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Le shekel à son plus haut niveau depuis 26 ans

La valeur de la devise atteint un niveau qui n'avait pas été vu depuis plus de vingt ans et cela ne devrait pas s'arrêter ; la Banque d'Israël signale qu'elle interviendra moins

Photo d'illustration : Un billet de 200 shekels, le 7 février 2016. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)
Photo d'illustration : Un billet de 200 shekels, le 7 février 2016. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

Chers touristes, attention – il semble que vos prochaines vacances en Israël, maintenant que cela est possible, vous seront coûteuses. En effet, le coût du shekel par rapport au dollar a atteint un niveau sans précédent depuis 26 ans ces derniers jours, et les experts estiment que cette tendance va encore se confirmer.

Le 17 novembre, le taux représentatif du shekel était de 3,0740 shekels pour un dollar – un niveau qui n’avait jamais été observé depuis 1995. Par rapport à l’euro, le taux représentatif du shekel était de 3,4767 shekels pour un euro, le plus élevé depuis l’an 2000, ont précisé des données rassemblées par la banque Hapoalim. Le 9 novembre, notait l’agence de presse Reuters, le shekel était la devise émergente la plus forte depuis le début de la pandémie, qui s’est abattue sur le monde au début de l’année 2020.

Depuis le début de l’année, le shekel a avancé de 4,2 % face au dollar et les économistes prédisent qu’à conditions égales, il pourrait terminer à 3,0 shekels face au dollar d’ici quelques mois.

Cela fait des années que cette tendance est présente mais elle s’est « particulièrement » confirmée « au cours des dernières semaines et au cours des derniers mois », a commenté Paul Rivlin, économiste et chercheur au sein du Centre Moshe Dayan d’études sur le Moyen-Orient et l’Afrique au sein de l’université de Tel Aviv.

Comme c’est le cas avec tous les produits, explique-t-il, le prix d’une devise dépend de l’offre et de la demande. Et le prix élevé du shekel reflète le fait que la demande, pour cette devise, est supérieure à l’offre.

« Pourquoi la demande est telle ? Parce qu’Israël a un excédent très significatif, très important, dans sa balance des paiements sur son compte courant. Nous exportons davantage que ce que nous importons » et la demande de shekels, pour payer les biens et les services israéliens, est supérieure à ce que demande le pays en dollars pour payer, de son côté, les biens et les services achetés à l’étranger.

« Depuis la fondation de la nation et jusqu’en 2003, le contraire a été vrai la plupart du temps », a poursuivi Rivlin. La hausse récente du shekel, note-t-il, a été partiellement entraînée par le fait que la Banque centrale a suggéré qu’elle ne prévoyait pas d’intervenir sur le marché autant qu’elle le faisait auparavant pour tenter de réduire l’ascension de la monnaie israélienne.

La Banque centrale avait annoncé, au mois de janvier, son projet d’acheter 30 milliards de dollars en devises étrangères pour mieux contrôler l’ascension du shekel après avoir acquis des devises étrangères à hauteur de vingt milliards de dollars en 2020. Acheter des dollars pour affaiblir le shekel n’est pas une nouveauté dans le pays : la Banque a acheté des milliards de dollars, chaque année, dans le cadre d’une stratégie qui avait été mise en place pendant la crise financière globale de 2008.

Le gouverneur de la Banque d’Israël Amir Yaron s’exprime lors d’une conférence de presse à la Banque d’Israël à Jérusalem, le 7 janvier 2019. (Crédit : Noam Revkin Fenton/Flash90)

Mais la cible de 30 milliards de dollars a été atteinte en date du 27 octobre et la Banque centrale n’a pas indiqué si elle prolongerait le programme, optant plutôt pour des interventions ad hoc et seulement en cas de nécessité.

« Le programme visant à acheter des devises étrangères à hauteur de 30 milliards de dollars a été une mesure qui sortait de l’ordinaire dans une période qui sortait de l’ordinaire », avait déclaré Amir Yaron, le gouverneur de la Banque d’Israël, lors d’une conférence de presse, au début du mois. « La situation macro-économique de l’économie, alors qu’elle sort de la crise, est bonne : les exportations connaissent une hausse rapide et un afflux significatif d’investissements directs continue. »

« Ce critère de 30 milliards de dollars n’est pas la limite infranchissable, un plafond où se heurterait une éventuelle intervention de la Banque », avait-il ajouté. « Nous examinons constamment ce qui se passe sur le marché des devises étrangères et la Banque va continuer à mettre en œuvre une politique conforme à l’état de l’économie et au maintien des activités économiques. Nous ne serons pas indifférents aux changements qui ne seront pas favorables aux conditions fondamentales de l’économie. »

Il y a « un effet psychologique qui est largement entré en jeu, comme le plan d’acquisition de Forex [le marché des devises étrangères] auquel la Banque d’Israël vient de mettre un terme », estime Victor Bahar, responsable de l’économie au sein de la banque Hapoalim au cours d’un entretien téléphonique. « Les acteurs disent que s’accrocher au dollar est devenu plus risqué, qu’il faut vendre sans tarder la devise parce que la Banque centrale a promis de ne plus entraver l’ascension du shekel comme elle pouvait le faire jusqu’à présent. »

