Qu’est-ce que l’antisémitisme? La question divise une coalition juive américaine
Rechercher

Qu’est-ce que l’antisémitisme? La question divise une coalition juive américaine

Le Jewish Council for Public Affairs retire son nom de l'ours d'une newsletter collective, lui reprochant de dénoncer surtout l'antisémitisme émanant de la gauche

The Focus Project a été lancé en 2017 pour fournir des "sujets de discussion hebdomadaires sur les questions d'antisémitisme et de délégitimation d'Israël". (Crédit : Getty Images/JTA Montage)
The Focus Project a été lancé en 2017 pour fournir des "sujets de discussion hebdomadaires sur les questions d'antisémitisme et de délégitimation d'Israël". (Crédit : Getty Images/JTA Montage)

NEW YORK (JTA) — Lancée en 2017, cette newsletter hebdomadaire d’une coalition de groupes juifs et pro-Israël s’intéresse de près à l’antisémitisme et à la délégitimisation d’Israël et s’adresse à une liste restreinte de personnalités juives influentes.

Le Focus Project, d’après son directeur de communication stratégique, Scott Piro, donne des « conseils collectifs, non partisans aux membres de la communauté qui décident de s’inscrire à notre liste ». Il assure que tous les partenaires participants à la lettre d’information contribuent à son contenu « à voix égales ».

Ces partenaires sont la Conference of Presidents of Major American Jewish Organizations [Conférences des présidents], le Jewish Council for Public Affairs et l’Anti-Defamation League — ainsi que StandWithUs et The Israel Project, deux organisations connues pour leur défense acérée du gouvernement israélien et leur rejet des critiques d’Israël.

Dovid Efune, le rédacteur en chef de The Algemeiner, un journal juif avec une position éditoriale considérée de centre-droit, leur donne des conseils à cet effet à titre personnel, explique Scott Piro.

Mais le contenu de la newsletter a récemment poussé le Jewish Council for Public Affairs, ou JCPA, une organisation chapeautant plusieurs associations juives locales consacrées aux politiques publiques, à retirer son nom de l’ours de la lettre d’information, a appris la Jewish Telegraphic Agency de sources proches de l’affaire.

Le JTA a également appris de plusieurs sources que la décision, prise en avril, faisait suite à une conversation interne au sein de la direction de la JCPA et de certains spécialistes des relations avec la communauté juive relevant de la JCPA.

Le documentaire « Crossing the Line 2 » est consacré à l’augmentation des actes antisémites sur les campus nord-américains. (Crédit : capture d’écran/autorisation)

Cette initiative reflète le malaise ressenti par certains qui avaient le sentiment que la newsletter se consacrait davantage à la défense d’Israël qu’à l’antisémitisme et avait trop tendance à qualifier toute activité anti-Israël d’antisémite.

Ce qui a provoqué le débat ? La newsletter spéciale du 16 avril dernier qui désignait le boycott des implantations israéliennes d’Airbnb comme « antisémite ». Les professionnels trouvaient également que la lettre s’exprimait au nom de la JCPA, mais pas sur le ton et avec la formulation de son choix.

La JCPA, qui défend la solution à deux Etats et des positions principalement de gauche sur différents sujets nationaux, a pour objectif de forger de vastes alliances politiques et religieuses contre tout effort de boycott d’Israël.

Ben Friedman, le directeur du Conseil des relations de la communauté juive à Orlando, est l’un des nombreux directeurs du JCRC qui trouvent que la newsletter se concentre trop sur la gauche. Il dit s’être penché dessus en toute indépendance, sans les autres directeurs.

« Le Focus Project a tendance à s’intéresser, presque exclusivement, aux incidents anti-Israël et antisémites qui proviennent de la gauche », estime Ben Friedman, qui s’exprime en son nom. « Je pense que c’est une critique juste ».

Après avoir examiné les 63 newsletters envoyées depuis mi-mars 2018, la JTA a déterminé que deux tiers d’entre elles étaient consacrées à des activités anti-Israël. Les newsletters centrées sur l’antisémitisme citent des exemples issus des deux côtés du spectre politique, mais se penchaient de façon significative sur les occurrences issues de la gauche, et ce même alors que l’ADL, qui participe à la lettre, vient juste de signaler la hausse de l’extrémisme du nationalisme blanc qui est à l’origine des fusillades meurtrières de Pittsburgh et de Poway, près de San Diego.

