Le soutien de Ronald Lauder à la solution à deux états pourrait être déterminant
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Le soutien de Ronald Lauder à la solution à deux états pourrait être déterminant

L'éditorial du président du CJM en a surpris plus d'un en rompant avec les politiques israéliennes, mais il envoyait peut-être un message à Netanyahu sur le plan de paix de Trump

Ron Kampeas
Le président du Congrès juif mondial, Ronald Lauder, prend la parole lors de la Conférence Herzliya intitulée Espoir commun israélien, à la résidence du président à Jérusalem, le 14 juin 2016. (Flash90)
Le président du Congrès juif mondial, Ronald Lauder, prend la parole lors de la Conférence Herzliya intitulée Espoir commun israélien, à la résidence du président à Jérusalem, le 14 juin 2016. (Flash90)

WASHINGTON (JTA) – Pour la seconde fois en 20 ans, Ronald Lauder a fait du bruit en rompant avec ce qui est censé être une règle sacro-sainte de l’establishment juif américain : ne pas attaquer le gouvernement élu d’Israël sur les questions cruciales de vie et de mort.

En 2001, Lauder, alors président de la Conférence des présidents des principales organisations juives américaines, a participé à un rassemblement antigouvernemental à Jérusalem. Les organisateurs se sont opposés aux concessions aux Palestiniens proposées par le Premier ministre de l’époque, Ehud Barak, dans le but de parvenir à un accord sur le statut final avec les Palestiniens qui aboutirait à une solution à deux états.

« Le monde entier doit savoir que vous n’êtes pas seul », avait déclaré Lauder aux manifestants.

Cette semaine, Lauder, le président du Congrès juif mondial, a rédigé une article d’opinion pour le New York Times dans lequel il met en garde le gouvernement de Benjamin Netanyahu contre le risque de perdre le soutien des juifs de la diaspora – en partie parce que ses politiques d’implantation mettent en danger la solution à deux états.

« La perspective d’une solution à un seul État et le fossé grandissant entre Israël et la diaspora mettent en danger l’avenir du pays que j’aime tant », a-t-il écrit.

Que s’est-il passé ? Nous avons demandé à Lauder de nous faire part de ses commentaires, mais ses portes-parole ont dit que son article parle de lui-même. Mais en se penchant sur de récents événements, on peut comprendre comment comment un philanthrope juif, lié à la fois à Netanyahu et au président américain Donald Trump, est capable de susciter des conflits diplomatiques au plus haut niveau.

Le Congrès juif mondial n’est pas la Conférence des présidents

Lauder, aujourd’hui âgé de 74 ans, a peut-être provoqué quelques froncements de sourcils en 2001, lorsque, du haut de ses 56 ans, il a rejeté le consensus de l’establishment de ne pas critiquer Israël sur les questions de sécurité. Sa participation au rassemblement a incité la Conférence des Présidents, l’organisme qui chapeaute la politique étrangère du judaïsme américain, à créer une règle interdisant aux présidents de s’exprimer sur des questions de consensus.

Aujourd’hui, en tant que leader du Congrès juif mondial, la critique de Lauder est moins surprenante. Le CJM adopte traditionnellement une position plus nuancée que la Conférence des Présidents lorsqu’il s’agit d’Israël. Au fil des ans, les dirigeants du CJM se sont prononcés contre les politiques israéliennes s’ils estimaient qu’elles nuisaient aux communautés juives de la diaspora.

Nahum Goldmann, co-fondateur du CJM, qui en fut le président de 1949-1977, a œuvré sans relâche dans les cercles diplomatiques en faveur de l’État d’Israël. Puis, pendant des décennies, il a reproché à ses dirigeants de ne pas avoir réussi à impliquer plus énergiquement les Arabes dans le rétablissement de la paix. En 2003, Edgar Bronfman, président de1982 à 2007, a cosigné une lettre adressée au président George W. Bush, l’exhortant à faire pression sur Israël pour qu’il ne construise pas sa barrière de séparation.

Les choses se sont détériorées avec Bibi

Netanyahu était sorti de la politique en 2001 lorsque Lauder s’est prononcé contre les propositions de paix du gouvernement Barak. Mais Netanyahu était très actif en coulisses, et toujours en contact avec les bienfaiteurs américains qui l’ont soutenu pendant son premier mandat de Premier ministre, de 1996 à 1999. Parmi eux, Lauder, qui n’a pas financé directement Netanyahu, mais qui a géré les fonds vers des institutions israéliennes qui ont fait avancer l’agenda belliciste de Netanyahu.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu assiste à une réunion du Cabinet au bureau du Premier ministre à Jérusalem le 11 mars 2018. (Marc Israel Sellem/POOL)

Les faveurs présumées que Lauder a accordées à Netanyahu au fil des ans ont amené la police à interroger Lauder l’an dernier dans le cadre d’une enquête en cours sur la corruption. Cela ne peut pas être un bon point pour un homme qui espère laisser sa marque sur Israël. Lauder, qui s’est rendu à Jérusalem cette semaine pour assister au Forum mondial de lutte contre l’antisémitisme, était également présent lors de l’inauguration d’une plaque portant son nom sur le bâtiment du Grand Rabbinat israélien.

Netanyahu et Lauder se sont également disputés en 2011 : Lauder détenait une participation capitalistique dans une chaîne de télévision israélienne, et avait refusé de censurer un reportage qui était peu flatteur pour Netanyahu et son épouse Sara.

