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Pegasus: destitution de la patronne des services de renseignement espagnols

Paz Esteban apparaissait comme la victime désignée du scandale d'espionnage qui a provoqué une crise entre les indépendantistes et le gouvernement, menaçant la survie de ce dernier

Paz Esteban, la cheffe des services de renseignement espagnols, en 2019. (Crédit : capture d'écran YouTube)
Paz Esteban, la cheffe des services de renseignement espagnols, en 2019. (Crédit : capture d'écran YouTube)

La cheffe des services de renseignement espagnols a été destituée mardi par le gouvernement après le scandale provoqué par la révélation que les téléphones du Premier ministre Pedro Sánchez et d’indépendantistes catalans avaient été écoutés au moyen du logiciel espion israélien Pegasus.

« Le gouvernement a décidé aujourd’hui de procéder à un changement à la direction du CNI », le Centre national du renseignement, a annoncé la ministre de la Défense Margarita Robles, ministre de tutelle des services de renseignement, à l’issue du conseil des ministres.

Il y a eu « des défaillances » et « des erreurs » dans la gestion de cette affaire par le CNI, même si celui-ci a agi « conformément à la loi », a-t-elle ajouté.

Première femme nommée (en 2020) à la tête du CNI, Paz Esteban apparaissait depuis plusieurs jours comme la victime désignée de ce scandale d’espionnage qui a provoqué une crise entre les indépendantistes et le gouvernement, menaçant la survie de ce dernier.

Agée de 64 ans, cette diplômée en philosophie et en lettres travaillait depuis près de 40 ans au CNI. Elle sera remplacée par Esperanza Casteleiro Llamazares, actuelle numéro deux de Mme Robles au ministère de la Défense.

Questionnée jeudi par une commission parlementaire, Paz Esteban avait reconnu que 18 indépendantistes catalans avaient fait l’objet d’écoutes de la part du CNI, mais toujours avec le feu vert de la justice. Parmi eux figurait l’actuel président régional, Pere Aragonés, alors qu’il était vice-président.

Le gouvernement régional catalan a jugé que le limogeage de Mme Esteban n’était « pas suffisant » et a réclamé « des explications convaincantes » pour savoir « qui a ordonné » et « qui a permis » ces écoutes et « qui était au courant ».

Le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez parle sur son téléphone portable pendant une table ronde lors d’un sommet de l’UE à Bruxelles, le 20 juillet 2020. (Crédit : John Thys, Pool Photo via AP, Archives)

Attaque externe

Préparant le terrain à l’éviction de Mme Esteban, des sources gouvernementales citées dans les médias assuraient depuis plusieurs jours que l’exécutif n’avait pas été informé de ces écoutes, en dépit du caractère extrêmement sensible de la question catalane.

Ce scandale agite l’Espagne depuis la publication, le 18 avril, d’un rapport de l’organisation canadienne Citizen Lab assurant avoir identifié plus de 60 personnes de la mouvance séparatiste dont les portables auraient été piratés entre 2017 et 2020 par le logiciel Pegasus.

Mais elle a pris une toute autre ampleur avec l’annonce le 2 mai par le gouvernement que M. Sánchez et Mme Robles avaient eux-mêmes été espionnés en mai et juin 2021 via ce même logiciel, créé par la société israélienne NSO, dans le cadre d’une « attaque externe ».

L’exécutif – qui a révélé mardi que le portable du ministre de l’Intérieur Fernando Grande-Marlaska avait lui aussi été écouté en juin 2021 et que celui du ministre de l’Agriculture Luis Planas avait fait l’objet d’une tentative d’espionnage à la même période – affirme toutefois ne pas savoir qui peut en être à l’origine, face aux questions de la presse sur une éventuelle implication du Maroc.

Cette photo prise le 19 avril 2022 au Parlement européen à Bruxelles montre un document intitulé « La démocratie catalane sous surveillance », lors d’une conférence de presse de l’ancien dirigeant catalan en exil et membre du Parlement européen. (Crédit : Kenzo Tribouillard/AFP)

Les médias espagnols ont abondamment souligné que ces écoutes avaient eu lieu juste après le déclenchement d’une grave crise diplomatique entre Madrid et Rabat provoquée par l’admission en Espagne, pour y être soigné du Covid, du chef des indépendantistes sahraouis du Front Polisario, Brahim Ghali, ennemi juré des autorités marocaines.

Cette crise a pris fin après l’annonce surprise le 18 mars par le Premier ministre espagnol de son soutien au plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental, une ancienne colonie espagnole contrôlée par Rabat.

Menace catalane

Depuis les révélations de Citizen Lab, les indépendantistes catalans menacent de retirer leur soutien au Parlement au gouvernement minoritaire de M. Sánchez, avec le risque de provoquer sa chute avant la fin de la législature, prévue fin 2023.

Appuyés par Podemos, parti de gauche radicale membre du gouvernement, ils réclament aussi la tête de Mme Robles, qui avait initialement soutenu avec force la cheffe sortante du CNI, mais le Premier ministre lui a maintenu sa confiance.

Pour sa part, le nouveau chef du Parti Populaire (principal parti de droite), Alberto Núñez Feijóo, a accusé M. Sánchez « d’offrir la tête de la directrice du CNI aux indépendantistes (…) pour assurer sa survie ».

Pegasus – qui permet d’accéder aux messageries, aux données ou d’activer à distance les caméras et micros d’un smartphone – et la société israélienne NSO qui l’a conçu font l’objet de graves accusations depuis qu’un consortium de médias a révélé l’été dernier que ce logiciel avait été utilisé pour espionner les téléphones de centaines de femmes et d’hommes politiques, de journalistes, de militants des droits humains ou de chefs d’entreprise.

M. Sánchez est le premier chef d’Etat ou de gouvernement à avoir annoncé qu’il avait été espionné au moyen de Pegasus.

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