Quelles conséquences ont les attaques terroristes sur les implantations ?
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Analyse

Quelles conséquences ont les attaques terroristes sur les implantations ?

Pour des responsables, la construction en réaction au terrorisme – même si c’est pratique politiquement – laisse penser que les implantations seraient parfois moins légitimes

Jacob Magid

Jacob Magid est le correspondant implantations du Times of Israël

Des habitants d'implantations israéliens arrivent sur la colline d'Eitam, à proximité d'Efrat, pour établir un nouveau quartier suite au meurtre d'Ari Fuld, le 17 septembre 2018 (Crédit :Eliyahiv Kamchi)
Des habitants d'implantations israéliens arrivent sur la colline d'Eitam, à proximité d'Efrat, pour établir un nouveau quartier suite au meurtre d'Ari Fuld, le 17 septembre 2018 (Crédit :Eliyahiv Kamchi)

Moins de 24 heures après l’attaque terroriste qui a coûté la vie à Ari Fuld la semaine dernière, le maire de l’implantation d’Efrat – où résidait ce père de famille de quatre enfants âgé de 45 ans – a annoncé la réponse de sa communauté.

« Ce matin nous nous levons et nous partons à la charge », s’est exclamé Oded Revivi dans une publication sur Facebook, promettant de développer les implantations sur la colline disputée qui se trouve en face de sa communauté.

« Nous allons à Eitam ! Pas comme des voleurs dans la nuit. Mais — comme Ari — comme des Juifs fiers, en pleine lumière du jour. Car cette terre est la notre ! »

Dramatique par le ton, la publication est cependant très caractéristique du discours d’un chef d’une implantation et de ses soutiens dans le gouvernement actuel. De fait, ils appellent souvent à un développement intensif des constructions au-delà de la Ligne Verte en réponse au terrorisme ciblant la présence juive en Cisjordanie.

La colline sur laquelle le quartier d’Eitam serait construit est située au nord-est des frontières actuelles d’Efrat. Le projet prévoit des logements pouvant accueillir des milliers d’Israéliens.

La « Paix maintenant », un groupe de veille des implantations, s’est exprimé avec force contre le projet, qui porterait un coup sérieux à une potentielle solution à deux États. Il couperait la Cisjordanie en deux, privant ainsi un futur État palestinien d’une continuité territoriale.

Pourtant, si de tels projets d’expansion bénéficient souvent d’un soutien unanime parmi les responsables du mouvement d’implantation, on constate une préoccupation sérieuse auprès de certains responsables qui désapprouvent la corrélation entre la construction d’implantations et des attaques terroristes.

La violence palestinienne fournit un alibi politique pratique pour protéger le gouvernement du tollé international qui accompagne généralement les expansions de la présence israélienne en Cisjordanie. Pourtant, en présentant les constructions comme « une punition » après les attaques palestiniennes, on pourrait laisse entendre que le développement des implantations ne serait pas autant justifié à d’autres moments de l’année.

Dimanche, lors d’un entretien accordé au Times of Israël, Revivi a tenté de dissocier le meurtre de Fuld de ses efforts pour construire le quartier d’Eitam.

Ari Fuld, poignardé à mort par un terroriste palestinien aux abords d’un centre commercial de Cisjordanie le 16 septembre 2018. (Crédit : Facebook)

« Nous devrions pouvoir construire tout au long de l’année sans [avoir à utiliser de tels événements comme] une justification… et nous ne devrions jamais associer les constructions aux attaques terroristes », a-t-il déclaré.

Revivi a rappelé que les permis de construire pour une ferme agricole à Eitam avaient été délivrés plusieurs semaines avant l’attaque, et qu’ils avaient l’intention d’habiter sur la colline dans tous les cas.

Un porte-parole de l’Administration civile – l’organe du ministère de la Défense qui autorise les constructions en Cisjordanie – a corroboré les déclarations de Revivi, confirmant qu’aucun permis de construire n’avait été accordé dans les 24 heures suivant l’attaque.

