Mohamed Merah ou la fable du loup solitaire
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Mohamed Merah ou la fable du loup solitaire

Imad Ibn Ziaten, Abel Chennouf, Mohamed Legouad, Gabriel Sandler, Aryeh Sandler, Myriam Monsonégo et Jonathan Sandler, il y a cinq ans, Merah assassinait 3 militaires, 1 enseignant et 3 enfants juifs

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu avec Eva Sandler, l'pouse du rabbin Jonathan Sandler et la mère d'Arieh et Gabriel, victimes de Mohammed Merah, le 22 mars 2012. (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO/Flash90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu avec Eva Sandler, l'pouse du rabbin Jonathan Sandler et la mère d'Arieh et Gabriel, victimes de Mohammed Merah, le 22 mars 2012. (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO/Flash90)

Le loup solitaire est une fable tenace. Collée en 2012 à Mohamed Merah par des autorités prises de court, l’étiquette n’a pas résisté à l’examen judiciaire et aux attentats jihadistes perpétrés depuis en France.

Il y a cinq ans, Merah assassine seul trois militaires, Imad Ibn Ziaten, Abel Chennouf et Mohamed Legouad, trois enfants juifs, Gabriel Sandler, trois ans, Aryeh Sandler, six ans, et Myriam Monsonégo, huit ans, et un enseignant juif, Jonathan Sandler, à Toulouse et Montauban, avant d’être abattu le 22 mars 2012 par la police.

En pleine campagne présidentielle, les services de renseignement sont sur la sellette, dupés par Merah, inscrit pourtant en 2011 sur une liste d’activistes potentiellement dangereux.

Le patron du renseignement intérieur de l’époque Bernard Squarcini brandit la thèse du « loup solitaire », nouvelle tactique privilégiée selon lui par Al-Qaïda pour utiliser des individus isolés se fondant dans la masse.

Manuel Valls pendant la commémoration des victimes de l'Hyper Cacher, à Paris, le 9 janvier 2017. (Crédit : Brett Kline/Times of Israël)
Manuel Valls pendant la commémoration des victimes de l’Hyper Cacher, à Paris, le 9 janvier 2017. (Crédit : Brett Kline/Times of Israël)

Une thèse rejetée en bloc par les proches des victimes et, après l’arrivée des socialistes au pouvoir, par le ministre de l’Intérieur Manuel Valls.

« On a invoqué ce concept pour prétendre qu’il y aurait des difficultés opérationnelles à appréhender ces comportements », estime Martin Pradel, avocat de personnes impliquées dans des dossiers de filières jihadistes. « La vérité, c’est que les services de renseignement étaient dépassés. »

Les enquêteurs ont enterré cette piste. Pour le parquet antiterroriste, « loin d’être un loup solitaire sinon dans l’exécution directe des assassinats (…) Merah a au contraire participé à une véritable entreprise collective ».

Même analyse des juges d’instruction : il « préparait de longue date ces actions en cherchant notamment à l’étranger » des personnes pour « bénéficier d’un entraînement aux armes » et, « surtout », d’un « aval religieux ».

Merah avait fait ses premiers voyages en 2010 en terre de jihad. En 2011, dans les zones tribales pakistanaises, il avait pu entrer en contact avec le groupe Jund-al-khalifat, affilié à Al-Qaïda et dirigé par l’émir Moez Garsallaoui qui l’avait adoubé.

Mohammed Merah, seen in a home video. (photo credit: France 2)
Mohammed Merah. (Crédit : capture d’écran France 2)

« Permettre de revendiquer »

Toutefois, seules deux personnes seront jugées en octobre pour ses tueries : le frère aîné Abdelkader Merah pour complicité d’assassinats et Fettah Malki pour son soutien logistique.

Après le « tueur au scooter », la menace de terroristes agissant seuls s’amplifie. Début 2013, Manuel Valls évoque « plusieurs dizaines de Merah potentiels ».

« Plus grande angoisse des services de sécurité, les véritables loups solitaires sont l’objectif ultime des jihadistes », estime Yves Trotignon, ex-analyste à la DGSE. « Un terroriste sans attache, qui conçoit et réalise seul un attentat sans soutien, a toutes les chances d’échapper aux dispositifs de surveillance et pour les jihadistes », c’est « le combattant idéal ».

Face au retour en France de jihadistes partis en Syrie rejoindre le groupe Etat islamique (EI) mais aussi face aux radicalisés de l’intérieur, le gouvernement crée fin 2014 un délit d’entreprise terroriste individuelle.

Reproduction photo of 8-year-old Miriam Monsonego, daughter of school headmaster Rabbi Yaacov Monsonego, who was killed in a shooting attack at the Ozar Hatorah School in Toulouse, France, early Monday morning. (photo credit: Flash90)
Miriam Monsonego, fille du rabbin Yaacov Monsonego, tués par Mohamed Merah à l’école juive de Toulouse Ozar Hatorah en avril 2012. (Crédit : Flash90)

Mais ce délit n’a donné lieu qu’à six procédures et à une seule condamnation. La Cour de cassation a saisi le Conseil constitutionnel car le texte pourrait manquer de « clarté » et de « précision », au point de violer certains droits fondamentaux.

Les « loups véritablement solitaires » sont « rarissimes à supposer qu’ils existent », dit Trotignon. Malgré l’augmentation « d’actions commises par des jihadistes isolés, dans une écrasante majorité, ils étaient en lien avec une organisation ou a minima guidés », à l’image du tueur d’un policier et de sa compagne à Magnanville ou de l’assaillant du Thalys.

Alors que les autorités s’efforcent d’entraver les départs en Syrie, Al-Qaïda comme l’EI multiplient les appels au jihad solitaire, en dispensant notamment sur internet des modes opératoires et des listes de cibles.

L’infiltration du réseau du terroriste de l’EI Rachid Kassim a ainsi permis d’interpeller depuis l’été au moins une dizaine de personnes, souvent jeunes, se disant prêtes à passer à l’action.

« L’EI dit à ses combattants : libre à vous de choisir le mode opératoire mais envoyez-nous les bons signaux pour nous permettre de revendiquer », explique Yves Trotignon.

Les secouristes évacuent un blessé près de la salle de concert Le Bataclan à Paris, le 14 novembre 2015 (Crédit : Miguel Medina/AFP)
Les secouristes évacuent un blessé près de la salle de concert Le Bataclan à Paris, le 14 novembre 2015 (Crédit : Miguel Medina/AFP)

Si le groupe terroriste continue de prévoir des attaques de l’ampleur de celles qui ont fait 130 morts le 13 novembre 2015, « la situation militaire compliquée oblige » l’organisation « à privilégier les appels à la violence sur notre sol par une propagande soigneusement organisée », a prévenu mi-février le patron du renseignement intérieur Patrick Calvar devant une commission parlementaire.

On dénombre actuellement 977 candidats au départ en Syrie, parmi lesquels se trouvent, a-t-il souligné, « les plus sensibles aux appels lancés par Daesh ».

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