Les immigrants à risque suicidaire ne reçoivent toujours pas assez d’aide
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"Les agences pour l’Alyah vous laissent vous débrouiller"

Les immigrants à risque suicidaire ne reçoivent toujours pas assez d’aide

Les Israéliens qui ont émigré d’Ethiopie et d’ex-URSS sont davantage plus susceptibles de se suicider, et ceux chargés de les aider affirment que beaucoup plus doit être fait

Des membres de la communauté juive éthiopienne en Israël participent à une prière de la fête de Sigd sur la promenade Armon Hanatziv surplombant Jérusalem, le 16 novembre 2017 (Crédit : Hadas Parush / Flash90)
Des membres de la communauté juive éthiopienne en Israël participent à une prière de la fête de Sigd sur la promenade Armon Hanatziv surplombant Jérusalem, le 16 novembre 2017 (Crédit : Hadas Parush / Flash90)

Près de deux ans après qu’un rapport du ministère de la Santé a conclu qu’un tiers des suicides en Israël étaient le fait d’immigrants, les responsables et les activistes ont affirmé que l’Etat n’allouait toujours pas les ressources appropriées afin de gérer cette crise.

« Personne ne veut s’en occuper, personne ne veut en parler », a déclaré Shoshi Eizenberg Hertz, directrice de l’Unité de prévention des suicides au ministère de la Santé. L’unité, créée en 2014 afin de coordonner la mise en œuvre d’un programme national de prévention du suicide, compte quatre employés et dispose d’un maigre budget qui se réduit d’année en année.

« Nous sommes en guerre pour notre survie », a-t-elle déclaré.

Selon le ministère de la Santé, en 2015, 31 % des suicides d’adultes parmi les Juifs et les autres communautés non-musulmanes en Israël étaient le fait de nouveaux immigrants, alors que ce groupe ne représente que 20 % de cette population. 21 % des suicides étaient le fait d’immigrants de l’ex-Union soviétique, 6 % concernaient des immigrants éthiopiens et 3 % des immigrants de divers autres pays.

Dans le rapport, les immigrants de l’Union soviétique sont définis comme étant ceux qui ont immigré depuis 1990, tandis que les immigrants d’Ethiopie sont définis comme ceux qui ont immigré depuis 1980. Entre les années 2013 et 2015, le ministère de la Santé a constaté que les immigrants éthiopiens étaient quatre fois plus susceptibles de se suiciderc que les Israéliens juifs non immigrants, tandis que les immigrants de l’ex-Union soviétique étaient presque deux fois plus susceptibles de le faire. Des statistiques plus récentes seront disponibles vers septembre 2018, a indiqué le ministère de la Santé.

Malgré le manque de ressources, Hertz a déclaré qu’elle était déterminée à continuer à tenter de construire un filet de sécurité pour les communautés immigrées. Elle concentre ses efforts sur la communauté éthiopienne, dans laquelle elle recherche des « leaders naturels » qui pourraient, sur une base volontaire, identifier et fournir un soutien aux membres à risque de leurs communautés. Elle a affirmé qu’elle espérait avoir pu constituer un tel réseau d’ici un an.

Elle a également fait mention de la pièce de théâtre « She’eriot ». L’œuvre traite d’un homme éthiopien qui se suicide et est jouée dans toutes les communautés éthiopiennes. Hertz a dit espérer que la pièce et les discussions qui s’en suivent sensibiliseront les gens aux problèmes de santé mentale et aideront les leaders communautaires à identifier les membres ayant besoin d’aide.

Liami Lawrence, cofondateur et PDG de KeepOlim, un organisme à but non lucratif dédié aux nouveaux immigrants, a déclaré que son organisation travaillait sur un programme de santé mentale à faible coût à destination des nouveaux immigrants de tous les pays et qui devrait commencer à être mis en œuvre d’ici deux mois.

Le programme consistera en des séances de thérapie de groupe sur huit semaines animées par des conseillers qualifiés et en la mise en place de rendez-vous médicaux et d’une ligne d’assistance téléphonique, tous dans la langue maternelle de l’immigrant. Tous les thérapeutes qui travaillent avec lui sont eux-mêmes des immigrants. Selon lui, « les Olim peuvent aider les Olim ».

Lawrence a déclaré que les taux de suicide élevés pouvaient être attribués à la vulnérabilité des immigrants : ils n’ont personne vers qui se tourner, ni personne qui se battra pour eux. « Toutes les agences pour l’Alyah vous laissent vous débrouiller », a-t-il affirmé.

Selon Hertz, le principal défi est de comprendre les communautés immigrées et les changements qu’elles subissent quand elles arrivent en Israël. Le suicide, a-t-elle dit, n’est pas répandu en Ethiopie et n’a pénétré la communauté qu’à son arrivée en Israël. Comprendre la raison derrière ce changement est donc crucial afin de résoudre le problème.

En ce qui concerne les autres populations immigrantes, son unité n’a pas été en mesure d’établir les bases nécessaires en raison de son manque de ressources, a déclaré Hertz. « Nous devons encore approfondir concernant la communauté russe », a-t-elle noté, tout en admettant que les immigrés français souffraient également d’une forte prévalence de problèmes de santé mentale.

« On sait que les immigrés sont un groupe à risque en matière de comportement suicidaire », a déclaré le Dr Shiri Daniels, directrice nationale d’Eran, une ligne d’urgence en matière de santé mentale qui a reçu le soutien du ministère de la Santé. La ligne téléphonique a reçu 10 718 appels d’immigrants en 2017, a déclaré Daniels, qui a admis la nécessité de former des dizaines de bénévoles qui parlent le russe et d’autres langues. Elle a noté qu’Eran était en pourparlers avec divers organismes afin de recruter plus de bénévoles.

L’Agence juive, qui facilite l’immigration dans le pays et fournit divers services aux immigrants, ne fournit aucune véritable aide indépendante en matière de santé mentale. Dans une déclaration au Times of Israël, un porte-parole a pourtant déclaré : « Le ministère de l’Intégration des immigrants est l’organisme gouvernemental chargé de veiller à ce que les nouveaux immigrants aient accès aux services gouvernementaux dont ils ont besoin, y compris dans le domaine de la santé mentale. »

Le ministère a énuméré son implication dans l’Unité de prévention du suicide et dans le Programme national de prévention du suicide, tous deux gérés par le ministère de la Santé. En outre, il a favorisé l’intégration de plusieurs travailleurs sociaux parlant l’amharique dans le programme de santé mentale du ministère de la Santé.

Le ministère a également lancé un projet visant à former les employés au contact direct avec les immigrants et a lancé des « programmes de sensibilisation » à la santé mentale dans les communautés immigrantes. Interrogé sur les spécificités de son activité en matière de santé mentale, le ministère a fait mention de la pièce « She’eriot » et de deux articles de recherche achevés en 2009.

Pourtant, deux ans après la publication des statistiques sur le suicide, les pénuries budgétaires et le manque de main-d’œuvre dans les organisations concernées empêchent les immigrants de recevoir l’aide en santé mentale dont ils ont désespérément besoin.

« Je n’en dors pas la nuit », a déclaré Hertz. « Des gens meurent. »

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