Trump tergiverse sur l’Iran, laissant planer l’incertitude pour une nation divisée
Le recul américain pourrait décourager une partie des Iraniens, mais une intervention militaire risque de provoquer une déstabilisation régionale majeure, selon un expert
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The Conversation via Reuters – Une intervention américaine en Iran a pu sembler imminente, ces deniers temps. Des troupes américaines et britanniques avaient été retirées de plusieurs bases au Moyen-Orient, des moyens militaires américains avaient été déployés en position, et le président américain Donald Trump avait rassuré les manifestants dans les rues d’Iran en leur affirmant que « l’aide était en route ».
Puis, le 14 janvier, le président américain a déclaré aux journalistes qu’il avait reçu des informations provenant de « sources très fiables » indiquant que « les tueries avaient cessé » et que les exécutions de manifestants initialement prévues n’auraient finalement pas lieu.
Où en est donc aujourd’hui le mouvement de protestation en Iran ? En près de trois semaines de manifestations à travers le pays, plus de 3 000 personnes auraient été tuées, selon un média d’État qui a cité ce chiffre en date du 21 janvier. Ce dimanche, des médias évoquent plus de 30 000 morts.
Le régime théocratique, au pouvoir depuis la révolution de 1979, a été profondément ébranlé. Mais, comme à plusieurs reprises au cours des 25 dernières années, il semble avoir survécu à une nouvelle vague nationale de protestations et de dissidence émanant d’une population qui rejette massivement un système de gouvernance jugé oppressif.
Nous nous entretenons avec Scott Lucas, expert en politique du Moyen-Orient à l’University College Dublin, qui revient sur plusieurs questions clés.
Pensez-vous qu’une intervention américaine en Iran soit désormais exclue ?
« Je n’aime pas faire de cette histoire un récit centré sur Donald Trump. Elle devrait avant tout porter sur les véritables protagonistes : les Iraniens qui ont risqué leur vie pour obtenir des droits et des réformes. Mais allons-y.
L’approche rationnelle, pour toute administration américaine envisageant d’intervenir dans une situation de ce type, consiste à évaluer à la fois la situation intérieure en Iran et les dynamiques régionales.
Or, le président américain n’agit pas de manière rationnelle.
Il incarne une somme de contradictions, cherchant à être à la fois un homme fort et un « président de la paix ».
Il passe ainsi des jours à fanfaronner sur l’idée de déchaîner l’armée américaine contre le régime iranien.
Mais il se laisse aussi séduire par les signaux envoyés par Téhéran, qui se dit prêt à engager des négociations avec lui.
A un moment, des responsables de l’administration Trump ont fait savoir à leurs homologues européens et israéliens que des frappes américaines étaient imminentes. Mais les dirigeants iraniens ont envoyé un autre message : nous avons cessé de tuer des manifestants et nous n’exécuterons pas ceux qui sont détenus.
Trump est alors revenu à son mode « peut-être qu’ils me parleront en tant que président de la paix ». Les frappes ont donc été suspendues.
Éviter ce qui aurait pu devenir une confrontation désastreuse entre les États-Unis et l’Iran est un soulagement pour la région, et au-delà. Mais pour les Iraniens qui risquent leur vie dans les rues, ce recul est vécu comme un abandon et une source de découragement.
Plusieurs vagues de protestation ont marqué ce siècle. Cette fois-ci, est-ce différent ?
« Je considère ces mouvements nationaux, qui s’étendent sur plus de 25 ans, comme des vagues qui viennent frapper les côtes iraniennes. La première a eu lieu en 1999 : partie des universités, elle revendiquait des libertés politiques et sociales. Dix ans plus tard, une vague bien plus importante, la plus massive depuis la révolution islamique de 1979, a suivi la manipulation des élections présidentielles de 2009.
En 2019, les manifestations portaient sur les conditions économiques, en particulier le prix de l’essence, des denrées alimentaires et des produits de première nécessité. Trois ans plus tard à peine, une nouvelle vague a émergé avec les marches de 2022, qui ont duré des mois sous le slogan « Femmes, vie, liberté ».
« À chaque fois, en combinant l’usage d’une force meurtrière, des arrestations massives, des coupures de communication et la neutralisation des dirigeants de l’opposition, le régime est parvenu à étouffer les manifestations visibles. Mais le mécontentement et le désir de liberté demeurent sous la surface, prêts à alimenter une nouvelle vague. »
C’est ce choc qui, en décembre 2025, a servi de catalyseur à l’effondrement de la monnaie, alimentant une inflation qui a frappé de plein fouet les ménages comme les commerçants. Les aspirations plus larges d’une partie importante de la population iranienne ont toutefois rapidement transformé cette crise économique en une remise en cause plus profonde de la légitimité du régime.
Ali Khamenei serait déjà en train de planifier sa retraite. Comment la République islamique peut-elle s’adapter si elle veut survivre ?
À titre personnel, je ne pense pas que le guide suprême quittera ses fonctions tant qu’il sera physiquement en mesure de les exercer. Même s’il se montre moins présent dans la gestion du quotidien, il devrait rester à la tête du régime dans un avenir prévisible.