Victor Bahar, chef économiste de la banque Hapoalim. (Crédit : Inbal Marmary)

La Banque centrale pourrait prendre la décision de reprendre ses acquisitions et déclarer qu’elle achètera encore 30 milliards de dollars de devises étrangères, dit Bahar. Mais la tendance d’appréciation empruntée par la monnaie israélienne « est difficile à contrer. Je pense que la Banque centrale va continuer à intervenir sur le marché mais qu’elle le fera sporadiquement, de temps en temps, pour tempérer l’appréciation du shekel dans le temps. À l’avenir, elle n’achètera plus 30 milliards de dollars de Forex, plutôt dix milliards par an ».

Une combinaison de facteurs, au-delà de la faiblesse générale du dollar dans le monde, a contribué à cette course folle du shekel derrière le dollar, ces dernières années.

Les marchés boursiers étrangers florissants amènent le shekel à se renforcer contre la majorité des devises, alors que les investisseurs institutionnels protègent leurs investissements sur les marchés étrangers en vendant des réserves de devises étrangères.

L’immeuble du Nasdaq, à Times Square à New York. (Crédit : littleny, iStock by Getty Images)

« Selon mes estimations, les investisseurs institutionnels ont vendu, jusqu’à présent, environ la valeur de 30 milliards de dollars pour protéger leurs investissements, ce qui a compensé presque toutes les acquisitions en dollars qui ont été faites cette année par la Banque d’Israël », explique Bahar, de la banque Hapoalim.

Le shekel est aussi stimulé par les fondamentaux forts de l’économie israélienne. La nation a un important excédent dans sa balance des paiements parce que ses exportations dépassent ses importations, en particulier à cause de sa puissante industrie hi-tech, qui connaît une croissance rapide de ses revenus et qui attire de forts investissements étrangers.

La balance des paiements – qui recense toutes les transactions effectuées entre les entités d’un pays et le reste du monde – est constituée du compte courant, qui comprend les importations et exportations des biens et des services, et aussi du compte de capital.

« Les deux comptes évoluent de manière très favorable en raison, très largement, du secteur hi-tech« , a déclare Rivlin.

Et en effet, « nous nous attendons à des investissements étrangers, cette année, à hauteur de 35 milliards de dollars ou de 40 milliards de dollars, et cela grâce à l’industrie des nouvelles technologies. Les investisseurs placent de l’argent dans les entreprises israéliennes parce qu’elles sont profitables et attractives », dit Rivlin.

Le secteur technologique a aidé la nation à émerger des ravages de la pandémie de coronavirus, l’industrie ayant non seulement continué à travailler pendant la crise – les employés passant en télétravail – mais ayant aussi prospéré, les demandes de technologies de travail à distance connaissant un fort essor alors que les entreprises, les foyers et les écoles recouraient à internet pour pouvoir continuer leurs activités.

Vue de la Bourse de Tel Aviv, le 29 novembre 2020. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Cela a aussi amené les investisseurs étrangers à injecter des fonds dans les firmes technologiques israéliennes, qui ont récolté la somme record de 17,8 milliards de dollars au cours des deux premiers trimestres de cette année – une augmentation de 71 % du montant soulevé pendant toute l’année 2020, qui avait aussi été une année sans précédent.

Au cours des deux dernières années, les entrées nettes en termes d’investissements étrangers en Israël ont augmenté en comparaison avec le passé, selon Kobby Levi, à la tête du département de stratégie des marchés à la Division des marchés des capitaux au sein de la banque Leumi Le-Israel.

En 2020, Israël a été ajouté au FTSE World Government Bond Index, qui est un indice qui suit les obligations gouvernementales dans 24 pays.

« L’inclusion d’Israël dans l’indice a eu pour conséquence que de nombreux investisseurs étrangers ont commencé à acheter des obligations gouvernementales. Et quand ils ont ouvert leurs portefeuilles au shekel et à Israël, ils ont compris qu’il y avait un grand nombre d’autres idées intéressantes et d’autres classes d’actifs dans lesquelles ils pouvaient s’infiltrer. Et ainsi, nous assistons à une augmentation substantielle du nombre d’investisseurs étrangers en Israël. Cette année se terminera probablement avec environ 30 milliards de dollars d’investissements étrangers en Israël, pas seulement en obligations gouvernementales mais aussi en autres classes d’actifs – ce qui est à comparer à environ zéro entrées nettes en Israël en 2018 et en 2019. »

Kobby Levi, chef de la stratégie des marchés au sein de la division des marchés des capitaux, à la banque Leumi. (Crédit : Kfir Sivan)

La production de gaz naturel dans le pays aide aussi à soutenir le shekel. Le pompage de gaz naturel, qui a commencé en 2013, a aidé à réduire les importations énergétiques et les économies faites par les foyers israéliens – en épargne et en plans de retraite – sont élevées. Tout cela a un impact sur le compte de la nation, entraînant un excédent.

