Malgré les obstacles, la mission de l’UE aide les Gazaouis au poste-frontière de Rafah
La responsable de l'EUBAM Nataliya Apostolova reconnaît les plaintes, affirmant que les opérations s'améliorent peu à peu, en étroite coordination avec Jérusalem et le Caire

Pendant près de deux décennies, la mission de l’Union européenne chargée de former et d’assister les agents frontaliers palestiniens au poste-frontière de Rafah, entre Gaza et l’Égypte, a semblé n’être qu’une carcasse vide, réduite, après deux ans d’activité, à un effectif minimal suite à la prise de contrôle violente, en 2007, de la bande de Gaza par le Hamas sur l’Autorité palestinienne (AP).
Aujourd’hui, la Mission d’assistance frontalière de l’Union européenne (EUBAM) est de nouveau active à ce poste-frontière, seul lien entre la bande de Gaza et le monde extérieur et indicateur essentiel du type de coopération fragile entre les divers acteurs caractéristique de cette période de reconstruction d’après-guerre à Gaza.
Chargée de superviser les agents des douanes et des frontières de l’AP afin d’assurer la bonne gestion du passage, la mission de l’UE a pu, ce mois-ci, observer, mais sans pouvoir agir, les espoirs de réouverture du passage s’évanouir, face à des problèmes de procédure réduisant le quota de Palestiniens autorisés à entrer ou sortir de Gaza à un nombre encore plus restreint que celui convenu par Israël et l’Égypte.
« Au final, les détails techniques peuvent retarder l’ensemble du processus », a récemment déclaré Nataliya Apostolova, responsable de l’EUBAM à Rafah, au Times of Israel depuis son bureau de Ramat Gan.
Le poste-frontière est considéré par Israël comme un enjeu stratégique. Un contrôle laxiste pourrait en effet permettre au Hamas de faire entrer clandestinement des armes à Gaza, ainsi que l’avait fait le groupe terroriste avant la guerre qui a éclaté le 7 octobre 2023, lorsque le Hamas a envahi le sud d’Israël. Pour les Gazaouis, ce passage représente un lien vital avec le monde extérieur.
Le 2 février, pour la première fois depuis les attaques du Hamas, le poste-frontière a rouvert à la circulation dans les deux sens pour les piétons. Les débuts se sont toutefois avérés difficiles.
Aux termes de l’accord conclu entre l’Égypte et Israël sur la réouverture du poste-frontière, ce sont 50 Gazaouis qui sont autorisés à entrer et sortir de Gaza chaque jour. Les 50 civils qui se rendent en Égypte pour y recevoir des soins médicaux sont en outre autorisés à emmener avec eux deux membres de leur famille.
Mais selon les statistiques de l’EUBAM et de l’armée israélienne, au cours des neuf jours où le passage a été ouvert, à savoir du 2 février au 13 février, 316 Gazaouis sont sortis et 312 sont entrés, soit une moyenne d’environ 35 par jour dans chaque sens.
D’après l’EUBAM, le trafic sortant comprenait 125 patients et 191 accompagnants familiaux.
Les Palestiniens qui ont emprunté le passage se sont cependant plaints d’un sentiment d’emprisonnement, de longs délais d’attente et d’inspections intrusives. Dans un cas au moins, les candidats au passage ont été contraints, en raison de retards techniques ou pratiques, de camper toute la nuit au poste-frontière, en l’absence de toute installation appropriée.
Des allégations de mauvais traitements infligés par les forces israéliennes et par une milice armée alignée sur Israël lors du passage entre le poste-frontière et la partie de la bande de Gaza contrôlée par le Hamas ont également été signalées.
Après 18 ans d’absence, les experts frontaliers de l’UE, pendant le cessez-le-feu temporaire de janvier 2025, ont recommencé à renforcer leur mission à Rafah. Désormais, avec la réouverture du poste-frontière, les effectifs s’élèvent à 31 membres, dont une équipe chargée d’assurer la sécurité des experts.
« Notre tâche et nos obligations consistent à surveiller la manière dont cette opération est mise en œuvre par l’équipe palestinienne », a fait savoir Apostolova.
