Entre piratage téléphonique et sous-marins, Netanyahu tente de couler Gantz
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Analysis

Entre piratage téléphonique et sous-marins, Netanyahu tente de couler Gantz

Cela devait être une guerre entre un politicard corrompu et son adversaire irréprochable. Mais la gestion par Gantz de la saga de son téléphone laisse songeur

David Horovitz

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Benny Gantz, (à gauche), et le Premier ministre Benjamin Netanyahu, (à droite). (Crédit : Gili Yaari, Yonatan Sindel/Flash90)
Benny Gantz, (à gauche), et le Premier ministre Benjamin Netanyahu, (à droite). (Crédit : Gili Yaari, Yonatan Sindel/Flash90)

Sur le champ de bataille, Benny Gantz, Moshe Yaalon et Gabi Ashkenazi avaient commandé toute la hiérarchie militaire, de la base au sommet, en tant que chefs d’état-major – tandis que Benjamin Netanyahu avait servi courageusement l’armée à un poste d’officier au sein de l’unité de reconnaissance d’élite Sayeret Matkal. Mais dans la guerre politique qui se joue dans le pays en amont des élections du 9 avril, on a parfois eu l’impression, au cours des derniers jours, d’assister à un conflit entre jeunes recrues et soldats aguerris – ou plutôt, contre un soldat aguerri.

Benny Gantz a fait une entrée spectaculaire dans la politique israélienne, se présentant dans un discours d’ouverture plutôt sévère mais sincère comme un protecteur, un guérisseur – l’ex-chef militaire sur lequel s’appuyer pour assurer la sécurité dans le pays, le nouveau-venu sans taches dans l’arène politique – qui s’efforcerait de rassembler le pays à l’issue d’années de gouvernance séparatiste de la part de Netanyahu.

Son statut d’étoile montante est monté d’un cran lorsqu’il a fusionné son parti Hossen LeYisrael avec la formation centriste et populaire de Yesh Atid et celle de Telem, plus hésitante quoique belliqueuse, de Yaalon – réunissant trois hommes ambitieux sous les seules couleurs bleues et blanches, avant d’être rejoints et renforcés par Ashkenazi.

Si ces personnalités s’étaient préparées à mettre à l’écart leurs egos personnels dans cette cause conjointe d’évincer Netanyahu, les chiffres favorables affichés par Kakhol lavan dans les sondages suggéraient qu’une partie significative de l’électorat était décidée à les soutenir.

Mais la dynamique de Gantz et de son alliance semble au point mort depuis une dizaine de jours alors que ce dernier a paru se débattre difficilement entre sa stature initiale d’homme d’Etat et des attaques personnelles plus dures contre Netanyahu. Il s’est par ailleurs contredit sur sa velléité à siéger au sein d’une coalition avec le Likud sous les auspices de Netanyahu et a été particulièrement chahuté sur sa gestion du « piratage par l’Iran » de son téléphone.

Parallèlement, le Likud et Netanyahu sont restés stables dans les enquêtes d’opinion – en dépit de l’annonce faite par le procureur général Avichai Mandelblit, le 28 février, de son intention de poursuivre pour corruption le Premier ministre dans l’Affaire 4000, qui implique le géant des télécommunications Bezeq et le site d’information Walla. Le leader du Likud pourrait devoir également répondre d’accusations de fraude et d’abus de confiance dans les trois affaires pénales qui évoluent autour de Netanyahu.

La probabilité de voir Netanyahu devoir consacrer une grande partie de son temps – s’il devait être réélu – à combattre ces accusations de corruption et la potentialité d’un procès futur n’ont pas, au vu des sondages, affecté le soutien au Likud de façon significative. Cela n’a pas été le cas non plus de sa querelle avec une animatrice populaire de télévision sur le statut des Arabes dans le pays, ou du soin qu’il a pu mettre dans plusieurs discours et apparitions à désigner les politiciens arabes comme des ennemis de l’Etat.