La réponse à la seconde question est plus simple encore, car le régime y a déjà répondu. Il ne s’adapte pas. Il applique le même schéma politique que lors de la première grande vague de manifestations étudiantes de 1999 : intimider l’opposition et les manifestants, les arrêter, les maltraiter, les contraindre à « avouer », les tuer si nécessaire, et restreindre les communications.
Puis vient la mobilisation de ses partisans dans la rue, appuyée par les médias d’État et par des porte-parole officieux. L’un des plus visibles, le commentateur anglophone Seyed Mohammad Marandi, ancien collègue à l’université de Birmingham, martèle que les « vrais Iraniens » soutiennent le régime, tandis que les manifestants seraient manipulés par les États-Unis et Israël.
Pourquoi Israël et les États arabes ont-ils déconseillé à Trump toute intervention américaine ?
Si Israël, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et d’autres États du Golfe pourraient tirer profit d’un affaiblissement du régime iranien, ils ne souhaitent pas pour autant un effondrement brutal sans successeur clairement identifié.
Ils savent aussi, paradoxalement, qu’une intervention militaire américaine risquerait de renforcer le pouvoir iranien. Depuis 1999, le régime présente systématiquement ses opposants comme des agents de Washington et de Tel-Aviv. Une attaque américaine viendrait conforter ce récit.
Le calcul sous-jacent est sans doute aussi géostratégique : une attaque américaine provoquerait une instabilité régionale majeure. L’Iran pourrait riposter contre des positions américaines ou celles des États du Golfe.
Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent environ 20 % du gaz naturel liquéfié et 25 % du pétrole transporté par voie maritime, serait directement menacé. Et même si les alliés régionaux de Téhéran ont été affaiblis, du groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah aux Houthis, les répercussions pourraient se faire sentir au Liban, au Yémen et au-delà.
Reza Pahlavi pourrait-il unifier le pays ou apporter une solution provisoire ?
Je reste très sceptique face à l’idée de « parachuter » le fils du dernier Shah comme dirigeant, que ce soit sous une forme monarchique ou non. Parti d’Iran à 18 ans en 1979, il s’est depuis autoproclamé Shah et chef d’un gouvernement en exil, s’alliant à des cercles royalistes tout en suscitant le rejet d’autres composantes de l’opposition.
Certains groupes de la diaspora iranienne lui sont très favorables, et il bénéficierait sans doute d’un soutien limité en Iran. Mais d’après mes échanges personnels, les reportages de terrain et des sondages tels que celui publié par The Conversation le 12 janvier, la plupart des Iraniens ne souhaitent pas le retour de la monarchie.
Les gens savent également, de par l’expérience de l’Irak voisin en 2003, qu’imposer un dirigeant étranger peut ne pas fonctionner. Le gouvernement supervisé par les États-Unis sous Ahmad Chalabi, qui, comme Pahlavi, avait passé plus de 40 ans à l’étranger, s’est rapidement effondré. L’Irak a connu une insurrection et une guerre civile qui ont fait des centaines de milliers de morts.
La question centrale dépasse donc largement la figure de Pahlavi. Malgré l’ampleur et le potentiel des manifestations actuelles, l’opposition manque d’organisation pour transformer cette mobilisation en projet politique, social et économique. Le régime y a veillé méthodiquement, en neutralisant les figures militantes par une stratégie de décapitation, via des arrestations et des emprisonnements. Comment aider les manifestants à combler ce vide organisationnel ?
Le régime a emprisonné bon nombre de figures populaires de la démocratie. L’une d’entre elles pourrait-elle être un leader crédible ?
Je raisonne moins en termes de « leader » qu’en termes de structures et d’organisation.
Parmi les prisonniers politiques de longue date figurent des responsables politiques comme Mostafa Tajzadeh, ancien ministre de l’Intérieur, incarcéré pendant l’essentiel des seize dernières années. On compte aussi des défenseurs des droits humains comme Narges Mohammadi, lauréate du prix Nobel de la paix, ou Majid Tavakoli, ainsi que des avocats tels que Nasrin Sotoudeh, sans oublier des syndicalistes, étudiants et journalistes.
Mir Hossein Mousavi a été Premier ministre de 1981 à 1989, avant la suppression de cette fonction. Il aurait remporté le premier tour de l’élection présidentielle de 2009 sans l’intervention du régime. Assigné à résidence depuis février 2011, il y vit avec son épouse, l’artiste et universitaire Zahra Rahnavard.
La libération de Mousavi aurait une portée symbolique majeure. Celle des autres prisonniers constituerait un levier concret pour l’opposition, en lui permettant de reconstruire des réseaux capables de porter un projet de transformation politique, économique et sociale.
C’est pourquoi, plutôt que de se focaliser sur les déclarations martiales de Donald Trump à propos d’une action militaire, il serait plus utile de concentrer l’attention internationale sur la libération de ces prisonniers et sur la réouverture des communications à l’intérieur de l’Iran et entre l’Iran et le reste du monde.
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