Les Cambodgiens affrontent leur génocide à travers l’étude de la Shoah
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'L'histoire qui a précipité l'Holocauste porte en elle des leçons pour chaque être humain, indépendamment de sa culture, sa religion ou des circonstances'

Les Cambodgiens affrontent leur génocide à travers l’étude de la Shoah

Quand les grands esprits se rencontrent : une institutrice de l'Indiana et un intellectuel cambodgien créent un atelier sur l'étude comparative des génocides à Battambang

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Kelly Watson de l'Institut des éducateurs pour les Droits de l'homme assiste à un cours sur l'histoire cambodgienne, où elle enseigne sur la Shoah, en octobre 2016.. (Crédit : Ouch Makara/Documentation Center of Cambodia Archives)
Kelly Watson de l'Institut des éducateurs pour les Droits de l'homme assiste à un cours sur l'histoire cambodgienne, où elle enseigne sur la Shoah, en octobre 2016.. (Crédit : Ouch Makara/Documentation Center of Cambodia Archives)

NOBLESVILLE, Indiana – Des voisins montés les uns contre les autres. Des membres de la famille portés disparus. Face à l’ostracisme ou à la mort, la jeunesse se range derrière une cause à laquelle elle n’adhère pas nécessairement, et commet des crimes contre leur compatriotes.

Les zones sont toujours minées au Cambodge, où 1,7 million de personnes ont été tuées entre 1975 et 1979, sous le régime extrémiste des Khmers rouges. Aujourd’hui, en revanche, ces terrains minés ne créent pas que des problèmes physiques, mais une tragédie silencieuse qui plane sur le futur de la nation.

70 % des Cambodgiens sont nés après La Déchirure, mais l’instruction obligatoire sur les génocides ne date que de 2009. Et bien que le régime des Khmers rouges soit tombé en 1979, pour unifier et stabiliser la nation sous le choc des meurtres et des trahisons, les politiciens cambodgiens ont rapidement formé des alliances avec des membres du régime : le Premier ministre cambodgien Hun Sen, l’un des diplomates au plus long mandat du monde, en est un ancien membre.

Le Cambodge fait désormais face à une étape charnière, a déclaré Youk Chhang, directeur exécutif du Documentation Center of Cambodia (DC-Cam), le plus vieux centre d’archives de photos et de documents sur les Khmers rouges.

Youk Chhang, directeur de Centre de Documentation du Cambodge parle du régime des Khmers rouges à un groupe de visiteurs du programme Remote Year (Crédit : DC-Cam))
Youk Chhang, directeur de Centre de Documentation du Cambodge parle du régime des Khmers rouges à un groupe de visiteurs du programme Remote Year (Crédit : DC-Cam))

« D’un côté, les Cambodgiens courent le risque de perdre la compréhension, la mémoire, et l’acceptation ultime d’un passé difficile. De l’autre, le Cambodge se mondialise et doit faire face à de nouveaux défis, comme le développement durable, l’intégrité démocratique et les droits de l’Homme », explique Chhang, nommé l’une des 100 personnes les plus influentes de 2007 par Time’s Magazine.

« Les Cambodgiens courent le risque de perdre la compréhension, la mémoire, et l’acceptation ultime d’un passé difficile. »

DC-Cam a été fondé en 1994 grâce à une bourse de Yale University de la part du Congress’ Cambodian Genocide Justice Act. Désormais une ONG, l’organisation s’occupe du passé génocidaire du pays et œuvre pour préserver la mémoire et la justice.

Chhang a déclaré au Times of Israel que l’approfondissement de la compréhension de la tragédie qui a frappé le Cambodge se fait via l’étude d’autres génocides.

Kelly Watson, une institutrice de Noblesville, dans l’Indiana, a récemment passé une semaine à Battambang au Cambodge. Elle enseigne la Shoah.

Elle n’est pas vraiment la personne la plus adaptée pour parler du génocide cambodgien. Mais Watson n’est pas une institutrice comme les autres.

La longue route vers Battambang

Nous l’avons rencontrée le lendemain d’un marathon. Watson raconte qu’elle est née et a grandi à Frot Wayne, dans l’Indiana. La petite ville frontalière de l’Ohio compte, parmi ses nombreux surnoms, le sobriquet « La Ville des Églises ».