L’indignation qui a suivi sa négociation d’un accord permettant d’introduire le parti kahaniste Otzma Yehudit n’a nullement gêné le Premier ministre en exercice. Pas plus que la réponse mesurée qu’il a ordonné suite à un tir de roquette de Gaza sur Tel Aviv. Et pas plus, finalement, que la recrudescence du terrorisme palestinien en Cisjordanie qui a entraîné la mort d’un père israélien de 12 enfants et celle d’un soldat assassiné au cours d’un attentat survenu à proximité d’Ariel, dimanche.

Je mets « piratage iranien » entre guillemets parce qu’une semaine après que l’histoire a été rendue publique, il est encore difficile de comprendre exactement ce qui relève de la réalité ou du fantasme dans cette saga. Les réponses somme toute évasives de Gantz n’ont pas aidé à sa campagne au poste de Premier ministre. Soulignant les différences dans leurs compétences relatives, il y a peu de doute que Netanyahu aurait relevé un tel défi politique de manière plus habile. Et c’est en effet très exactement ce qu’a fait Netanyahu.

Le chef du parti Kakhol lavan Benny Gantz dans une interview sur la Douzième chaîne, le 19 mars 2019 (Capture d’écran : Douzième chaîne)

Le faux pas le plus parlant de Gantz dans cette affaire de piratage de téléphone est survenu mardi soir, lorsqu’il a déclaré qu’il ne renoncerait pas à sa carrière politique naissante en raison de l’incident. Sur la Treizième chaîne, il a dit qu’il ne s’effacerait pas lorsque la question lui a été directement posée. Sur la Douzième chaîne, il a affirmé, alors qu’il n’était pas sollicité là-dessus, que si l’on s’attendait à ce qu’il parte, alors on serait déçu – et que son épouse le défendait avec âpreté. Et pourquoi diable en voudrait-on à l’électorat, devant son écran, de s’interroger sur cette insistance mise par Gantz sur le fait qu’il ne se retirerait pas – et ce alors qu’il nous a assuré de manière si forte que rien ne s’est passé, qu’aucune information sensible n’est parvenue jusqu’aux ennemis d’Israël, qu’aucun élément de chantage n’a été obtenu par Téhéran ?

Pas besoin de préciser que mercredi, Netanyahu a saisi cette opportunité pour demander à Gantz ce qu’il dissimulait aux citoyens – ce que les Iraniens pourraient avoir obtenu sur lui grâce à ce piratage qui soit si déterminant qu’il faille le nier avec une telle obstination devant les électeurs israéliens.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors du lancement de la campagne électorale de son parti le Likud à Ramat Gan, le 4 mars 2019. (Aharon Krohn/Flash90)

En contraste, avant tout, avec la réponse apportée par Netanyahu à la publication d’un acte d’accusation de 57 pages, compilé après une enquête de police prolongée, dans lequel le procureur général, très respecté dans le pays, affirme que le Premier ministre a bénéficié de pots-de-vin, manipulé les opérations d’un ministère gouvernemental de manière illicite, contraint les fonctionnaires à se conformer à ses instructions illicites – et s’est adonné à des agissements hors-la-loi dans son intérêt personnel.

Il est hautement improbable que Netanyahu ait réellement songé à démissionner lorsque les accusations à son encontre ont été rendues publiques il y a trois semaines, mais s’il l’a fait et contrairement à Gantz mardi soir, il ne l’a très certainement pas dit. S’exprimant quelques heures après l’annonce de Mandelblit sur sa potentielle inculpation, Netanyahu était passé à l’offensive. Il avait accusé jusque-là l’opposition, les médias, la police et certains procureurs de se livrer à une « chasse aux sorcières contre lui », élargissant dorénavant cette liste pour y inclure le procureur général – dépeint comme un homme faible ayant cédé sous les coups de boutoir de tous ces ennemis « gauchistes » dont il épousait dorénavant l’ordre du jour. Démissionner ? Même pas question d’y songer. Au contraire, il avait lancé un appel vibrant à l’action – recommandant avec vivacité aux électeurs patriotes d’Israël de garantir, le jour des élections, que jamais ils ne faciliteront cette tentative néfaste d’éjecter le meilleur gouvernement d’Israël auquel l’Etat juif puisse prétendre.