L’économie israélienne devrait connaître une croissance de 7 % cette année, selon la Banque d’Israël, et de 5,5 % en 2022, après s’être contractée, l’année dernière, dans le contexte de la pandémie. Le taux d’inflation devrait aussi continuer à augmenter cette année, restant toutefois dans la cible qui a été définie par la Banque d’Israël – entre 1 % et 3 %. Il devrait totaliser ainsi 2,5 % à la fin de l’année 2021. L’important taux de chômage, qui a connu une forte recrudescence l’année dernière, devrait continuer à baisser et atteindre 5,2 % à la fin 2022, prévoit la Banque centrale.

Un shekel fort est une bonne chose pour le consommateur israélien et c’est aussi une bonne nouvelle pour l’inflation, indique Bahar.

« Sans l’appréciation du shekel, l’inflation, qui a augmenté d’environ 2,3 % cette année, aurait été d’environ 4 % », explique-t-il. Un élément a pu davantage inciter la Banque d’Israël à ne pas intervenir pour réduire le taux d’appréciation du shekel, une initiative visant donc à maintenir l’inflation à un niveau bas.

« Un shekel fort abaisse aussi les prix des biens importés et il nous donne le sentiment d’être plus riches quand nous voyageons à l’étranger », dit Bahar. « Toutefois, c’est une mauvaise nouvelle pour les exportateurs. »

En effet, la hausse de la devise pourrait être un désastre pour les fabricants et les exportateurs locaux qui paient leurs salariés, leurs impôts et leurs dépenses en shekels mais qui vendent leurs produits en dollars.

Nathaniel Hyman, directeur de la division de l’économie au sein de l’Association israélienne des fabricants. (Crédit : Bureau du porte-parole de l’Association israélienne des fabricants)

« Nous avons connu des crises comme celle-ci auparavant », dit Nathaniel Hyman, directeur de la division économique au sein de l’Association israélienne des fabricants. Mais la crise semble plus profonde cette fois-ci. « La hausse nette du shekel et le rythme de ce changement ont été très problématiques. Nous sommes passés de 3,3 shekels pour un dollar à 3,2 shekels pour un dollar et nous en sommes maintenant à 3,06 shekels pour un dollar, voire moins. En comparaison avec 2019, c’est un changement qui est d’environ
20 %. »

Et en termes de revenus, une baisse de 20 % « est très difficile à gérer pour les entreprises même si elles sont capables de s’adapter au niveau de la productivité ou d’introduire des améliorations technologiques. C’est presque impossible », dit-il.

La situation entraîne une « hémorragie interne » chez les fabricants, ajoute-t-il, et il faut faire quelque chose.

Le secteur technologique est moins exposé aux fluctuations de devises, précise Rivlin, l’économiste. « Les produits hi-tech ne sont pas sensibles à l’évolution des prix », note-t-il. « Les gens veulent le produit. La majorité des produits technologiques sont un service, ils sont fabriqués sur mesure et leur prix importe moins que le prix d’une orange ou d’un kilo de haricots. »

Même avec un shekel fort, les exportations de biens et services ont continué à augmenter, avec des exportations de produits supérieures à celles d’avant la crise du coronavirus, indiquent les données de la Banque d’Israël.

Ce qui rend encore moins probable que la Banque d’Israël puisse venir en aide aux exportateurs.

De son côté, le gouverneur de la Banque, Yaron, avait déclaré lors d’une conférence de presse que le rôle de son institution était de s’occuper des exportateurs « mais aussi des importateurs et des consommateurs ».

« À long-terme, le shekel va continuer à être fort », a déclaré Modi Shafrir, responsable de la stratégie au sein de la banque Mizrahi-Tefahot. « La Banque d’Israël ne peut pas changer cette tendance parce que ses forces fondamentales sont puisantes. Tout ce qu’elle peut faire, c’est en atténuer l’impact. »

Les exportations industrielles seront touchées mais le gouvernement peut prendre des initiatives fiscales pour aider l’industrie plutôt que de s’appuyer sur la devise, a-t-il ajouté. Comme, par exemple, soutenir l’industrie en baissant les impôts ou en offrant d’autres sortes d’incitations pour aider les entreprises à continuer d’avancer.

Un changement sur les marchés boursiers étrangers pourrait réduire l’essor du shekel, selon Bahar, de la banque Hapoalim.

« S’il y a un changement sur les marchés boursiers du monde, avec une chute d’environ 20 %, alors nous observerons une dépréciation du shekel. Si les marchés continuent à s’élever – et même s’ils restent stables – alors nous allons assister à un renforcement du shekel, et la devise pourrait atteindre le niveau de 3 shekels pour un dollar dans les prochains mois. »

Ricky Ben-David a contribué à cet article.

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