En vertu des règles régissant la réouverture du poste-frontière ce mois-ci, Israël n’y est pas physiquement présent, mais peut surveiller les personnes qui le franchissent et contrôler les accès à distance.
Ceux qui entrent à Gaza pénètrent dans la partie de la bande actuellement placée sous le contrôle de l’armée israélienne – même si les contacts avec les civils passent le plus souvent par les milices armées alignées sur Israël qui opèrent également dans cette partie de l’enclave. La majorité des civils ne traversent la zone contrôlée par Israël que pour rejoindre les 47 % de la bande, dans lesquels vivent la plupart des Gazaouis.
Transporter ses bagages et garder l’équilibre
Le terminal de Rafah, aménagé dans un dédale de conteneurs maritime après la destruction des bâtiments d’origine par Israël en 2024, n’est ouvert que six heures par jour, de 9 h à 15 h – des horaires qui permettent au personnel de l’UE de quitter Gaza avant la tombée de la nuit, même si, dans les premiers jours, les employés sont restés plus longtemps pour faciliter les passages.
Malgré cette ouverture prolongée, une succession d’imprévus a ralenti les opérations, de sorte que seuls quelques Gazaouis réussissent à franchir le poste-frontière chaque jour.
Les Gazaouis de retour d’Égypte ne sont autorisés à ramener qu’un seul bagage, mais sans aucune limite de taille pour les valises. Après des années d’absence, beaucoup de Gazaouis qui rentrent chez eux apportent des valises énormes, dont la taille dépasse celle des scanners.
« Les bagages ne rentrent pas, il faut donc en sortir tout le contenu », explique Apostolova, diplomate bulgare qui dirigeait auparavant la mission de l’UE chargée de former les policiers palestiniens. « Tout est mis dans des seaux, et chaque objet est ensuite passé au scanner. »
Certaines valises sont trop volumineuses pour être transportées à la main lors des différents contrôles ; les agents frontaliers palestiniens doivent donc endosser la fonction de porteurs. Pour transporter les valises, ils réquisitionnent parfois les voiturettes de golf qui sont destinées à transporter les civils handicapés jusqu’à l’autre côté de la frontière. Tout cela ralentit le processus.
Un autre facteur qui limite le nombre de personnes qui traversent la frontière est un accord entre Israël et l’Égypte. Aux termes de cet accord, les flux de Palestiniens entrant et sortant de Gaza doivent être égaux, chaque jour.
Les agents s’efforcent donc de maintenir cet équilibre, même si, au cours des deux premières semaines, ce sont quatre Gazaouis supplémentaires qui ont quitté la bande de Gaza.
Ainsi, si 12 Gazaouis blessés doivent quitter l’enclave pour l’Égypte, ils doivent attendre qu’un nombre équivalent ait été traité et autorisé à entrer, a ajouté Apostolova : « Il faut attendre que 12 personnes aient terminé la procédure dans le sens inverse. »
Comme seuls 12 Gazaouis ont été autorisés à entrer, les autres ont dû camper pour la nuit du côté égyptien de la frontière, selon l’Associated Press.
Par ailleurs, l’accord limite ce que les Gazaouis sont autorisés à apporter dans la bande de Gaza : les appareils électroniques, les cigarettes et les liquides sont interdits, à l’exception d’un seul téléphone portable.
Les Gazaouis qui entrent dans la bande de Gaza ne peuvent apporter que 2 000 shekels en espèces. Ceux qui en sortent ne peuvent quant à eux emporter que 1 000 shekels.
La nécessité de vérifier la présence d’objets interdits et de les confisquer ralentit encore le processus.
Les retards techniques et la confiscation des articles interdits constituent la principale source de plaintes, a indiqué Apostolova.
Il est vrai que les voyageurs « ont attendu plusieurs heures avant de passer la frontière », a-t-elle concédé, « car nous avons, pour l’instant, besoin d’un peu plus d’organisation, notamment en ce qui concerne le transport des bagages ».
« C’est pour cette raison qu’il existe des articles sur des personnes maltraitées, qui ont attendu des heures avant de pouvoir passer la frontière », a-t-elle insisté.
Certaines des plaintes sont en cours de traitement, a ajouté Apostolova, précisant qu’Israël procédait actuellement à l’installation de toilettes portables et d’abris dans les zones d’attente.
