L’Eurovision est un concours kitsch et ringard – et les Israéliens en raffolent
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L’Eurovision est un concours kitsch et ringard – et les Israéliens en raffolent

Différents experts de l'Eurovision s'expriment sur les incidences historiques du concours annuel de la chanson pour les fans israéliens

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Netta Barzilai après avoir remporté la finale de la 63e édition de l'Eurovision Song Contest 2018 à l'Arena Altice de Lisbonne, le 12 mai 2018. (Crédit : AFP / Francisco LEONG)
Netta Barzilai après avoir remporté la finale de la 63e édition de l'Eurovision Song Contest 2018 à l'Arena Altice de Lisbonne, le 12 mai 2018. (Crédit : AFP / Francisco LEONG)

En matière de concours musical kitsch et ringard, l’Eurovision occupe le devant de la scène. Presque aussi populaire que la Coupe du monde, le concours est souvent aussi mauvais qu’une pièce de théâtre d’école primaire.

Pourtant, les Israéliens ont une affection profonde et indéfectible pour cet événement de la chanson vieux de 56 ans, une obsession qui a atteint un sommet historique avec la performance triomphale de Netta Barzilai, et sa chanson « Toy » l’an dernier, et l’organisation subséquente de l’événement à Tel Aviv cette semaine.

Alors, qu’est-ce qui, dans ce festival de musique pop, séduit l’imagination israélienne ?

Selon plusieurs experts de l’Eurovision, il s’agit de faire partie des « branchés ».

Le Concours Eurovision de la chanson donne à Israël, généralement le pays le moins populaire parmi les nations en lice, l’opportunité d’être l’un des plus appréciés, au moins pendant la semaine de l’événement.

Netta Barzilai fête sa victoire lors de la grande finale du Concours Eurovision de la chanson à Lisbonne, Portugal, le 12 mai 2018. (AP Photo/Armando Franca)

« Nous avons cette anxiété d’être isolés et ce désir d’être perçus comme faisant partie de la communauté internationale, d’être un État sympathique, libéral et cosmopolite », avance Galia Press-Barnatan, professeure-assistante en relations internationales à l’Université hébraïque de Jérusalem. « Nous voulons faire partie de quelque chose, et l’Eurovision a été l’un des premiers événements culturels internationaux importants auxquels Israël a participé. »

La première participation d’Israël remonte à 1973, 13 ans seulement après le lancement de l’Eurovision, en 1956, inspiré du Festival de musique de San Remo en Italie. Seuls sept pays étaient alors en lice : dont la Belgique, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas et la Suisse. Ils ont été rejoints l’année suivante par l’Autriche, le Danemark et le Royaume-Uni.

Les pays d’Europe de l’Est n’ont commencé à y adhérer qu’en 1993, après la chute du rideau de fer en 1991. Mais pour Israël, dans les années 1970 et 80, l’Eurovision était une tradition annuelle, un événement important dans le calendrier israélien.

Galia Press-Barnatan, professeur adjoint de relations internationales à l’Université hébraïque de Jérusalem. (Avec l’aimable autorisation de Galia Press-Barnatan)

« Pour plusieurs générations d’Israéliens, l’Eurovision fait partie de leur ADN », explique Press-Barnatan.

C’est une sorte de rituel, ajoute-t-elle, un rituel qui a presque été institutionnalisé dans les années 1970 et 1980, alors qu’il n’y avait qu’une seule chaîne de télévision disponible, et tout le monde se réunissait régulièrement autour du poste de télévision du salon.

« Il fallait le voir », dit-elle.

Au milieu des années 1970, Israël était une sorte “d’île”, indique Adam Shay, expert en boycott culturel pour le Jerusalem Center for Public Affairs.

En 1978, Israël a remporté le concours avec « A-Ba-Ni-Bi », puis la médaille d’argent au championnat d’Europe de basket-ball en 1979, et cinq mois plus tard à peine, il gagnait de nouveau l’Eurovision avec « Hallelujah », rapporte Shay.

Adam Shay, expert en boycott culturel. (Avec l’aimable autorisation d’Adam Shay)

« Ce petit pays, qui avait l’habitude d’avoir très peu de contacts positifs avec le monde extérieur, a gagné l’Eurovision sans faire partie de l’Europe », explique Shay. « L’écrasante majorité de la coopération culturelle et de la compréhension en Israël de ce qui se passe en Europe venait des hôtesses et des stewards. Soudain, Israël fait partie d’un réseau 100 % européen, et nous gagnons. »

Bien sûr, le concours n’a jamais été le summum du genre musical, souligne Yehuda Sommer-Cohen, doyen et directeur de la Wohl School of Music de l’Ono Academic College.

« L’idée est de créer des tubes, les moins compliqués, les plus kitsch, les chansons qu’on peut chanter deux minutes après les avoir entendues pour la première fois », explique Sommer-Cohen. « Il ne s’agit pas de quelque chose de personnel ni de transmettre un message. »

Pour Israël, cependant, a ajouté M. Sommer-Cohen, l’Eurovision lui permet de diffuser ses succès et ses singles en Europe, lui donnant ainsi l’occasion d’accéder à un marché souvent difficile à atteindre depuis Israël.

