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Le Hezbollah serait prêt pour une guerre, mais le Liban ne pourrait se le permettre

Alors qu'Israël se prépare à un conflit éventuel, les experts estiment que les menaces de Nasrallah sont surtout un effort pour se montrer cohérent

Emanuel Fabian est le correspondant militaire du Times of Israël.

Dossier : Des combattants du Hezbollah lèvent la main alors que leur chef Hassan Nasrallah s'exprime via une liaison vidéo lors d'un rassemblement pour marquer la journée de Jérusalem ou journée Al-Quds, dans la banlieue sud de Beyrouth, au Liban, le 29 avril 2022. (Crédit : AP Photo/Hassan Ammar)
Dossier : Des combattants du Hezbollah lèvent la main alors que leur chef Hassan Nasrallah s'exprime via une liaison vidéo lors d'un rassemblement pour marquer la journée de Jérusalem ou journée Al-Quds, dans la banlieue sud de Beyrouth, au Liban, le 29 avril 2022. (Crédit : AP Photo/Hassan Ammar)

Au rythme des tambours de guerre et en multipliant les provocations militaires, le groupe terroriste libanais du Hezbollah a tout fait pour indiquer qu’il était prêt à entrer en guerre avec Israël en lien avec l’extraction de gaz offshore près de la frontière maritime contestée par les deux pays.

Israël, quant à lui, est de plus en plus préoccupé par la rhétorique sans cesse croissante du chef du groupe terroriste soutenu par l’Iran, Hassan Nasrallah, et se prépare à un éventuel conflit.

Mais selon certains experts, les fanfaronnades et menaces de Nasrallah ne se traduiront pas par de réelles actions. Il s’agirait plutôt d’un effort du Hezbollah pour tenter de regagner en popularité au Liban, après une défaite aux dernières élections, et pour rester cohérent en tant que menace pour Israël, le Liban étant confronté à une crise financière et sociale majeure.

Israël et le Liban, qui n’entretiennent pas de relations diplomatiques, ont engagé des pourparlers indirects sous la médiation des États-Unis concernant les droits sur le gisement de gaz de Karish et la délimitation d’une frontière maritime contestée entre les deux pays.

L’envoyé américain pour les affaires énergétiques, Amos Hochstein, s’est rendu dans la région le mois dernier et a réussi à convaincre le Liban de renoncer à sa revendication antérieure d’une vaste zone maritime incluant Karish, qu’Israël cherche à développer pour se positionner en tant que fournisseur de gaz naturel de l’Europe. Hochstein est arrivé dimanche à Beyrouth.

La crise économique et financière, au Liban, qui sévit depuis la fin de l’année 2019, a été qualifiée par la Banque mondiale de l’une des pires crises économiques au monde depuis les années 1850. Le pays fait face à un chaos politique majeur, exacerbé par l’explosion meurtrière du port de Beyrouth en 2020.

Photo d’archive : Destruction après une explosion dans le port maritime de Beyrouth, au Liban, le 5 août 2020. (Crédit : AP/Hussein Malla)

Le Hezbollah a récemment intensifié sa rhétorique et ses actions concernant le conflit frontalier après qu’Israël a déplacé un navire de forage de gaz naturel dans son champ de Karish, que le Liban considère comme une zone contestée. Dans une démarche des plus audacieuses, le Hezbollah a envoyé quatre drones vers la plate-forme de Karish à la fin du mois dernier, qui ont tous été interceptés par l’armée israélienne.

Pas plus tard que lundi soir, Nasrallah a déclaré que toutes les cibles terrestres et maritimes israéliennes étaient à portée des missiles de son groupe.

Des déclarations de Nasrallah telles que « Nous atteindrons Karish et tout ce qui se trouve au-delà », ainsi que « La guerre est beaucoup plus honorable que la situation vers laquelle le Liban se dirige actuellement – effondrement et famine », ont incité Israël à renforcer les défenses de la plate-forme flottante.

Un système anti-missile maritime du Dôme de fer sur un navire de guerre, montant la garde près de la plateforme d’Energean travaillant au champ de gaz de Karish, des images publiées par l’armée le 2 juillet 2022. (Crédit : Armée israélienne)

Israel a également adressé de nombreux avertissements sévères au Hezbollah, tant par le biais de déclarations de hauts responsables que par des voies diplomatiques et militaires. Mardi, le site d’information Walla, citant une source de défense anonyme, a déclaré que Tsahal a organisé une série d’exercices maritimes au cours du mois dernier pour simuler la défense contre les attaques de missiles sur les actifs israéliens en mer.

En juin, Tsahal a organisé à Chypre un exercice militaire majeur simulant une offensive terrestre au cœur du Liban dans le cadre d’une guerre potentielle contre le Hezbollah – un énième autre message à l’intention du groupe terroriste.

En dehors des signaux d’avertissement et du renforcement des défenses, pour l’heure Israël n’a pris aucune mesure offensive. Jérusalem a toujours cherché à éviter un conflit majeur avec le groupe soutenu par l’Iran, qui est considéré comme l’adversaire le plus important le long de ses frontières, doté d’un arsenal estimé à près de 150 000 roquettes et missiles pouvant atteindre n’importe quel endroit en Israël.