Dans un petit café pittoresque, choisi pour symboliser la grande place historique de Noblesville, Watson raconte que lors de sa première performance en tant que professeur d’anglais, dans les années 90 à Lebanon, dans l’Indiana, elle ne connaissait pas grand-chose à l’Holocauste, quand le président de son département lui a remis un vieil exemplaire à étudier en classe, de « La Nuit » d’Elie Wiesel.

Kelly Watson, spécialiste de l'enseignement de la Shoah, dans un café de Nobleville, dans l' Indiana, le 6 novembre 2016. (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)
Kelly Watson, spécialiste de l’enseignement de la Shoah, dans un café de Nobleville, dans l’ Indiana, le 6 novembre 2016. (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)

Watson rit et raconte qu’à ce moment de sa vie, sa connaissance de l’Holocauste se résumait au visionnage d’une mini-série appelée « Holocauste » en 1978, avec Meryl Streep, et qu’elle avait lu « Le Journal d’Anne Frank ».

En lisant le chef-d’œuvre d’Elie Wiesel, qui a lieu à Auschwitz, ce camp de la mort nazi, elle a vite compris qu’elle n’avait pas le bagage professionnel ni les outils pour rendre hommage à cette tragédie. Et ce n’était pas dans l’Indiana qu’elle pourrait approfondir le sujet.

Le début des années 90 étaient des années charnières pour la prise de conscience de l’Holocauste aux États-Unis. Avec « La Liste de Schindler » et l’ouverture du musée et mémorial de l’Holocauste en 1993, le sujet devenait accessible à un public grandissant.

Et bien qu’elle n’avait jamais quitté l’Indiana, Watson s’est inscrite et a été admise à la Belfer National Conference for Educators du musée à Washington DC. Il y a eu une association avec le musée et Watson a fini par devenir membre du corps professoral du musée.

L'intérieur de l'Holocaust Memorial Museum à Washington DC (Crédit CC-BY-SA AgnosticPreachersKid, Wikimedia Commons)
L’intérieur de l’Holocaust Memorial Museum à Washington DC (Crédit CC-BY-SA AgnosticPreachersKid, Wikimedia Commons)

Entre son poste d’institutrice d’anglais en primaire et son rôle de maman, Watson a commencé à donner des conférences à l’Indiana’s Bureau of Jewish Education qui accueille aujourd’hui l’Indiana’s Bureau of Jewish Education. Elle est devenue la source d’information qu’elle cherchait.

Tout en acquérant les compétences nécessaires pour devenir éducatrice spécialiste de l’Holocauste au musée de Washington, Watson a rencontré un certain nombre de professeurs qui pensaient comme elle et qui voulaient appliquer les leçons apprises du génocide contre les Juifs à d’autres zones de conflit. Indépendamment, ces amis ont organisé des voyages pour enseigner au Rwanda et en Bosnie, avant de finalement fonder un organisme à but non lucratif en 2011 appelé l’Institut des éducateurs pour les droits de l’homme (EIHR).

Watson est actuellement directrice des programmes éducatifs pour l’EIHR. Le projet, dit-elle, forme les enseignants aux meilleures méthodes pour enseigner l’Holocauste et l’éducation comparative des génocides, dans les classes.

Il y a deux ans, les programmes rwandais et bosniaques étant en cours depuis 2011, l’IERH était prêt à s’étendre à d’autres zones de conflit. Watson a choisi le Cambodge et a dit qu’elle a « envoyé aveuglément un e-mail » à Youk Chhang de DC-Cam, qu’elle qualifie de « maitre ». Il a immédiatement répondu et les deux dernières années ont été consacrées à la planification.

En octobre, Watson a été le premier émissaire de l’EIHR au Cambodge, où elle a présenté l’Holocauste à 100 professeurs d’histoire cambodgiens.

À la recherche d’Anne Frank de La Déchirure

Avec leur passé lourd pourquoi les Cambodgiens veulent-ils apprendre sur l’Holocauste ?

« L’histoire qui a précipité l’Holocauste porte en elle des leçons pour chaque être humain, indépendamment de sa culture, sa religion ou des circonstances », a expliqué Chhang au Times of Israel.

