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Une exposition multimédia met en lumière des Juifs canadiens marginalisés

Dans une leçon de diversité du judaïsme, les Archives juives de l’Ontario et No Silence on Race donnent à entendre des voix juives que l'on n'a pas l'habitude d'entendre

Ariella Daniels photographiée pour l’exposition 'Periphery' à UJA Toronto. (Crédit : Liat Aharoni)
Ariella Daniels photographiée pour l’exposition 'Periphery' à UJA Toronto. (Crédit : Liat Aharoni)

TORONTO — Née à Toronto d’une mère juive et d’un père jamaïcain noir, Sara Yacobi-Harris explore l’identité juive depuis 10 ans. À l’université déjà, elle a réalisé le court-métrage « Qui est juif ? » comme projet de thèse et, en 2020, a cofondé l’organisation No Silence on Race pour renforcer l’inclusivité au sein de la communauté juive du Canada vis-à-vis de ceux qui ne font pas partie du courant dominant.

Aujourd’hui, sous les auspices des Archives juives de l’Ontario, qui font partie de la Fédération UJA du Grand Toronto, Yacobi-Harris a réalisé la partie cinématographique d’un projet photographique et cinématographique appelé « Periphery » qui met en lumière le pluralisme multiethnique et multiracial souvent négligé dans la communauté juive locale. Il présente les visages et voix de ceux qui cherchent à être reconnus par leurs compatriotes juifs, après avoir essuyé de l’indifférence ou un manque de compréhension, lorsque ce n’est pas une discrimination pure et simple.

« ‘Periphery » contribue à l’éclosion du débat, tant attendu dans notre communauté et au-delà, sur la question de savoir qui est juif et combien nous sommes ethniquement différents », a déclaré Yacobi-Harris au Times of Israel lors d’une récente interview.

« Ce projet vise à réimaginer le judaïsme et l’identité juive, de manière à permettre aux membres de la communauté de se réaliser vraiment. »

Depuis quelques mois, les visiteurs du Centre communautaire juif Prosserman (JCC), situé sur le campus Sherman, ont pu découvrir dans le hall principal l’exposition de photos « Periphery », qui vient de se terminer. On pouvait y admirer de grands portraits en couleur de personnes que l’on n’associe pas spontanément au judaïsme au Canada.

Avec leurs identités sociales croisées, les 10 hommes et femmes photographiés enrichissent le concept habituel d’identité juive. Ensemble, leurs origines biraciales / multiethniques comptent des origines noires / africaines, moyen-orientales, asiatiques, caribéennes et latino-américaines.

Le panel d’introduction décrit les photos, prises par la photographe torontoise Liat Aharoni, comme « présentant un éventail d’expériences allant de l’isolement à l’appartenance en passant par le racisme, l’unité et l’équité au sein de la communauté juive ».

L’exposition ‘Periphery’ à l’UJA de Toronto. (Crédit : Robert Sarner)

Des citations sous chaque portrait permettaient de contextualiser, de rendre les images plus évocatrices. Les mots d’Asha Allen-Silverstein, dont le père est juif et la mère noire, reflètent l’objectif de « Periphery » : « En tant que communauté, parlons race. Parlons des Juifs mixtes. Parlons de l’importance de ne pas dénier leur identité aux personnes. Parlons inclusion. »

L’exposition, qui s’est terminée à la fin du mois de mars, sera visible en ligne, tout comme le film documentaire qui l’accompagne, qui fera désormais partie de la collection permanente des Archives juives de l’Ontario (Ontario Jewish Archives ou OJA).

Les sujets de l’exposition prennent vie dans ce film de 27 minutes, abordant ce qui est clairement un sujet sensible pour les personnes interrogées, reflétant différentes minorités sous-représentées au sein de la communauté.

L’acteur Nobu Adilman se qualifie lui-même de « Juiponais », car son père est juif canadien et sa mère japonaise. « Qu’est-ce qui fait un Juif ? » demande-t-il. « Que devez-vous savoir pour être juif ? En tant que communauté juive, remettons en question l’idée de ce que signifie être juif et dissipons le mythe selon lequel il y a une seule façon de l’être. »

Comme tant d’autres dans le film, Sarah Aklilu est bien consciente de ses racines.