Ce n’est pas seulement l’ombre massive de possibles inculpations qui plane sur la tête de Netanyahu ces derniers jours. Vous pouvez l’avoir manqué – mais il y a eu des informations, cette semaine, sur un potentiel piratage des téléphones de Sara et de Yair Netanyahu, son épouse et son fils, par l’Iran également – des informations qui, il faut le souligner, sont apparues sur un site arabe financé par les Saoudiens plutôt que dans le journal de la soirée de l’une des chaînes les plus regardées en Israël, comme cela a été le cas de Gantz. Le bureau du Premier ministre a rapidement démenti l’information et, en l’absence d’éléments nouveaux, le dossier a été clos.

Plus difficile : Netanyahu est petit à petit rattrapé dans l’Affaire 3000, une enquête pour corruption qui concerne l’achat par l’Etat juif de sous-marins et de navires au fabricant naval allemand ThyssenKrupp. Jusqu’à maintenant, Netanyahu avait été interrogé comme témoin mais non en tant que suspect dans le dossier – dans lequel la police a recommandé l’inculpation de plusieurs proches conseillers et associés du Premier ministre. Ces derniers jours, des informations ont laissé entendre que Netanyahu avait acquis puis revendu des actions dans une entreprise (Seadrift Coke) qui, à son tour, avait été rachetée par un conglomérat (GrafTech International) fournisseur de Thyssenkrupp. Yaalon, de Kakhol lavan, qui était ministre de la Défense du Likud au moment de l’avancée de l’achat des sous-marins, a suggéré mercredi que les activités de Netanyahu dans l’affaire pourraient s’apparenter à une « trahison » – une allégation non exempte de sensationnalisme même de la part d’un ancien allié devenu critique implacable de Netanyahu.

Yaalon et d’autres indiquent que le Premier ministre a forcé la conclusion de contrats vitaux dans le secteur de la Défense en violant les procédures habituelles et, dans certains cas, pour des achats qui n’étaient pas nécessaires – et à son bénéfice ainsi qu’à celui de son cousin, Nathan Milikowsky, un bien plus gros investisseur. Egalement et de façon inconcevable, toujours pour les mêmes intérêts financiers étroits, Netanyahu aurait donné à l’Allemagne le feu vert pour vendre à l’Egypte des sous-marins susceptibles de représenter un danger pour Israël : d’où l’accusation de « trahison« . Les informations parues dans les médias en hébreu ces derniers jours, reprises par Kakhol lavan, affirment que Netanyahu a empoché 16 millions de shekels lorsqu’il a vendu ses parts de Seadrift à Milikowsky, ce même cousin qui a offert d’aider Netanyahu à financer sa défense juridique dans les Affaires 1000, 2000 et 4000.

Le Premier ministre en exercice clame son innocence face à l’ensemble des accusations lancées contre lui dans tous les dossiers qui l’impliquent. Alors que l’Affaire 3000 a envahi les gros titres et qu’elle est dorénavant qualifiée par Gantz de « plus important dossier de corruption lié à la sécurité de toute l’histoire d’Israël », Netanyahu a déclaré qu’il n’avait pas « touché un shekel » de l’accord sur les sous-marins et que toutes ses tractations avaient été étudiées avec minutie par les autorités concernées, qui les avaient déterminées comme au-dessus tout soupçon. Avec les nouvelles révélations qui émanent jour après jour, il est loin d’être clairement établi que tout ce qui apparaît aujourd’hui a été véritablement vérifié et, en effet, des médias ont suggéré que les procureurs songeaient à ouvrir une enquête sur le rôle tenu par Netanyahu dans cette affaire.

Quelles que soient toutefois les complications potentielles nouvelles pour Netanyahu au niveau légal, le Premier ministre affiche un optimisme politique à toute épreuve. Quelques heures après l’accusation de « trahison » lancée par Yaalon, Netanyahu est parvenu à détourner, mercredi, l’agenda médiatique sur Gantz, convoquant ce qu’il a qualifié de « conférence de presse » qui n’a été finalement qu’une déclaration – le Premier ministre exigeant de son rival la transparence sur les contenus de son téléphone.