Une souccah sur la colline d’Eitam, près d’Efrat, le 23 septembre 2018 (Crédit : Elyashiv Kamchi)

La publication Facebook du maire semblait être un moyen de montrer sa détermination après une attaque ayant ciblé un des résidents de sa ville – même si cela allait contre sa propre position que les constructions ne devraient pas être associées au terrorisme.

Yigal Dilmoni, directeur par intérim du conseil des implantations Yesha, a minimisé l’existence d’un réel débat parmi les responsables du mouvement d’implantation pour savoir comment les constructions devraient être présentées.

Oded Revivi. (Crédit : Avi Hyman Communications)

Tout en reconnaissant les préoccupations de certains à ce sujet, Dilmoni a rejetté l’idée que les appels à la construction après des attaques terroristes étaient néfastes aux autres efforts de développement des constructions.

« Nous construisons constamment, nous luttons et faisons pression pour obtenir plus de constructions chaque jour de l’année. Pourtant, quand il y a une attaque terroriste, je pense que chaque citoyen, et chaque sioniste, comprend que la réponse devrait être un coup similaire [démontrant] notre lien à Israël », a-t-il assuré, tout en appelant à une répression militaire plus forte après les attaques.

Daniella Weiss, l’ancienne maire de Kedumim, tient un discours proche de celui de Dilmoni.

« Ce n’est pas comme si l’on disait qu’il ne faudrait pas demander des constructions parce que le sang vient de couler », a déclaré Weiss qui reste active pour développer des avant-postes en Cisjordanie.

La militante de droite Daniella Weiss, le 13 février 2014 (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)

Pourtant, un responsable d’un conseil local de Cisjordanie, qui s’est exprimé sous condition d’anonymat, a expliqué que les responsables d’implantations auraient peur de payer le prix politique de telles déclarations tenues en public.

« Personne ne voudrait passer pour celui qui s’oppose aux constructions à n’importe quel moment. Je reste toujours prudent, j’évite de faire de telles demandes publiques au gouvernement après des attaques terroristes. Cela pourrait créer un dangereux précédent », a déclaré le chef du conseil.

Il a expliqué que les autres maires d’implantations sont forcés à lutter pour chaque projet. Les maires sont préoccupés du fait « que ces autorisations sont délivrées quand c’est pratique d’un point de vue politique ».

Construction de nouveaux bâtiments dans l’implantation de Naale, en Cisjordanie, le 8 février 2017. (Crédit : Flash90)

Tzvi Succot, le directeur du groupe d’extrême droite Otzma Yehudit, a fait écho à ses remarques. Il a affirmé que « ce ne sont pas les contructions qui empêcheront les attaques, mais plutôt une dissuasion [militaire] forte ».

Succot, un membre influent de l’implantation radicale de Yitzhar au nord de la Cisjordanie, considère qu’en annonçant des constructions après des attaques terroristes, « le gouvernement laisse entendre qu’un meurtre est l’équivalent de X nombre de permis de construire, au lieu de porter un coup puissant à l’ennemi ».

Il a cependant souligné qu’il y avait une différence sur la façon dont les responsables d’implantations et les officiels du gouvernement devraient réagir face à la violence.

Le directeur d’Otzma Yehudit, Tzvi Succot. (Capture d’écran : YouTube)

« Je peux comprendre qu’un responsable d’implantation utilise une attaque terroriste pour obtenir plus de constructions dans sa ville. Mais quand c’est le gouvernement qui le fait, c’est beaucoup plus gênant », a-t-il déclaré, affirmant que les déclarations des ministres devraient se concentrer sur des mesures de sécurité.

Sécurité contre sûreté

Les responsables des implantations ont tendance à formuler leurs demandes en terme de sécurité quand ils cherchent à obtenir le soutien du gouvernement pour de projets civils – même ceux qui ne sont pas liés au logement.

L’année dernière, Yossi Dagan, le président du Conseil régional de Samarie, a dressé une tente de protestation devant la résidence officielle du Premier ministre Benjamin Netanyahu à Jérusalem. Il a appelé le gouvernement à transférer des centaines de millions de shekels pour développer les routes de Cisjordanie et d’autres infrastructures.