Lauder, a également réalisé ces dernières années que s’attacher à un leader unique (Netanyahu), un parti unique (Likud) et une perspective unique (conservatrice) ne lui apportera pas l’attention qu’il souhaite pour se faire valoir en tant que penseur original, a confié un de ses proches à JTA. Mélanger les choses aiderait Lauder à acquérir de l’influence.

Lauder semble aussi protéger ses arrières. Ses collaborateurs ont distribué une version hébraïque de son éditorial qui parle d’Israël, rédigé dans des termes plus personnels que la version du New York Times. Alors que dans le Times, Lauder exprime sa fierté que « l’armée israélienne est plus forte que toute autre armée au Moyen-Orient », dans la version hébraïque, il raconte les craintes particulières qu’il a ressenties à la veille des guerres des Six-Jours de 1967 et de Kippour de 1973.

« J’ai tout donné dans les bons et les mauvais jours », écrit-il dans la version hébraïque, s’adressant à ses lecteurs comme à ses »frères et sœurs ».

Cela fait 17 ans, et les choses ont changé, et pas forcément en bien

Lorsque Lauder s’est prononcé contre les propositions de Barak – en particulier contre le partage de Jérusalem avec les Palestiniens – le consensus était qu’il y avait peut-être un accord à conclure avec les Palestiniens, mais qu’il fallait le bon dirigeant pour le faire. Il y avait une logique basée sur la relation Nixon-Chine en pensant qu’un dur à cuire était plus susceptible de forger une paix durable avec les Palestiniens.

Le président américain George W. Bush et le Premier ministre Ariel Sharon, à la Maison Blanche, en avril 2004. (Crédit : Maison Blanche/Wikimedia Commons)

C’est ce qui a permis de propulser Ariel Sharon (qui avait remplacé Netanyahu à la tête du Likud) à la direction dans les semaines qui ont suivi la manifestation de Jérusalem. C’est aussi la raison pour laquelle la Conférence des Présidents, quatre ans plus tard, a soutenu le retrait de de la bande de Gaza et d’une partie de la Cisjordanie par Sharon, malgré l’opposition de ses membres bellicistes.

En 2018, Netanyahu et son gouvernement indiquent clairement que l’accord de paix avec les Palestiniens n’est plus une priorité. Netanyahu a suggéré, lorsqu’il était à Washington DC plus tôt ce mois-ci, qu’un accord avec les Palestiniens pourrait ne jamais être conclu, et qu’il était plus logique de forger d’abord des accords de paix avec les voisins d’Israël.

Cela inquiète certains groupes juifs américains. Pour la première fois ce mois-ci, la Commission américaine des affaires publiques sur Israël a pris une longueur d’avance sur les gouvernements israélien et américain et a adopté avec emphase une solution à deux états.

Dans son article d’opinion, Lauder a insinué qu’il ne pouvait faire abstraction de la réalité. « Parfois, la loyauté exige qu’un ami s’exprime et exprime une vérité gênante », écrit-il.

Naftali Bennett, le ministre de l’Education et principal responsable du Cabinet israélien opposé à la solution à deux états, a publiquement critiqué Lauder lors de la conférence sur l’antisémitisme.

« J’ai lu votre article dans le New York Times, ce n’est pas un grand article, je vous respecte beaucoup – mais je ne suis pas d’accord », a-t-il dit. « Je ne vois pas non plus l’équivalence morale entre la construction d’implantations, ce que j’appelle la construction de communautés dans notre patrie, et la violence palestinienne. Cela n’a aucun rapport ».

Donald Trump avec Ronald Lauder, le président du Congrès juif mondial, à Mar-a-Lago, en Floride, le 28 décembre 2016. (Crédit : Don Emmert/AFP)

C’est de Donald dont on parle !

L’amitié entre Lauder et Donald Trump remonte aux années 1980, quand ils étaient tous deux des magnats de deuxième génération, Lauder, dirigeant l’empire des cosmétiques fondé par sa mère Estee et Trump à la tête d’une entreprise immobilière fondée par son père Fred. Aucun autre leader juif établi ne semble être aussi proche de Trump. Lorsque même les plus ardents défenseurs de Trump dans la communauté juive ont critiqué le président pour avoir omis les Juifs d’une déclaration marquant la Journée internationale de l’Holocauste en 2017, Lauder s’est porté à la défense de Trump.

Trump est officiellement neutre à l’égard de la solution à deux états, et on sait peu de choses sur la proposition de paix qu’il prévoit de dévoiler bientôt, rédigée par son gendre, Jared Kushner. Il est toutefois probable qu’elle fera progresser la solution à deux états, même si ce n’est pas en termes explicites. Le principal négociateur de Trump, Jason Greenblatt, a appelé les parties à adhérer aux concepts précédents, y compris la Feuille de route 2003 du président George W. Bush – un plan qui aboutit à deux états.

L’éditorial de Lauder pourrait être un message à Netanyahu, l’incitant à ne pas saborder l’initiative Trump-Kushner-Greenblatt avant même sa publication. Il est à noter que Lauder a publié son avertissement non pas dans un journal israélien ou dans un discours prononcé en Israël, mais dans le New York Times – dont Trump est un lecteur avide Trump, même s’il dit qu’il le révolte.

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