Un modèle de silo en argile invite à repenser l’évolution des sociétés
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Un modèle de silo en argile invite à repenser l’évolution des sociétés

Découvert à Tel Tsaf, dans la vallée du Jourdain, cet ustensile unique vieux de 7 200 ans témoigne des premiers rites agricoles connus dans le Proche Orient antique

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Danny Rosenberg, professeur à l'université de Haïfa, avec le modèle de silo en argile, vieux de 7 200 ans, retrouvé à Tel Tsaf, dans la vallée du Jourdain. (Crédit : Haifa University)
Danny Rosenberg, professeur à l'université de Haïfa, avec le modèle de silo en argile, vieux de 7 200 ans, retrouvé à Tel Tsaf, dans la vallée du Jourdain. (Crédit : Haifa University)

Cet ustensile de poterie unique témoigne d’un aspect religieux, voire politique, qui n’avait encore jamais été découvert concernant les modes de conservation de la nourriture dans le Proche-Orient antique, affirme l’équipe internationale d’archéologues de l’université de Haïfa et de l’Institut allemand d’archéologie de Berlin.

Orné de boules rouges, ce petit silo d’argile est le seul ustensile de ce type découvert, que ce soit au niveau géographique ou chronologique, a affirmé le professeur Danny Rosenberg du Zinman Institute of Archaeology de l’université de Haïfa au Times of Israël.

« C’est assez rare, et ça ne ressemble à aucun autre ustensile que nous ayons », a ajouté Rosenberg.

L’ustensile a été retrouvé en morceaux, il y a deux ans, dans une pièce qui semblait reliée à un ensemble de sépultures, également remplie d’un certain nombre de ce qui devait être d’anciens fonds de gros silos de stockage de blé et d’orge sur lesquels ont été trouvés des milliers de graines datant d’un millénaire.

L’ustensile a été récemment réparé, et il semblerait qu’il ait servi de modèle pour la construction de plus grands contenants et qu’il ait été également un objet de culte.

Des figurines rituelles et des objets de valeur ont été également retrouvés, notamment le plus ancien objet en cuivre dans le Levant, et des pièces faites d’obsidienne.

Un modèle de silo en argile, vieux de 7 200 ans, retrouvé à Tel Tsaf, dans la vallée du Jourdain. (Crédit : autorisation)
Un modèle de silo en argile, vieux de 7 200 ans, retrouvé à Tel Tsaf, dans la vallée du Jourdain. (Crédit : autorisation)

En raison du contexte dans lequel l’ustensile a été trouvé et de son aspect unique – il ne s’agit pas d’une casserole pour un usage quotidien – les archéologues estiment qu’il était réservé à un usage rituel.

« L’espace entier ne se limitait pas à une structure domestique », a déclaré Rosenberg.

La preuve des rites du stockage des céréales a été trouvée dans d’autres sociétés du Proche Orient, notamment dans l’Égypte antique ou en Mésopotamie. Cependant la découverte de Tel Tsaf est plus ancienne de quelques milliers d’années, selon les archéologues.

« Les découvertes de Tel Tsaf sont la première preuve d’un lien entre la conservation de nourriture à grande échelle, et l’existence d’un rite lié à la bonne conservation des produits agricoles stockés », a expliqué Rosenberg.

Les découvertes du modèle et des larges silos à céréales pourraient contraindre les archéologues à repenser l’organisation préhistorique.

Les débuts d’une société en évolution

L’implantation à Tel Tsaf, près de la rivière du Jourdain et de l’actuelle Jordanie, remonte à environ 5 200 -4 700 avant l’ère commune.

Selon l’équipe de chercheurs internationale, le site présente des
« conditions idéales pour étudier les changements dans l’économie des ménages et la complexité sociale émergente durant les étapes formatrices de la période chalcolithique. »

La découverte d’un garde-manger de grande ampleur suggère que les peuples antiques ont atteint une étape formative dans le développement de la société humaine.

Les fouilles de Tel Tsaf ont également permis d’exhumer une architecture en terre crue bien préservée, l’objet en métal le plus ancien de la région et la preuve d’échanges commerciaux réalisés sur de longues distances.