Le territoire de Netanyahu

Ce week-end, Netanyahu et Gantz se rendront tous deux à la conférence politique annuelle du lobby américain pro-israélien de l’AIPAC, où les organisateurs, soucieux de maintenir une bonne foi bipartisane, s’assureront que le Premier ministre et son éventuel successeur s’adresseront à la conférence entière avec ses 16 000 à 18 000 participants.

Netanyahu est infiniment plus à l’aise que le politicien néophyte Gantz dans les milieux de l’AIPAC et de la Maison Blanche où il a passé tant de temps, et où l’anglais de Gantz sera comparé sans pitié à l’aisance linguistique du Premier ministre. Mais Netanyahu bénéficiera de l’élan supplémentaire apporté non pas par un seul, mais par deux entretiens à la Maison Blanche avec son ami et allié le président Donald Trump — le premier, une réunion de travail qui aura lieu lundi, a été prévu environ une heure après l’allocution de Gantz à l’AIPAC (inutile de se demander où se trouveront la majorité des caméras) et le second qui réunira les deux leaders pour un dîner, mardi soir.

De gauche à droite : Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo et l’ambassadeur américain en Israël David Friedman au mur Occidental dans la Vieille ville de Jérusalem, le 21 mars 2019 (Capture d’écran : Twitter)

Trump est également capable de favoriser Israël – et de renforcer les chances de réélection de Netanyahu – par une gâterie diplomatique ou deux. Netanyahu a accompagné mardi après midi le secrétaire d’Etat Mike Pompeo au mur Occidental, une visite impliquant une reconnaissance tacite et sans précédent des droits israéliens sur le lieu saint. Le Premier ministre a lutté pour obtenir la reconnaissance par les Etats-Unis de la souveraineté de l’Etat juif sur le plateau du Golan, et des informations rendues publiques ces dernières heures laissent entendre que cet objectif est peut-être dorénavant à sa portée.

Benjamin Netanyahu à la conférence de politique de l’AIPAC à Washington, DC, le 6 mars 2018. (Capture d’écran: AIPAC)

Le grand avantage qu’avait Gantz, au début de la campagne, sur Netanyahu était son statut de nouveau-venu – un rival politique sans tache, sans bagage personnel, mais avec ses antécédents sécuritaires de général. Affronter un leader doté de l’expérience et de la ruse politique de Netanyahu n’a jamais été pour lui une mince affaire, comme l’a noté mon collègue Raphael Ahren récemment. Mais cette tâche a été compliquée de manière inattendue par la saga du piratage de téléphone, à cause de ses réponses curieuses qui ont soulevé la question de faits personnels à dissimuler. Le Premier ministre se prépare à une inculpation pour corruption, il devra affronter de nouvelles questions sur l’accord des sous-marins et pourtant c’est Gantz qui est aujourd’hui sur la défensive pour une question de bien personnel.

Dans son premier discours de politicien, le 29 janvier, Gantz avait évoqué le problème de la conduite personnelle de Netanyahu, la comparant à la sienne. « J’ai dit la vérité toute ma vie », avait-il déclaré ce soir-là. « J’ai toujours eu les mains propres. Je ne dois rien à personne, sinon à mon peuple. Je ne soutiendrai ni ne détournerai le regard face aux violations des normes morales ».

Peut-être que tout cela est vrai. Sept semaines après être entré dans la politique israélienne, il lutte toutefois pour apporter la preuve qu’il peut se montrer à la hauteur de sa rhétorique. Et on peut compter sur son redoutable rival pour optimiser tout nouvel embarras potentiel pour l’ex-chef d’Etat major qui pourrait faire son apparition.

Au cours de ses interviews télévisées, mardi soir, Gantz a assuré qu’il était parvenu à renverser le « mythe » en vigueur depuis une décennie au sein de l’Etat juif que seul Netanyahu posséderait les compétences pour être Premier ministre. Qu’il ait défié le mythe, c’est sûr : la bataille pour le leadership est assurément en train de se jouer. Le temps dira s’il est parvenu à véritablement le renverser .

Les membres du parti Kakhol lavan (de gauche à droite) Gabi Ashkenazi, Yair Lapid, Benny Gantz et Moshe Yaalon lors d’une conférence de presse sur le plateau du Golan, le 4 mars 2019. (Crédit : Judah Ari Gross/Times of Israel)
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