Des combattants du Hezbollah se tiennent sur le toit d’un véhicule sur lequel a été installée une fausse roquette, alors qu’ils défilent lors d’un rassemblement pour marquer le septième jour d’Achoura, dans le village de Seksakiyeh, dans le sud du Liban, le 9 octobre 2016. (Crédit : Mohammed Zaatari/AP)

Dans le même temps, la réflexion au Liban est probablement très similaire.

Matthew Levitt, directeur du programme de contre-terrorisme et de renseignement de l’institut de politique au Moyen-Orient de Washington et expert du Liban, a déclaré que l’effondrement politique et économique du Liban a contribué à ce qu’il y ait « beaucoup moins de volonté de la part de presque tous les Libanais pour tout type de reprise des hostilités qui aggraverait encore la situation ».

« D’un côté, je pense que le Hezbollah veut démontrer à sa base électorale et à Israël qu’il est toujours là et qu’il ne faut pas s’en moquer », a déclaré Levitt au Times of Israel lors d’un appel téléphonique.

« Mais je crains également qu’au fur et à mesure que la situation au Liban continue de se détériorer, que le Hezbollah ne pense – à tort ou à raison – que si la situation devient si mauvaise, la désincitation à la reprise des hostilités ne se dissipe. »

La situation serait si mauvaise que le Hezbollah pourrait se demander : « Pouvons-nous faire quelque chose pour qu’Israël exerce des représailles, afin de le rendre responsable de la situation économique et politique » ?

Une photo d’ensemble montre des partisans du Hezbollah agitant les drapeaux de leur groupe, alors qu’ils assistent à une campagne électorale, dans la banlieue sud de Beyrouth, au Liban, le 10 mai 2022. (Crédit : AP Photo/Hussein Malla)

David Daoud, expert du Liban au Conseil atlantique, a déclaré que le Hezbollah est conscient que le Liban ne peut pas se permettre une guerre car « il n’y aurait pas de reprise économique, et ils aggraveraient la misère du peuple avec une guerre que les gens ne veulent pas, et qui pourrait affecter leur popularité ».

« À l’heure actuelle, ils essaient de maintenir cette ‘posture responsable’, mais sans concéder entièrement », a déclaré Daoud.

Selon lui, le Hezbollah « ne peut pas donner l’impression de ne rien faire » alors qu’Israël commence à extraire du gaz de Karish et qu’il mène des négociations indirectes sur la frontière maritime.

C’est pourquoi il doit intensifier sa rhétorique et se livrer à des « théâtralités », a-t-il affirmé.

Un char de l’organisation terroriste du Hezbollah est aperçu dans la région de Qara dans la région de Qalamoun en Syrie, le 28 août 2017. (Crédit : AFP/Louai Beshara)

Dans le cadre de la participation massive du Hezbollah à la guerre civile syrienne, des analystes comme Levitt pensaient que le groupe ne voudrait pas combattre Israël, pour éviter de mener des guerres simultanées sur deux fronts.

Mais ces dernières années, le Hezbollah a réussi à alléger considérablement son empreinte en Syrie, selon Levitt, car « les choses se sont stabilisées pour le régime Assad, l’Iran et ses milices, et Téhéran a recruté davantage d’éléments syriens dans son alliance. »

Selon Levitt, ce n’était « qu’une question de temps avant que Nasrallah ne commence à faire des commentaires menaçants sur la qualité de ses roquettes et leur portée, et à faire des choses destinées à provoquer un peu, mais pas au point de déclencher un conflit », le Hezbollah ayant recentré son attention sur le Liban.

L’armée israélienne a notamment envoyé quatre drones non armés vers le champ gazier de Karish à deux reprises, le 29 juin et le 2 juillet.

Un drone qui, selon l’armée israélienne, a été lancé par le groupe terroriste du Hezbollah libanais, est vu peu avant d’être intercepté par un avion de chasse israélien au-dessus de la mer Méditerranée, le 2 juillet 2022. (Crédit : Armée israélienne)

« Je pense qu’ils veulent démontrer qu’ils sont là et qu’ils ont toujours leurs convictions, qu’ils veulent faire des choses qu’ils peuvent présenter comme étant dans l’intérêt de tous les Libanais », a déclaré Levitt. (Certains dirigeants libanais ont toutefois critiqué le Hezbollah pour des actions qu’ils estiment avoir été totalement contreproductives).

Daoud a déclaré que les dirigeants du Hezbollah, dans leurs récentes actions et leur rhétorique, semblaient « montrer les crocs pour satisfaire leur base électorale, sans rien faire en réalité ». Mais le groupe « ne veut pas avoir l’air d’un trouble-fête et faire quelque chose qui perturberait inutilement les négociations, et que tout le monde se retourne contre lui, y compris sa propre base ».

Daoud a néanmoins averti qu’il n’était « pas totalement exclu » que le Hezbollah entreprenne une action armée plus agressive.

De même, Levitt a déclaré que « les choses peuvent dégénérer assez rapidement, et lorsque vous avez affaire à des perceptions erronées en matière de relations internationales, les gens font des erreurs », stipulant  que Nasrallah a admis que l’enlèvement en 2006 de deux soldats israéliens à la frontière, qui a déclenché la deuxième guerre du Liban, avait été une erreur.

« Il n’y a ici aucune garantie », a-t-il souligné.

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