Dr. Florian Klimsha (à gauche), du département eurasien du German Archaeological Institute de Berlin durant les fouilles de Tel Tsaf, pendant l'été 2017. (Crédit : Facebook)
Dr. Florian Klimsha (à gauche), du département eurasien du German Archaeological Institute de Berlin durant les fouilles de Tel Tsaf, pendant l’été 2017. (Crédit : Facebook)

Le trésor des silos à grains représente une « preuve sans égale de la conservation » dans le Levant du sud à cette période, a indiqué Rosenberg.

« Vous aviez de la conservation, mais elle se limitait généralement à la famille nucléaire. En termes d’échelles, la quantité de céréales découverte dans chaque unité est immense. »

Tel Tsaf a été initialement identifiée dans les années 1940, durant une étude archéologique de la vallée de Beit Shean. Les premières fouilles ont pris place entre 1978 et 1980, quand les résultats de la sonde des tranchées profondes laissaient suggérer qu’il y avait eu deux périodes d’occupation sur le site : la période néolithique pré-céramique et la période chalcolithique.

Une autre série de fouilles a été organisée entre 2004 et 2007, et a permis d’apporter des preuves de l’existence d’une implantation au milieu et au début de la fin de l’époque chalcolithique.

La fouille a commencé en 2013 dans le cadre d’un projet multidisciplinaire conjoint entre l’Institut Zinman d’archéologie à l’université de Haïfa et le département eurasien de l’Institut allemand d’archéologie allemand de Berlin, sous la direction de Rosenberg et du docteur Florian Klimsha.

Les premières fouilles de Tel Tsaf. (Crédit : Yosef G rfinkel)
Les premières fouilles de Tel Tsaf. (Crédit : Yosef G rfinkel)

Selon le site du projet de recherche de Tel Tsaf, l’un des principaux objectifs de la fouille est l’exploration de la transition néolitihique-chalcolithique, via l’étude d’objets domestiques, pour mettre en lumière le statut économique des ménages.

Durant la saison 2017 du projet de Tel Tsaf, les archéologues et les bénévoles ont tenté d’atteindre les niveaux inférieurs du site pour mieux comprendre les origines du village.

Des perspectives importantes

Les archéologues ont écrit dans un article publié par l’Antiquity Journal qu’en plus des perspectives importantes que le modèle fournit sur le
« symbolisme lié à la conservation des céréales, à l’enterrement et à la régénération de la vie », il montre également la première preuve de la construction des « superstructures » de silos à céréales.

Le modèle de silo et les silos eux-mêmes désignent « la première apparition de stratégies distinctes pour le contrôle des moyens de production et pour l’accumulation des facteurs de richesses », ont écrit les archéologues.

En d’autres termes, la richesse pouvait être atteinte grâce à l’accumulation et à la distribution des produits nécessaires. La question qui anime les chercheurs est de savoir si l’accumulation était réalisée à des fins individuelles ou communes.

« Il se passe quelque chose en termes de conservation de céréales au-delà des besoins annuels », a expliqué Rosenberg. Il a supposé que la surproduction de céréales servait de monnaie d’échange contre de la poterie ou peut-être contre les objets en obsidienne retrouvés sur le site, qui proviennent du nord, voire d’endroits encore plus lointains.

« Nous avons trouvé un revêtement qui venait du Nil », a-t-il dit, beaucoup de perles et d’autres trouvailles qui indiquent la piste d’une production non-locale.

Pendant des années, les scientifiques ont débattu sur la façon dont les cultures stratifiées de l’Égypte antique ou de la Mésopotamie ont évolué. Les découvertes des moyens de conservation de Tel Tsaf peuvent nous aider à mieux comprendre ces phénomènes.

Les intellectuels pensaient que les sociétés étaient fondamentalement égalitaires, que « tout le monde avait la même quantité de bétail et de céréales », explique Rosenberg. Avec ces nouvelles données
« soudainement, il y a une sorte de déséquilibre, il n’y a plus d’égalité désormais. »

Rosenberg a ajouté que les preuves indiquent que la société n’en était qu’au début du processus de hiérarchie sociale, mais il est encore tôt pour en tirer des conclusions.

Entre les moyens de conservation et le fait que ces ustensiles aient pu servir à des rites, « non tentons de comprendre les débuts d’un processus qui a conduit à la création des premières villes. »

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