Coronavirus : des soignants égyptiens traités en « parias »
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Coronavirus : des soignants égyptiens traités en « parias »

Face aux comportements hostiles vis-à-vis des personnels médicaux, des parlementaires envisagent une loi pour criminaliser les "brimades" dont ils sont victimes

Un volontaire portant un masque désinfecte un homme afin de lutter contre l'épidémie de COVID-19 dans le village de Shamma dans la province nord du delta du Nile de Menoufia en Egypte, le 1 avril 2020. (Photo par Mohamed el-Shahed / AFP)
Un volontaire portant un masque désinfecte un homme afin de lutter contre l'épidémie de COVID-19 dans le village de Shamma dans la province nord du delta du Nile de Menoufia en Egypte, le 1 avril 2020. (Photo par Mohamed el-Shahed / AFP)

« C’est comme si nous étions devenus des parias », déplore le docteur égyptien Ahmed Negm, forcé de déménager par ses voisins à Ismaïlia (est) après des rumeurs selon lesquelles il était « infecté par le nouveau coronavirus ».

Comme lui, d’autres soignants ont subi l’hostilité de la population. Les personnels médicaux sont pourtant traités en héros par la presse locale qui les surnomment « l’armée blanche de l’Egypte » pour leur lutte contre la maladie Covid-19.

A ce jour, parmi les 43 médecins ayant contracté le virus dans plusieurs hôpitaux du pays, quatre sont morts, d’après le syndicat des médecins égyptiens.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les infections de soignants constituent environ 13 % des cas enregistrés en Egypte, qui a officiellement recensé plus de 3 300 cas d’infection et 250 décès.

Le Dr Negm, 31 ans, avait choisi par précaution de s’isoler après avoir été en contact avec des personnes soupçonnées d’avoir contracté la maladie.

Bien que testé négatif, des rumeurs sur son infection supposée ont couru dans son quartier, certains allant jusqu’à le dénoncer à la police, d’autres lui demandant de déménager, arguant qu’il y avait « beaucoup d’enfants et de personnes âgées » dans le voisinage.

Et le harcèlement a continué jusqu’à ce qu’il cède. Rappelant le triste cas d’une infirmière en France.

« Marque d’infamie »

« Les gens sont pris de panique, mais ils exagèrent au point que ça devient une marque d’infamie, comme si on portait en nous le scandale », affirme le Dr Negm à l’AFP.

La semaine dernière, des villageois paniqués de la province de Daqahliya (nord), ont manifesté pour empêcher l’enterrement d’une femme médecin décédée du nouveau coronavirus, même si celle-ci ne pratiquait plus.

Dans un pays où les manifestations sont interdites, le gouvernement a réagi vigoureusement en arrêtant 23 personnes. Le parquet a qualifié les faits d’actes de « terrorisme ».

Le Premier ministre Mostafa Madbouli a déploré un incident « honteux », appelant les soignants à « ne pas tenir compte » de ces pratiques.

Dans une vidéo postée sur internet, une infirmière du gouvernorat de Dakhleya, testée positive en même temps que plusieurs de ses collègues, a expliqué que le groupe avait été contacté par des inconnus après la diffusion de leurs noms et coordonnées en ligne.

« Beaucoup nous ont appelés pour exprimer leur soutien et prier pour nous… mais d’autres nous ont accusés de répandre le virus », a-t-elle dit d’une voix tremblante, masque sur le visage.

« Nous sommes fatigués, ayez pitié », a-t-elle imploré.

Dans une autre vidéo en ligne, Dina Abdelsalam, médecin à Ismaïlia, a raconté que ses voisins l’avaient calomniée après avoir appris qu’elle travaillait dans un hôpital qui accueille des patients atteints du virus.

Le Dr Abdelsalam avait récemment déménagé dans un nouvel appartement pour ne pas mettre en danger sa famille. Ses nouveaux voisins ayant appris où elle travaillait ont hurlé dans la rue qu’elle « apportait la maladie » dans le quartier, a-t-elle affirmé.

La police est intervenue et, après quelques pourparlers, les voisins ont présenté leurs excuses.

« C’était inutile (…) après m’avoir traité comme suspecte (de crime) », a-t-elle réagi, avant d’ajouter : « Nous les soignants, nous souffrons (…) et vous ne faites qu’empirer (notre situation) ».

Plusieurs autres médecins au Caire, à Alexandrie (nord) et ailleurs se sont plaints sur Facebook de refus de prise en charge de chauffeurs de taxi ou de livraisons alimentaires par peur de contagion.

« Préjudiciable »

Le représentant de l’OMS en Egypte, Jean Jabbour, a dit à l’AFP que les pressions subies par les soignants rendaient leur situation déjà éprouvante « encore plus difficile ».

Selon lui, cela « va affaiblir notre combat contre (la maladie) Covid-19 et peut s’avérer gravement préjudiciable pour le pays ».

Face aux comportements hostiles vis-à-vis des personnels médicaux, des parlementaires envisagent une loi pour criminaliser les « brimades » dont ils sont victimes.

Depuis mars, l’Egypte a mis en place des mesures pour limiter la propagation du virus dans ce pays de plus de 100 millions d’habitants.

Outre le couvre-feu nocturne, restaurants, écoles, aéroports et sites touristiques sont fermés. De lourdes amendes, voire des peines de prison, sont prévues pour les contrevenants.

Mais de récentes vidéos montrent encore des foules lors de marchés locaux ou dans les transports publics peu avant l’heure du couvre-feu.

« Les gens ne se rendent pas compte », dit Heba al-Feky, une pharmacienne qui a récemment été forcée de descendre d’un taxi à cause de son métier.

« Ils s’en prennent à nous au lieu de renoncer à leurs habitudes qui ont plus de chances de les exposer à la maladie », déplore-t-elle.

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