les membres du panel dimanche, a été couronnée de succès en France. La décision israélienne aurait toutefois conduit l’ambassadeur américain en Israël Mike Huckabee à protester, lors d’une réunion avec le ministre des Finances Bezalel Smotrich.
Par ailleurs, le projet de loi privé et distinct du député du Likud Shalom Danino, qui se concentre spécifiquement sur l’obligation d’investir dans les productions locales, n’a pas avancé depuis des mois.
Il est extrêmement urgent d’intervenir, ont exhorté les acteurs de l’industrie, avant que les financements ne se tarissent complètement.
« Je produis [des films et de la télévision] depuis plus de 40 ans, et la phrase ‘tout ira bien’ m’accompagne depuis tout ce temps. Mais cette année, j’ai l’impression qu’elle est de moins en moins vraie », a confié Spiegel. « Je n’ai pas abandonné ce monde et j’espère que je n’y renoncerai pas, mais cela devient [financièrement] irresponsable. »







