L’opposition veut toujours chasser Netanyahu… mais pas tout de suite
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Analyse

L’opposition veut toujours chasser Netanyahu… mais pas tout de suite

Kakhol lavan a eu plus de sièges que le Likud aux dernières élections ; Gantz est soutenu par moins de députés que Netanyahu, mais il veut attendre son heure, un stratagème risqué

David Horovitz

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le Président Reuven Rivlin, (à droite), le Premier ministre Benjamin Netanyahu, (au centre), et le dirigeant de Kakhol lavan Benny Gantz, (à gauche), lors d'une cérémonie commémorative en l'honneur de feu le Président Shimon Peres, au Mont Herzl à Jérusalem, le 19 septembre 2019. (Gil Cohen-Magen/AFP)
Le Président Reuven Rivlin, (à droite), le Premier ministre Benjamin Netanyahu, (au centre), et le dirigeant de Kakhol lavan Benny Gantz, (à gauche), lors d'une cérémonie commémorative en l'honneur de feu le Président Shimon Peres, au Mont Herzl à Jérusalem, le 19 septembre 2019. (Gil Cohen-Magen/AFP)

Voici quelque chose que personne n’aurait pu inventer. Après une campagne électorale âprement disputée au cours de laquelle il a réussi à priver le Premier ministre Benjamin Netanyahu de la possibilité de former une coalition majoritaire, le parti d’opposition israélien Kakhol lavan a apparemment conclu que le monde, et notamment le président Reuven Rivlin, voudrait que Netanyahu ait néanmoins une meilleure chance que son dirigeant, Benny Gantz, pour former le prochain gouvernement.

Quoi ? Ce n’est pas possible, je vous entends protester.

J’en ai bien peur.

Je vais vous expliquer : lorsque les partis ayant remporté des sièges à la Knesset lors de l’élection de mardi dernier ont commencé à se présenter chez Reuven Rivlin dimanche après-midi, les calculs ont montré que Netanyahu avait obtenu le soutien de 55 députés – 31 du Likud et 24 de ses alliés ultra-orthodoxes de droite (9 du Shas, 8 de Yahadout HaTorah et 7 de Yamina). Gantz, pour sa part, pouvait compter sur celui de 44 parlementaires – 33 de son propre parti Kakhol lavan, 6 du Parti travailliste-Gesher et 5 du Camp démocratique.

Les 13 sièges de la Liste arabe unie des partis arabes penchaient en faveur de la recommandation de Gantz comme Premier ministre, ce qui lui aurait donné un bloc de 57 sièges. Et le parti Yisrael Beytenu d’Avigdor Liberman, fort de 8 sièges, était garant de l’équilibre entre les deux blocs – ne recommandant personne et faisant pression pour ce que Liberman a appelé une coalition « libérale, nationaliste et large » qui signifierait un gouvernement sans parti ultra-orthodoxe ni arabe.

Mais à la fin des consultations du président israélien avec cinq des partis dimanche soir (Kakhol lavan, Likud, Liste arabe unie, Shas et Yisrael Beytenu ; il rencontrera les autres lundi), ce tableau avait changé. Deux fois.

Premièrement, la Liste arabe unie a informé Rivlin qu’elle soutenait effectivement Gantz en tant que Premier ministre. « Nous voulons mettre fin à l’ère Netanyahu », a déclaré son dirigeant, Ayman Odeh, au président, l’homme chargé de choisir notre prochain Premier ministre potentiel.

À ce stade de la journée, Gantz était donc à la fois le chef du plus grand parti de la nouvelle Knesset et le député comptant le plus de recommandations. Il semblait donc probable qu’il serait le responsable politique que Reuven Rivlin inviterait en premier à former la nouvelle coalition.

Le chef de l’État a beaucoup de marge de manœuvre et a clairement indiqué au cours de ses réunions de dimanche qu’il préférait une coalition comprenant à la fois le Likud de Netanyahu et Kakhol lavan de Gantz. Mais Netanyahu ne pourra pas former une coalition sans les ultra-orthodoxes, qui ne siégeront pas au gouvernement avec le numéro 2 de Kakhol lavan, Yair Lapid. Et Gantz ne formera pas de coalition avec le Likud tant que Netanyahu, menacé par une mise en examen dans trois affaires, dirigera le parti.

En fin de compte, Reuven Rivlin doit choisir entre Netanyahu ou Gantz, et les chiffres sont en faveur de Gantz.

Or est survenu le deuxième changement dans le tableau supposé de notre coalition : le parti centriste a apparemment décidé qu’il ne voulait pas que Gantz ait la première chance de réunir une majorité. Mieux, ses dirigeants ont conclu, après un débat interne intense, de laisser Netanyahu s’y tenter en premier et échouer.