Le coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires (COGAT) de l’armée israélienne, qui est chargé de faciliter la circulation des civils palestiniens, a déclaré au Times of Israel que les passages dépendaient de la soumission de manifestes approuvés par l’Égypte et l’Organisation mondiale de la santé, ainsi que de « la capacité du poste-frontière ».
Le poste-frontière est uniquement ouvert aux piétons palestiniens de Gaza. Les étrangers, travailleurs humanitaires inclus, qui souhaitent entrer dans l’enclave doivent impérativement passer par les postes-frontières israéliens situés à la frontière avec la bande de Gaza. Les marchandises et l’aide humanitaire continuent de transiter par les postes-frontières israéliens. Israël refuse toujours d’autoriser l’entrée sans surveillance de journalistes étrangers dans l’enclave palestinienne.
Une coordination « absolument parfaite »
L’EUBAM est un « tiers, une partie neutre », a souligné Apostolova. « Notre rôle de mentor et de conseiller dans cette opération frontalière s’appuie sur notre expertise… [sur] la manière de rendre le processus plus fluide, plus respectueux de la dignité des personnes et plus rapide. Tel est notre objectif. »
Le mandat de la mission découle de l’accord sur les mouvements et l’accès (AMA) signé par Israël et l’Autorité palestinienne en 2005. Il comprenait initialement 188 employés.
Conformément à la politique de non-contact de l’UE avec les groupes terroristes, la mission du poste-frontière de Rafah, lorsque le Hamas a pris le pouvoir dans l’enclave en 2007, a quitté Gaza et s’est installée à Ramat Gan, réduisant alors ses effectifs à quelques employés seulement.
L’EUBAM est revenue en janvier dernier, lorsque le poste-frontière a été rouvert aux piétons en direction de l’Égypte. La majeure partie des personnes qui quittaient alors Gaza étaient évacués pour des raisons médicales, avec une limite de 150 passages par jour.
Avant que le cessez-le-feu ne soit rompu, cette mission a duré 47 jours, avec environ 4 000 passages, a déclaré Apostolova.
L’EUBAM est revenue en octobre, dans le cadre du cessez-le-feu négocié par le président américain Donald Trump.
Chaque matin, ses employés quittent Ashkelon en direction de la frontière entre Israël et Gaza, près du sud de l’enclave, où ils rejoignent un convoi de l’armée israélienne qui les accompagne jusqu’à Gaza et au poste-frontière.
Jusqu’à présent, la coordination avec l’armée israélienne a été « absolument parfaite », a souligné Apostolova.
Par ailleurs, dans cette opération complexe, l’Organisation mondiale de la santé des Nations unies joue un rôle central. La plupart de ceux qui quittent Gaza partent pour des raisons médicales. C’est l’OMS qui, selon son propre processus de sélection, établit les listes des personnes autorisées à sortir. « Dès que les noms leur sont fournis, ils les soumettent à une procédure de vérification, qui est menée par Israël et l’Égypte », explique Apostolova. « Lorsque la liste est approuvée, elle nous est transmise. »
L’OMS est, de plus, la seule organisation à transporter les Gazaouis blessés en ambulance depuis la partie de la bande de Gaza contrôlée par le Hamas jusqu’au poste-frontière de Rafah. Une opération qui nécessite une coordination importante.
Les convois de l’OMS ne sont pas autorisés à franchir seuls la Ligne jaune pour entrer dans le territoire placé sous le contrôlé d’Israël. L’organisation doit donc se coordonner avec l’Administration de coordination et de liaison (CLA) du COGAT pour Gaza.
La CLA informe ensuite l’EUBAM qu’un convoi est en route, et lui communique chaque matin l’heure à laquelle il atteindra le poste-frontière.
La liste des personnes qui vont traverser, avec leurs noms et numéros de passeport, est fournie à l’EUBAM 24 heures à l’avance.
L’OMS transfère les patients depuis leurs ambulances vers des « ambulances stériles » qui ne quittent jamais le complexe du poste-frontière de Rafah.
Les personnes qui entrent en Égypte sans passeport se voient remettre un document sur lequel figurent leur nom et la date de leur passage. Elles disposent ensuite de 48 heures pour se rendre à l’ambassade palestinienne au Caire afin d’obtenir un passeport.