Sarah Aklilu photographiée pour l’exposition ‘Periphery’ à UJA Toronto. (Crédit : Liat Aharoni)

« Mon identité est juive, éthiopienne et canadienne », dit-elle. « En grandissant, mon identité juive a toujours été remise en question : « Êtes-vous juive ? » Cela m’a vraiment fait me demander qui je suis tout au long de ma vie. Je sais que je suis juive et j’ai l’impression de ne pas avoir à expliquer que je le suis. »

« Periphery » est née alors que l’OJA cherchait à enrichir et diversifier ses fonds pour mieux refléter sa communauté. « En notre qualité d’archives, nous aimons être aussi représentatifs que possible de la diversité de la communauté juive », explique Donna Bernardo-Ceriz, instigatrice et directrice générale du projet, qui n’est pas juive elle-même.

Donna Bernardo-Ceriz, directrice générale des Archives juives de l’Ontario. (Crédit : Autorisation)

Bernardo-Ceriz travaille à l’OJA depuis 2007.

« Après avoir évalué ce qui manquait au sein nos collections et, notamment, quel genre de voix n’étaient pas audibles, nous avons constaté que les communautés séfarades, LGBTQ +, ultra-orthodoxes et juives de couleur n’étaient pas bien représentées. Au cours des dernières années, nous avons essayé de combler certaines de ces lacunes. L’absence de Juifs de couleur dans les archives était problématique et devait être corrigée », dit-elle.

Il y a deux ans, le projet de l’OJA de se concentrer sur les Juifs de couleur a revêtu une plus grande urgence et pertinence en raison des événements survenus aux États-Unis.

« Nous avions toujours eu l’intention de les contacter et de commencer à collecter leur histoire pour les archiver », explique Bernardo-Ceriz. Mais en 2020, avec ce qui s’est passé dans le monde autour du racisme anti-Noirs, dans le sillage du meurtre de George Floyd, de nombreuses organisations en Amérique du Nord ont abordé la crise de manière frontale. C’est le cas de No Silence on Race, au sein de la communauté juive, fondée pour aborder l’expérience des Juifs de couleur au sein de la communauté.

Bernardo-Ceriz a contacté Yacobi-Harris après l’avoir entendue parler du travail de No Silence on Race lors d’une réunion du Downtown Jewish Community Council.

Sara Yacobi-Harris, réalisatrice du film Periphery, qui fait partie de l’exposition du même nom à UJA Toronto. (Crédit : Autorisation)

« J’ai trouvé que c’était un groupe vraiment formidable avec lequel nous pourrions travailler », dit Bernardo-Ceriz. « Ils se faisaient entendre au sein de la communauté juive, avaient un message auquel nous voulions donner davantage d’écho. Ils étaient également susceptibles de soutenir nos initiatives de recueil d’information sur la communauté juive multiraciale et multiethnique. »

Elle a proposé l’idée d’une exposition de photos à Yacobi-Harris, la présentant comme un moyen d’encourager les gens à faire don de documents à l’OJA et de proposer une exposition rendant audibles leur histoire.

Yacobi-Harris a accueilli avec enthousiasme l’idée d’une collaboration, suggérant d’ajouter une composante filmée pour raconter des histoires individuelles autour d’interviews assises.

L’expérience personnelle de Yacobi-Harris, qui a grandi dans la communauté juive de Toronto, a guidé sa participation au projet.

« J’étais à la fois dans et en-dehors du judaïsme, un mélange d’expériences intéressant », dit-elle. « Je me sentais seule de ne pas voir de gens qui me ressemblaient. On m’a souvent posé la question : « Comment êtes-vous juive ? Lequel de vos parents est juif ? Pourquoi êtes-vous ici? » Ces questions sont autant de micro-agressions, qui provoquent des remises en question, des remises en question de ma judéité et de mon identité juive. »

Au début de l’année 2021, après avoir reçu un financement du collectif Kultura de l’UJA, Yacobi-Harris a réuni une équipe créative et identifié des personnes sous-représentées au sein de la communauté prêtes à être photographiées et filmées. En plus des Juifs noirs, on retrouve des Juifs multiethniques, un Juif [devenu juif] par choix et un couple d’immigrants homosexuels du Brésil. Le confinement de Toronto en raison de la COVID a complexifié la tâche : la distanciation sociale et le port du masque ont affecté les prises de vues et le tournage des interviews.