Les représentants du Likud lors de leur rencontre avec le président ont promis que, si Netanyahu échouait à nouveau dans cette entreprise de formation de coalition, comme cela a été le cas après les élections d’avril, il « rendrait le mandat » au président – ce qu’il n’a pas fait la fois dernière – pour que quelqu’un d’autre puisse essayer. D’ici là, dans un mois ou plus, Kakhol lavan s’attend ainsi à ce que les conditions soient plus propices pour que Gantz puisse convaincre le nombre sacré de 61 députés de le soutenir. « Nous préférons être chargés [de former un gouvernement] lorsque les [autres] partis se montreront plus flexibles, plutôt que maintenant, où ils restent campés dans leurs positions », a déclaré une source du parti.

Mais comment Kakhol lavan peut-il affirmer de façon crédible que Gantz a moins de soutien que Netanyahu ? À ce stade, le soutien de Gantz par la Liste arabe unie a été, disons, redéfini. Oui, les représentants de la Liste arabe unie avaient en effet recommandé Gantz auprès de Rivlin, mais tous les représentants de l’alliance ne l’ont pas fait. Celle-ci est en effet composée de quatre partis essentiellement arabes, et l’un d’eux, Balad, considère Gantz, ancien chef d’état-major de Tsahal et pas une colombe politique, comme n’étant pas mieux que Netanyahu. Donc, quand on creuse un peu, seuls 10 des 13 députés de la Liste arabe unie soutiennent Gantz comme Premier ministre. Et quand on refait le calcul en conséquence, Netanyahu a toujours ses 55 soutiens, mais le bloc de centre-gauche tombe à 54.

Le nouveau stratagème « nous avons gagné, mais nous avons en quelque sorte perdu » que tente Kakhol lavan, si c’est bien sa tactique, marque un changement de cap évident. Depuis samedi soir, il tentait manifestement de courtiser la Liste arabe unie.

Un changement à enjeux élevés, en outre. Le parti de Gantz semble prêt à prendre le risque de voir Netanyahu sortir un lapin politique de son chapeau au cours des prochaines semaines – trouver une sorte de fissure dans le bloc qui soutient Gantz. Convaincu que Netanyahu n’y parviendra pas, Kakhol lavan croit que Gantz viendra alors triomphalement à la rescousse d’Israël.

Pourquoi serait-il mieux à même de briser le bloc pro-Netanyahu ? Parce qu’à part l’horloge politique, l’horloge judiciaire tourne aussi pour Bibi. La semaine prochaine aura lieu son audience avec le procureur général Avichai Mandelblit, sa dernière chance d’éviter la mise en accusation. Quelques semaines plus tard, Mandelblit sera peut-être prêt à le mettre en examen. Les députés du Likud, pressés par Gantz dans quelques semaines de se joindre à lui dans une coalition sans Netanyahu, pourraient être alors plus enclins à le faire. Le Likud s’en est relativement mal tiré cette fois-ci, et Kakhol lavan leur demandera s’ils veulent vraiment condamner Israël à un nouveau tour de scrutin, et sous la direction d’un dirigeant qui pourrait être sur le point d’être inculpé ?

Comme on ne le dira jamais assez, les électeurs de mardi dernier ont donné à leurs dirigeants élus un résultat spectaculairement complexe à traiter. Il existe une solution simple : le Likud et Kakhol lavan rompent certains de leurs engagements et de leurs alliances pour former une coalition, avec une alternance au poste de Premier ministre. Ils montrent tous les signes d’un refus en ce sens. Une autre solution existe : que Liberman se joigne à l’un ou l’autre des blocs. Encore une fois, pour l’instant : cela n’est pas d’actualité. D’autres scénarios sont possibles – coalitions minoritaires, alliances improbables impliquant les ultra-orthodoxes et certaines parties du bloc de Gantz, etc. Rien ne semble indiquer que cela se produira.

Et nous voilà donc dans une situation plus que curieuse : le parti qui a tout fait pour évincer Netanyahu, et qui est catégorique sur le fait que chef du Likud a perdu ces élections, cherche maintenant à dépeindre les chances de ce dernier de former un gouvernement comme étant un peu moins bonnes que les siennes, dans l’espoir qu’il échouera et que lui réussira dans quelques semaines.

Rivlin, il faut aussi le souligner, n’a aucune obligation de suivre les préférences arithmétiques de Kakhol lavan. Il peut certainement conclure que la Liste arabe unie a recommandé Gantz, sans tenir compte de ses désaccords internes.

Ou peut-être que notre estimable président sortira lui aussi un lapin de son chapeau.

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