Une femme et une jeune fille placent des papiers sur un petit mémorial dressé face à la synagogue Habad de Poway, en Californie, après une fusillade, le 27 avril 2019 (Crédit : SANDY HUFFAKER / AFP)

Aucune des organisations partenaires du Focus Project n’a accepté de s’entretenir officiellement avec la Jewish Telegraphic Agency pour cet article. Quelques-unes n’ont même pas répondu aux demandes de commentaires envoyées pendant une semaine, dont l’ADL et Malcolm Hoenlein, Le directeur exécutif adjoint de la Conférence des présidents.

Piro, le principal employé de l’initiative, n’a livré que de brèves réponses aux questions envoyées par e-mail et précisé qu’elles valaient pour toutes les organisations partenaires. L’initiative ne dispose pas de site internet et de comptes sur les réseaux sociaux.

« Le Focus Project développe et livre des points de discussion sur des thématiques actuelles liées à l’antisémitisme et à la délégitimation d’Israël », avait écrit Piro à JTA dans un e-mail l’année dernière. « Il faut les envisager comme le consensus exprimé par un spectre étendu de la communauté juive des États-Unis. Nous avons évoqué Farrakhan … et l’extrême droite. » (Les … proviennent du texte original.)

Louis Farrakhan, le leader de la Nation of Islam, a souvent défendu des idées antisémites. Même s’il affiche des opinions anti-féministes et homophobes, ses principaux soutiens se trouvent surtout à gauche. L’extrême droite [alt-right] est apparue en 2016, incarnant le nationalisme blanc et faisant fréquemment preuve d’antisémitisme.

Linda Sarsour lors de la Women’s March à Washington, DC, le 21 janvier 2017. (Crédit : Theo Wargo / Getty Images via JTA)

Cette semaine Piro nous écrivait : « [nous] ne ciblons pas un public en particulier et ne défendons pas de programme en particulier. Il ajoutait que la newsletter se penchait « sur des thèmes qui nous touchent tous ». A titre d’exemples, Piro a cité « les roquettes du Hamas frappant Israël, les émeutes à la frontière gazaouïe, les incidents antisémites, etc. »

Plusieurs organisations juives, dont le Centre d’action religieuse du mouvement réformé, le Conseil national des femmes juives et l’ADL ont assuré de la nécessité ou appelé à une surveillance plus stricte du nationalisme blanc.

D’autres, comme l’Organisation d’Amérique (ZOA), et des commentateurs, comme le conservateur Dennis Prager, insistent eux que la plus grande menace est incarnée par le « nouvel antisémitisme », qu’ils décrivent comme la haine des Juifs déguisée sous la forme d’activité anti-Israël. Ils considèrent le mouvement BDS et les militants pro-Palestiniens sur les campus universitaires comme l’avant-garde de ce nouvel antisémitisme. La newsletter Focus Project a utilisé ce terme de « nouvel antisémitisme » au moins cinq fois.

Alors que les organisations juives ont tendance à dire qu’il fallait dénoncer toutes les formes d’antisémitisme, le climat politique national est plus polarisé. Les républicains ne tardent jamais à dénoncer les démocrates en cas d’action anti-Israël, et les démocrates à reprocher aux républicains leur tolérance à l’égard du suprémacisme blanc.

Les conversations avec des personnes familières de la newsletter et de son contenu dépeignent l’image d’un projet largement consacré à la surveillance des activités anti-Israël et aux arguments pro-Israël.

Lorsqu’elle rapporte des cas d’antisémitisme, la plupart concerne la gauche, même si leur analyse s’efforce de faire preuve d’impartialité.

La représentante du Minnesota Ilhan Omar à Washington, le 6 mars 2019. (Crédit : AP/J. Scott Applewhite)

Trois e-mails envoyés depuis mars 2018 sont consacrés à la représentante démocrate du Congrès Ilhan Omar, et un s’est penché sur sa collègue démocrate Rashida Tlaib — des parlementaires musulmanes novices qui soutiennent le boycott d’Israël et qui ont été accusées de recourir à des tropes anti-juifs. La newsletter du 13 mars au lendemain de propos d’Ilhan Omar largement condamnés by Omar se félicitait de l’adoption par la Chambre des représentants d’une résolution portée par les démocrates condamnant toutes les formes de haine, mais avertissait également que certains élus « trouvaient des excuses à Mme Omar ou disaient qu’elles n’avaient pas l’intention de faire preuve d’antisémitisme – une tentative de dissimulation troublante. » Elle appelait les lecteurs à partager un « discours passionné contre l’antisémitisme » de l’élu démocrate Ted Deutch.

La lettre d’informations du 27 mars 2018 était titrée « L’antisémitisme croissant des États-Unis » Elle donnait deux exemples : une diffamation des Rothschild par Trayon White, un élu démocrate du conseil municipal de Washington, et une blague sur les Juifs qui seraient des danseurs bizarres du gouverneur de l’Etat de New York Andrew Cuomo, également démocrate.