Si les demandes d’autoroutes supplémentaires, d’éclairage public et de meilleur réseau mobile pourrait être plus naturellement présentées comme des problématiques liées à la sûreté, Dagan a choisi de les présenter comme des questions de sécurité nationale, en les associant au terrorisme et au conflit israélo-palestinien dans son ensemble.

Des représentants de familles, qui ont perdu des proches dans des attaques terroristes au-delà de la Ligne Verte, l’on rejoint dans sa protestation, qui comprenait une grève de la faim de cinq jours.

Probablement grâce à la présence de familles endeuillées, Dagan a réussi à obtenir le soutien de plus d’une dizaine de législateurs et de ministres de droite. Ils ont rendu visite aux représentants des familles endeuillées sous leurs tente, même si elles avaient été dressées en protestation contre les politiques de leur propre gouvernement.

Le président du conseil régional de Shomron, Yossi Dagan, Avi Naim et Hadas Mizrahi, président du conseil régional de Beit Aryeh, dans une tente de protestation installée devant la résidence du Premier ministre à Jérusalem le 5 novembre 2017. (Hadas Parush/Flash90)

Après quelques semaines, la protestation s’est achevée avec un document signé par Netanyahu. Le Premier ministre a promis d’attribuer une enveloppe de 800 millions de shekels (193 millions d’euros) pour l’infrastructure dans le budget 2018.

On a aussi remarqué l’absence du Conseil de Yesha, qui a choisi de travailler avec le gouvernement en coulisses afin d’assurer le transfert des fonds vers l’infrastructure.

Même si le conseil a souligné que l’argent avait été alloué malgré – plutôt que grâce à – la démarche plus combative de Dagan, les gros titres de journaux présentaient une situation différente : le choix de Dagan de lier ses demandes aux attaques terroristes avaient été payant.

De gauche à droite : les responsables du conseil de Yesha Shilo Adler, Hananel Dorani et Yigal Dilmoni dans leur bureau de Jérusalem, le 9 mai 2018 ( Crédit : Flash90)

Il semble, en effet, plus simple pour les dirigeants des implantations d’obtenir un soutien pour améliorer les infrastructures si elles sont associées au risques de terrorisme : la sécurité prend le dessus sur la sûreté.

En théorie, un mauvais réseau mobile autour d’Yitzhar n’est pas vraiment différent d’un mauvais réseau autour de Tel Aviv. Mais seulement dans l’une de ces communautés le risque d’attaque terroriste met les Israéliens en situation où ils ont besoin d’un bon réseau mobile afin de pouvoir contacter les forces de sécurité en cas d’urgence.

Paradoxalement, en articulant des campagnes sur des sujets civils au-delà de la Ligne verte autour des questions de sécurité, on risque de renforcer l’idée – que les responsables des implantations rejettent catégoriquement – que la Cisjordanie serait un endroit dangereux où habiter.

Succot se refuse à donner trop d’importance à problématique. Selon lui, les Israéliens sont de plus en plus nombreux à vouloir vivre au-delà de la Ligne Verte. « Si plus de permis de construire étaient attribués, je suis sûr qu’il y aurait beaucoup plus de personnes prêtes à déménager ici », a-t-il déclaré.

Dilmoni est toutefois bien conscient des problèmes qui découlent de surjouer l’importance de la situation sécuritaire en Cisjordanie.

« Quand on doit gérer le terrorisme, on se concentre sur le terrorisme, quand on doit gérer les affaires du quotidien, on gère les affaires du quotidien », a-t-il déclaré au sujet de la logique de travail de Conseil de Yesha.

Si la mort violente d’un père de famille israélien qui faisait ses courses dans un centre commercial rend difficile la distinction entre les questions militaires et civiles au-delà de la Ligne Verte, une telle distinction est fondamentale dans la mesure où le Conseil de Yesha veut faire venir plus de résidents.

C’est tout particulièrement vrai si le mouvement veut réaliser son objectif de faire passer de 450 000 à un million le nombre d’habitants des implantations en Cisjordanie.

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