Sur le site d'une fosse commune au Cambodge. (Crédit : International Association of Genocide Scholars)
Sur le site d’une fosse commune au Cambodge. (Crédit : International Association of Genocide Scholars)

« Les Cambodgiens, même les générations nées après le génocide qui s’est terminé en 1979, comprennent la souffrance des survivants et l’impact du génocide sur le peuple et la société », a-t-il dit.

« Aucun génocide, atrocité massive ou bouleversement social ne peut être comparé à un autre, mais on peut résolument observer des tendances générales, des idées et des leçons qui ont une grande valeur à l’école. Nous devons étudier et enseigner ces leçons non seulement pour notre propre société, mais aussi pour d’autres sociétés qui souffrent aujourd’hui et qui risquent de souffrir à l’avenir. »

En 2002, Chhang a initié et édité une traduction du « Journal d’Anne Frank » en khmer. Il a été distribué aux lycéens et a également été diffusé sur les stations de radio locales « pour inciter la population locale à apprendre sur leur propre Anne Frank de La déchirure, dans leur pays », a déclaré Chhang.

« La résilience des survivants de l’Holocauste est un exemple pour les Cambodgiens, pour qu’ils puissent surmonter leur passé »

« Les Cambodgiens qui étudient l’Holocauste… peuvent discerner des leçons qui sont utiles aujourd’hui. La résilience des survivants de l’Holocauste est un exemple pour les Cambodgiens, pour qu’ils puissent surmonter leur passé », a déclaré Chhang.

En 2007, DC-Cam a publié son manuel d’histoire de lycée, dans lequel était inclus le passé génocidaire du Cambodge. « En 2009, c’est devenu obligatoire pour toutes les écoles secondaires à travers le pays – soit plus de 1 700 écoles secondaires » », a déclaré Chhang.

Même après avoir pris connaissance du Journal d’Anne Frank, les Cambodgiens en savent peu sur les Juifs ou le judaïsme, ou sur l’Holocauste, a déclaré Watson. Avec l’aide de Watson et celle d’enseignants comme elle, Chhang espère changer cela. Pour lui, DC-Cam propose une variété de projets nationaux destinés à intégrer davantage de notions issues de l’Holocauste et d’autres atrocités massives inter-culturelles dans les programmes des écoles publiques cambodgiennes.

« En tant que principal partenaire du ministère de l’Éducation cambodgien, nous avons l’intention d’intégrer davantage de modules éducatifs sur l’Holocauste ainsi que d’autres exemples d’atrocités massives », a déclaré M. Chhang.

Trouver des modèles dans la douleur

Le musée de l’Holocauste aux États-Unis accueille actuellement deux expositions jusqu’en octobre 2017, qui mettent en lumière la période des Khmers rouges : « Le Cambodge 1975-1979 » présente des témoignages de survivants, des photographies et des vidéos et l’exposition « I Want Justice! » dépeint les efforts de rétribution post-génocides des coupables, depuis les procès nazis de Nuremberg jusqu’aux poursuites judiciaires de plusieurs membres clés des Khmers rouges.

Plaque commémorative au Cambodian Genocide Museum, en octobre 2016 (Crédit : Kelly Watson)
Plaque commémorative au Cambodian Genocide Museum, en octobre 2016 (Crédit : Kelly Watson)

À la fin du mois de novembre, une condamnation de 2014 a été confirmée contre deux des principaux dirigeants khmers rouges survivants. Ils ont été inculpés pour crimes contre l’humanité, y compris l’extermination, disparitions forcées et persécutions politiques. Ils sont actuellement en procès pour, entre autres crimes, des accusations concernant le génocide des Cambodgiens ethniques vietnamiens et du peuple Cham.

À part dans les musées, l’étude comparative des génocides entre intellectuels est désormais de rigueur. Partout dans le monde, il y a des programmes universitaires de licence et de master pour les études sur les génocides. La plupart de ces programmes tournent autour de l’Holocauste.

Paradoxalement, le programme d’études sur les génocides de l’Université de Yale, a été fondé en 1998 après s’être d’abord porté sur le Cambodge (la genèse de l’ONG DC-Cam). Aujourd’hui, le programme couvre des sujets allant des génocides anciens jusqu’aux crimes de guerre et aux commissions de vérité.