Izhar Cohen et Alphabeta, les gagnants de l’Eurovision 1978, la première victoire d’Israël dans ce concours de chansons. (Avec l’aimable autorisation d’Eurovision Israël)

Les Israéliens adorent également son aspect compétitif, a déclaré Daniel Dunkelman, un analyste et blogueur local de l’Eurovision. Le concours de chansons est un mélange classique de concours musical, apportant aux Israéliens de la musique, du chant et une tribune qui leur donne le sentiment de faire partie d’un événement de portée internationale.

Et pendant cette compétition, « nous pouvons nous en prendre aux Européens pour tout ce qu’ils nous ont fait », a déclaré Dunkelman. « Si nous gagnons, nous gagnons contre les Européens. On peut jouer à leur propre jeu. C’est une évasion pour nous, étant donné notre réalité tendue. »

Yehuda Sommer-Cohen de l’école de musique du Ono Academic College. (Avec l’aimable autorisation du Ono College).

Bien sûr, il y a toujours des débats sur la question de savoir si l’Eurovision est, en fait, un événement politique. Ses organisateurs, l’Union européenne de radio-télévision (UER), défendent fermement l’idée que le concours est apolitique. Un message répété la semaine dernière, quand les délégations commençaient à arriver en Israël sous les tirs de roquettes presque ininterrompus depuis la bande de Gaza le week-end dernier, tuant quatre Israéliens.

Au début de la semaine dernière, l’UER a publié le communiqué suivant : « Au cours des 21 dernières années, le Concours de la chanson de l’Eurovision s’est déroulé dans 17 pays différents, certains avec des défis spécifiques. Cependant, nos valeurs de diversité, d’universalité et d’inclusion, sont ce qui renforce le concours chaque année. Cette compétition amicale unit le public comme aucun autre événement culturel, ce qui se reflète dans notre portée mondiale de près de 200 millions de téléspectateurs. »

« Grâce à ces valeurs, cet événement de divertissement unique et apolitique, propulsé par les médias de service public, est toujours en plein essor dans sa septième décennie, et nous sommes certains qu’il continuera de prospérer pendant de nombreuses années encore. »

Et pourtant, affirme Barnatan, l’expert en relations internationales, « c’est un événement politique ».

Cette année, la ministre de la Culture Miri Regev a voulu accueillir l’Eurovision à Jérusalem après la victoire de Barzilai l’année dernière, en particulier après que la ville a été reconnue comme la capitale d’Israël par le président des États-Unis Donald Trump en décembre 2017, mais l’UER a « refusé catégoriquement » que le concours ait lieu à Jérusalem, a précisé Barnatan.

« Ce ne fut pas un problème de l’organiser à Jérusalem il y a 40 ans, dans la non-capitale de Jérusalem, et cette année, ce n’était pas une première », a dit Barnatan, faisant référence au moment où Israël a accueilli l’Eurovision de 1979 à Jérusalem, après avoir remporté le concours 1978 avec « A-Ba-Ni-Bi ». « Même le gouvernement de Netanyahu avec Regev » – se référant à l’actuel gouvernement de droite – « a dû accepter qu’il se déroule à Tel Aviv. »

L’affiche officielle de l’Eurovision de 1979, organisée à Jérusalem. (Avec l’aimable autorisation de l’Eurovision)

En même temps, a dit Barnatan, il existe une forme de dépit dans l’histoire de l’Eurovision.

Malgré toutes les critiques à l’égard d’Israël dans le monde entier et l’absence d’amitiés internationales chaleureuses envers Israël, le pays a tout de même gagné quatre fois l’Eurovision et peut accueillir le concours, cette fois-ci encore. Il a même réussi à faire venir l’icône de la pop américaine Madonna pour l’édition de cette année, bien que l’Amérique du Nord n’ait jamais participé à cet événement très européen.

L’Eurovision offre aux Israéliens une forme d’évasion, explique M. Dunkelman, une chance de mettre de côté tous les problèmes du pays et de faire partie d’un projet plus vaste. C’est Israël qui est représenté, pas seulement les chanteurs, comme cette année Kobi Merimi ou l’an dernier Netta Barzilai.

Daniel Dunkelman, analyste et blogueur de l’Eurovision. (Avec l’aimable autorisation de Daniel Dunkelman)

« Nous sommes une société nationale haut de gamme, ce qui n’est pas grave », a déclaré M. Dunkelman, « et l’Eurovision est une plate-forme permettant aux Israéliens de se présenter sur la scène européenne. C’est un signe de force douce, et s’ils votent pour nous, les Israéliens, c’est la reconnaissance. »

En fait, les succès d’Israël dans ce prochain Eurovision ont déjà été notés, a déclaré M. Dunkelman. Israël a gagné le concours de 2018, y compris le vote populaire de l’an dernier, et jouira de sept heures et demie d’antenne aux heures de grande écoute en Europe, « pendant lesquelles Israël inondera 200 millions d’écrans en Europe », dit-il.

Le concours montre qu’Israël est digne d’intérêt et qu’il peut faire figure d’exemple à suivre, d’après Sommer-Cohen.

« Bien que nous soyons connus comme ceux qui causent des problèmes aux Palestiniens et à Gaza, nous montrons que nous pouvons être les premiers, que nous pouvons gagner et diffuser notre musique dans le monde entier », ajoute le directeur de l’école de musique.

« Nous sommes peut-être petits, mais nous avons de l’ambition et sommes fiers de notre culture », a déclaré M. Dunkelman. « Nous avons l’occasion d’être heureux, d’oublier toute la folie de l’année dernière. Il est temps d’être heureux et unis ».

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