Point polémique pour Israël, les agents frontaliers tamponnent les documents avec le logo de l’Autorité palestinienne, alors même que le Premier ministre Benjamin Netanyahu a promis que l’AP ne participerait en aucune manière à la gestion de Gaza.
Les Gazaouis venant d’Égypte, en arrivant au poste-frontière, présentent leurs documents aux agents frontaliers de l’Autorité palestinienne. Ils sont ensuite identifiés par une caméra de reconnaissance faciale mise en place par la CLA. Une fois leur identité confirmée, une porte s’ouvre et ils peuvent entrer dans le poste-frontière.
Une fois passés, ils doivent se rendre au conteneur d’expédition pour y faire traiter leurs documents. Ils se dirigent ensuite vers un contrôle douanier, où des machines scannent leurs effets personnels.
Cette étape franchie, ils rejoignent une salle d’attente, puis un parking situé à l’intérieur de la bande de Gaza, depuis lequel des bus sont censés les conduire à travers le territoire contrôlé par l’armée israélienne jusqu’à Khan Younès, de l’autre côté de la Ligne jaune.
Les bus sont exploités par la milice Abu Shabab, un groupe armé anti-Hamas qui a collaboré avec Israël à l’intérieur de l’enclave côtière, selon des Gazaouis qui se sont exprimés dans les médias israéliens et internationaux.
Les Gazaouis sont ensuite conduits à un poste de contrôle de l’armée israélienne situé à environ cinq kilomètres de Rafah. Une fois sur place, ils sont soumis à un contrôle de sécurité supplémentaire. Ce n’est qu’après cela qu’ils sont autorisés à poursuivre leur route vers les zones de Gaza placées sous le contrôle du Hamas.
Citant des sources anonymes, la chaîne qatarie Al-Araby a rapporté que ceux qui avaient réussi à retourner à Gaza avaient été interrogés à plusieurs reprises au cours de leur périple, notamment par des hommes armés masqués qui les avaient arrêtés à un point de contrôle situé à environ 500 mètres du poste-frontière de Rafah.
Selon ces sources, ces individus armés ont remis les rapatriés aux soldats israéliens, qui les ont interrogés et leur ont confisqué leurs effets personnels.
Apostolova a refusé de commenter ces informations. « Nous voulons respecter les limites de notre mandat. Nous ne souhaitons pas nous immiscer dans des domaines qui relèvent déjà de la responsabilité d’autres instances », a-t-elle souligné.
« Notre mandat ne nous autorise pas à dépasser le périmètre du complexe », a-t-elle ajouté.
« Toutes les parties font des efforts »
Le processus, au poste-frontière, s’améliore peu à peu, a déclaré Apostolova. Son équipe et elle-même organisent régulièrement des « réunions techniques » avec l’Égypte et Israël. Certaines de ces réunions se tiennent au Centre de coordination civilo-militaire (CMCC) de Kiryat Gat, avec la participation des États-Unis ; d’autres se déroulent dans les bureaux de l’EUBAM ou du COGAT.
L’Égypte et Israël « ont leurs propres considérations et leurs propres défis dans ce processus », a-t-elle indiqué, évoquant la sensibilité politique de l’opération.
La mission, a-t-elle fait remarquer, n’a eu aucun contact avec le Comité national pour l’administration de Gaza (NCAG), l’instance nouvellement créée par le Conseil de paix du président américain Donald Trump pour assurer la gestion de Gaza après la guerre, ni avec le Comité exécutif du Conseil de paix, chargé pour sa part de diriger la transition.
L’EUBAM dispose néanmoins d’un représentant permanent au sein du CMCC, qui supervise une grande partie des convois d’aide qui entrent et sortent de Gaza.
« Israël continuera à travailler en étroite collaboration avec ses partenaires pour faciliter l’entrée et la sortie des Gazaouis par le poste-frontière de Rafah, conformément au cadre convenu », a assuré le COGAT.
« Toutes les parties font des efforts, et il faut le signaler », a affirmé Apostolova. « Nous avons une très bonne coopération avec Israël et avec l’Égypte également. Nous nous efforçons de résoudre le problème, mais cela demandera un certain temps. »
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