Ben Kiernan, professeur d'histoire à l'université Yale. Il est spécialiste du Génocide cambodgien. Il est notamment le directeur du Programme d'Étude sur le Génocide (Crédit : autorisation)
Ben Kiernan, professeur d’histoire à l’université Yale. Il est spécialiste du Génocide cambodgien. Il est notamment le directeur du Programme d’Étude sur le Génocide (Crédit : autorisation)

Le professeur Ben Kiernan est le directeur fondateur du programme Yale. Dans un échange d’e-mails avec le Times of Israel, il évoque l’enseignement sur les génocides des pays qui en ont souffert et met en évidence des modèles et « offre aux citoyens l’accès à des données très importantes pour prédire et, nous l’espérons, prévenir les futures apparitions ».

Collecter de façon exhaustive des informations et les comparer avec d’autres permet aux chercheurs « d’explorer les similitudes (par exemple dans les déclarations, les plans et les activités des coupables) et d’essayer, par conséquent, d’identifier à l’avance ce qui pourrait être des signes avant-coureurs du prochain génocide, et permettre ainsi à l’humanité de l’interrompre avant même qu’il ne se produise », a déclaré Kiernan.

« La comparaison prudente des différents cas de meurtres de masse révèle, souvent des similitudes inattendues », a-t-il dit.

Dans bien des cas, ce qui peut sembler être des « purges » politiquement motivées pourrait en fait se révéler bien plus sinistres. Si l’on prend l’exemple du Cambodge, dit-il, « bien que les meurtres de masse qui ont eu lieu entre 1975 et 1979 semblaient très éloignés d’un génocide ethnique, et ressemblaient davantage à un meurtre politique massif, ceux qui ont subi le plus de meurtres ont été des groupes ethniques, à savoir les Vietnamiens, musulmans Cham et les minorités ethniques chinoises, même si en termes de chiffres absolus, la majorité ethnique khmère a le plus souffert ».

Utiliser le génocide des autres comme « espace de sécurité »

En apprenant à connaître l’Holocauste et les sept étapes du génocide, Watson a estimé que les professeurs d’histoire cambodgiens « ont bien vu les liens et c’est ce que j’espérais ».

Selon Watson, enseigner une étude comparative du génocide a d’autres implications plus immédiates et personnelles. En regardant leur propre génocide à travers le prisme de l’Holocauste, après des décennies de suppression de la mémoire, les enseignants cambodgiens peuvent se sentir « plus en sécurité » dans la gestion de leur perception, dit-elle.

« On ne compare pas les génocides en termes de douleur causée. Chaque génocide est absolument unique », a expliqué Watson. Il n’est pas facile de résoudre un problème ‘lorsqu’il vous entoure’ », analyse-t-elle. Au Cambodge, « la guerre est encore très présente ».

Kelly Watson, institutrice dans l'Indiana, coordinatrice du programme de l'Institut des éducateurs pour les droits de l'homme, enseigne 'Holocauste au Cambodge, le 19 octobre 2016. (Crédit :Ouch Makara/Documentation Center of Cambodia Archives)
Kelly Watson, institutrice dans l’Indiana, coordinatrice du programme de l’Institut des éducateurs pour les droits de l’homme, enseigne ‘Holocauste au Cambodge, le 19 octobre 2016. (Crédit :Ouch Makara/Documentation Center of Cambodia Archives)

Beaucoup d’enseignants dans les pays en conflit sont eux-mêmes des survivants du génocide, ou des enfants de survivants. Il est important, a déclaré Watson qu’ils se sentent partie d’une communauté qui comprend ce que signifie faire face à une salle de classe remplie d’enfants ou de petits-enfants de coupables.

Après cette première visite de Watson, d’autres formations d’enseignants sont prévues à l’Institut des éducateurs pour les droits de l’Homme au Cambodge, ainsi qu’un échange avec des enseignants aux États-Unis. Grâce au partage de leurs expériences personnelles, en plus de l’acquisition de connaissances théoriques sur le génocide, Chhang espère que ces enseignants pourront générer un changement positif dans le monde.

« Les circonstances qui ont précipité la descente vers la violence et la déshumanisation des gens témoignent des façons d’améliorer la condition humaine et faire en sorte que ‘plus jamais’ se concrétise », a déclaré Chhang.

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