L’e-mail contenait deux autres liens redirigeant les lecteurs vers des articles sur l’antisémitisme de la Marche des femmes et une louange d’Hitler par la chanteuse R&B Erykah Badu.

Cette même semaine, des prospectus antisémites découverts à l’Université du Minnesota dénonçaient les sénateurs démocrates Bernie Sanders et Chuck Schumer, pour leur défense d’une politique de contrôle des armes à feu. Un événement dont la lettre n’a pas fait état.

Un sujet jamais abordé par la newsletter depuis son lancement : la série d’attaques dont a fait l’objet l’homme d’affaires et philanthrope juif George Soros par des candidats républicains ou des militants de droite, que les critiques estiment comme alimentant les théories conspirationnistes anti-juives. Elle n’a, par exemple, pas évoqué l’engin explosif qui avait été placé dans la boîte aux lettres de la maison de Soros à New York par un homme qui ciblait les démocrates et la gauche.

Bien que la lettre ne se soit jamais intéressée à Soros, l’un de ses partenaires — l’ADL — s’est exprimé à plusieurs reprises sur le sujet l’année dernière. En octobre dernier, l’ADL a ainsi oublié une tribune mettant en garde contre les « responsables politiques et les commentateurs relayant ces conspirations non fondées [au sujet de Soros] qui valident par là les mythes haineux que propagent les antisémites ».

Jonathan Greenblatt, chef de l’Anti-Defamation League, s’exprimant à l’hôtel Grand Hyatt à New York, le 2 octobre 2015. (Leigh Vogel/Getty Images pour le Concordia Summit)

L’ADL est l’une des plus favorables à la dénonciation de l’antisémitisme sur tous les fronts. En janvier, la ligue a ainsi publié un rapport indiquant que « les tueries liées aux extrémistes en 2018 étaient largement liées à l’extrême droite ». En 2018, près de la moitié des cas de harcèlement visant les institutions juives « étaient l’œuvre de suprémacistes ou extrémistes blancs connus », d’après l’ADL.

Cette dernière a également critiqué les élues Tlaib et Omar et suit de près les activités anti-Israël et les mouvements de boycott du pays.

En mars, l’ADL a appelé les dirigeants au Congrès des deux partis « d’utiliser leur rôle de leader pour dénoncer et rejeter les tentatives de politisation de la lutte contre l’antisémitisme et pour s’unir de façon bipartisane pour combattre l’antisémitisme ».

Des personnes familières de la newsletter ont indiqué à la JTA que la cible principale de la newsletter sont les Américains de centre-gauche, susceptibles d’être ouverts à la critique d’Israël, surtout venue de la gauche.

En mars, elle comptait plus de 1 000 destinataires, majoritairement des spécialistes juifs ou pro-Israël, ou des rabbins. Cela va des employés de fédérations juives aux Hillel sur les campus, en passant par des membres de la fraternité juive AEPi.

Un guide de rédaction adressé aux organisations membres de l’initiative cette année donne un cadre terminologique. Il recommande une variété de termes considérés comme « pro-juifs, pro-Israël » et dresse un portrait favorable des politiques du gouvernement israélien.

Au lieu de « implantation israélienne », il invite à utiliser communauté israélienne ». A la place de « territoires occupés », préférez « territoires administrés conjointement ». « Restrictions sécuritaires à Gaza » est préférable à « blocus de Gaza ». Une version antérieure du guide suggérait d’employer le terme « antisémitisme » à la place de « critique d’Israël », avant d’être finalement supprimé.

Simon Deng at a rally organized by pro-Israel advocacy organizations Stand With Us (photo credit: courtesy Stand With Us)
Simon Deng lors d’un rassemblement organisé par une organisation pro-Israël, Stand With Us (Crédit : autorisation de Stand With Us)

Ben Friedman, de la JCRC d’Orlando, perçoit la newsletter comme partiale, mais note que les organisations partenaires dénoncent l’antisémitisme de tous bords. Plusieurs responsables juifs recevant la newsletter ont indiqué à la JTA qu’elle n’influençait pas leur réflexion sur ces questions.

« Tant que la JCPA et d’autres organisations s’élèvent contre toutes les formes d’antisémitisme, alors ce que fait ou ne fait pas le Focus Project n’est pas si important », estime Friedman. « Si tout le monde ne dénonçait que l’antisémitisme venu de la gauche, alors on pourrait dire, ‘Ce n’est pas équitable’. Mais dans l’ensemble, je ne sais pas si c’est mon avis ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...