« Malgré les protocoles COVID, j’ai eu à cœur de mettre les gens en confiance pour raconter leur histoire, car ce n’est pas toujours une jolie histoire et certains aspects sont difficiles à évoquer », explique Yacobi-Harris. « Je me suis demandée : « Comment faire en sorte que les participants sentent que nous allons traiter leur histoire et leur expérience avec respect, attention et amour, pour sensibiliser notre communauté à ces questions ? »

Le film tient ses promesses sur ce point.

Ariella Daniels interviewée pendant le tournage de Periphery, une partie de l’exposition du même nom à UJA Toronto. (Crédit : Liat Aharoni)

Les parents d’Ariella Daniels, Juifs d’Inde, ont dit à leurs enfants, en les élevant à Toronto, que leurs racines pouvaient les exposer à des difficultés.

« Nous avons eu deux conversations assez désagréables avec mes parents », dit Daniels à la caméra. « La première concernait l’antisémitisme. La seconde, la discrimination à laquelle nous pouvions être confrontés en tant que personnes de couleur au sein de la communauté juive. »

Asha Allen-Silverstein est tout aussi candide.

« Si vous avez l’air Noir, ce qui est mon cas, vous êtes Noir toute votre vie », dit-elle de manière factuelle. « Les gens ne me regardent pas et ne pensent pas que je suis juive. Jamais. Je ne pense pas que cela arrivera un jour. Donc, pendant longtemps, j’ai choisi d’être Noire. Il y a des moments où je me sens dans la peau d’un imposteur, parce que je n’incarne pas ce à quoi les gens s’attendent [en tant que Juif]. Lorsque vous vous présentez, vous savez que l’on va instantanément remettre en question, ou même quasiment ignorer votre identité [juive], la plupart du temps. »

En tant que personne qui s’est convertie au judaïsme, la danseuse Maxine Lee Ewaschuk est présentée dans le film sous un angle différent, n’ayant pas d’origine juive mais des racines irlandaises, polonaises, ukrainiennes et coréennes.

Asha Allen-Silverstein et son fils Sage Pearce photographiés pour l’exposition ‘Periphery’ à UJA Toronto. (Crédit : Liat Aharoni)

« Puis-je dire que je suis juive ? » demande-t-elle. « Quand puis-je dire que je suis juive ? Est-il jamais acceptable de dire que je suis juive avant d’avoir terminé la conversion, même si j’observe les règles du judaïsme dans ma vie quotidienne ? Parfois, je dis que je chemine vers le judaïsme, et cela me va finalement. »

Ensemble, les témoins de « Periphery » lancent un appel à la communauté juive de Toronto pour encourager la sensibilisation à la diversité ethnique juive, et promouvoir une plus grande inclusion.

« Si nous n’incluons pas toute la gamme des possibles dans la communauté juive, nous passons à côté de beaucoup de choses », dit Allen-Silverstein. « Laissons entrer les gens. Ne soyons pas si fermés, ainsi le monde aura réellement une idée de ce qu’est la diaspora juive. »

Maxine Lee Ewaschuk photographié pour l’exposition ‘Periphery’ à UJA Toronto. (Crédit : Liat Aharoni)

Daniel Sourani, dont les parents sont originaires de Bagdad et qui s’identifie devant la caméra comme un « juif irakien fier et gay », plaide également pour une plus grande affirmation de soi.

« Si vous vous sentez marginalisé, osez vous faire connaître et trouvez un endroit où votre voix pourra être entendue », dit-il. « Personne ne devrait penser qu’il doit se conformer à ce qui existe ou simplement se taire. Je ne pense pas que ce soit ainsi que nous allons rester forts en tant que communauté juive. »

Daniel Sourani photographié pour l’exposition ‘Periphery’ à UJA Toronto. (Crédit : Liat Aharoni)

À bien des égards, la sensibilité accrue de la communauté juive à la question de la diversité, de l’inclusion et de l’équité parmi les Juifs fait écho à une tendance similaire, à l’œuvre dans la société canadienne, en vertu de laquelle les minorités de toutes sortes sont mieux reconnues et accueillies, des personnes handicapées aux immigrants en passant par les personnes transgenres.

Yacobi-Harris, qui travaille maintenant à la distribution du film et le propose aux festivals de cinéma, développe parallèlement un programme autour de « Periphery », en partenariat avec l’OJA. Ce programme aura vocation à être utilisé comme ressource éducative dans les écoles juives et non juives d’Amérique du Nord, pour sensibiliser les jeunes aux minorités et les inciter à mieux les envisager que leurs parents.

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