Danemark : la seule commémoration heureuse de la Shoah au monde
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Danemark : la seule commémoration heureuse de la Shoah au monde

7 200 Juifs danois ont été transportés à bord de petits navires vers la Suède et sauvés, il y a 75 ans

Bent Lewinsky se prépare à célébrer le sauvetage des Juifs danois en 1943 devant la Grande Synagogue de Copenhague, le 11 octobre 2018. (Cnaan Liphshiz/JTA)
Bent Lewinsky se prépare à célébrer le sauvetage des Juifs danois en 1943 devant la Grande Synagogue de Copenhague, le 11 octobre 2018. (Cnaan Liphshiz/JTA)

COPENHAGUE, Danemark (JTA) – Partout dans le monde, les commémorations autour de la Shoah suivent plus ou moins le même protocole.

Des événements tristes où les participants s’habillent avec des couleurs sombres, où l’on entend généralement une interprétation émouvante du « El Malei Rachamim », prière de miséricorde, interprétée par un cantor qui nomme les camps nazis et les effroyables manières dont on a massacré les Juifs.

Les cérémonies moins traditionnelles peuvent inclure un chant funèbre discret, souvent israélien, et l' »Hatikvah », l’hymne national israélien.

Ce n’est pas le cas au Danemark, le seul pays au monde où presque tous les membres de la minorité juive ont été sauvés de la Shoah par la population locale dans le cadre d’une opération citoyenne qui a impliqué des milliers de personnes. Il y a 75 ans, 7 200 Juifs des pays scandinaves occupés par les nazis ont été transportés à bord de petits navires vers la Suède, pays neutre, en l’espace de quelques jours seulement.

La commémoration annuelle a lieu le jour anniversaire du sauvetage. On y rappelle la mort des 51 Juifs du Danemark qui ont péri dans le génocide. Mais cette commémoration est surtout un événement joyeux où la communauté entière se réunit pour célébrer son sauvetage avec des chants, des moments de joie et parfois un dîner communautaire festif.

Ce qui fut certainement le cas à l’occasion du 75e anniversaire du sauvetage.

Le 11 octobre, des centaines de personnes ont rempli la Grande Synagogue de Copenhague pour saluer leur prince héritier Federik avec une minute de silence, et accueillir le président israélien Reuven Rivlin avec une ovation endiablée. Susanne Bier, réalisatrice juive lauréate d’un Oscar, portait une robe rouge qui faisait penser à celle d’une soirée de gala. La cérémonie s’est terminée par la prestation d’une chorale féminine d’une école juive sur l’air de « Yaassé Shalom » et d’une chanson danoise patriotique écrite par l’auteur Hans Christian Andersen.

Helle Fromberg, (à gauche), et Thomas Gorlen lors de la célébration du sauvetage des Juifs danois à la Grande Synagogue de Copenhague, le 11 octobre 2018. (Cnaan Liphshiz/JTA)

« Cette cérémonie est empreinte d’une certaine tristesse à cause du souvenir de ceux qui ne sont plus là et pour nos frères qui ont péri », a expliqué Helle Fromberg, une institutrice de maternelle dont la mère a été sauvée. « Mais inévitablement, c’est aussi une commémoration du sauvetage, sans lequel la plupart des gens présents ici ne seraient pas en vie aujourd’hui. »

Fromberg et son mari, Thomas Gorlen, né en Norvège, célébrent la façon dont le mouvement de résistance danois a fait du pays un lieu hospitalier pour ses Juifs jusqu’à aujourd’hui.

« Il y a cette mentalité qui veut que peu importe qui ou ce que vous soyez, il importe seulement que vous suiviez les règles et que vous vous intégriez », explique-t-il. « Et les Juifs danois l’ont fait, si bien qu’ils n’ont jamais été considérés comme ‘étrangers' ».

Le couple qui vivait en Norvège, se dit « très heureux d’avoir fini par s’installer au Danemark et d’y élever nos enfants ». L’histoire du Danemark fait que « la communauté juive est plus sûre d’elle et intégrée » que dans les pays où les Juifs ont été massacrés par les nazis, souvent avec une importante collaboration des populations locales.

« Dans la majeure partie de l’Europe, la police a aidé les nazis à exterminer les Juifs », a expliqué Mme Fromberg. « Ici, la police a aidé les Juifs à fuir les nazis. Cela a évidemment un effet profond sur la façon dont un Juif se sent en grandissant dans cette société. »

Il y a d’autres exemples qui montrent que ce qui s’est passé au Danemark contraste avec le reste de l’Europe sous contrôle nazi.

Annelise Tchernia, 79 ans, se souvient d’avoir retrouvé la maison de sa famille « exactement comme nous l’avions quittée » après son retour de Suède avec ses parents. Ils y avaient passé au moins trois ans après leur fuite, rendue possible grâce à l’aide de leur médecin de famille, le regretté héros de la résistance Borghild Andersson.

Andersson s’est également occupé de la maison d’enfance de Tchernia, laissant ceux qui avaient besoin d’un logement y séjourner – mais à la condition de partir dès que les propriétaires reviendraient.

Alors que certains Juifs danois ont perdu des biens pendant leur absence, leur retour dans l’ensemble dans leurs foyers est un phénomène sans précédent en Europe, où d’innombrables survivants et demandeurs d’asile qui sont revenus ont été refoulés, certains même sauvagement, et d’autres tués.

Au Danemark, la préoccupation pour le sort des Juifs a été constante.

Le roi Christian X n’a pas, contrairement à la légende populaire, traversé Copenhague à cheval en portant l’étoile de David. Mais, comme il l’a écrit dans son journal, il a clairement dit qu’il considérait « nos propres Juifs comme des citoyens danois que les Allemands ne pouvaient y toucher ».

Le Premier ministre danois Laros Lokke Rasmussen s’est fait l’écho de ces paroles lors de son discours du 11 octobre à la synagogue.

« Une atteinte aux Juifs danois », a-t-il dit, « est une atteinte au Danemark. »

Le président Reuven Rivlin et le Premier ministre danois Lars Loekke Rasmussen assistent à une cérémonie au monument commémoratif « Staevnen » à Gilleleje, Danemark, le 11 octobre 2018 pour commémorer le 75e anniversaire du sauvetage des Juifs danois pendant la Shoah (Liselotte Sabroe/Ritzau Scanpix/AFP)

Pourtant, le sauvetage des Juifs danois n’a pas toujours été aussi glorieux. Beaucoup de pêcheurs et de marins qui ont transporté les Juifs vers la Suède par le détroit d’Oresund ont exigé un paiement, dans certains cas pour un montant équivalent à des milliers d’euros.

Tchernia se souvient qu’à la veille du départ de sa famille, son père a appelé son directeur de banque pour se faire verser suffisamment de liquidités afin de payer le trajet en bateau.

Mais elle n’est pas amère.

« Le pêcheur qui nous a fait traverser avait tellement peur que les Allemands viennent le chercher après avoir appris que les Juifs étaient partis, qu’il est resté en Suède », a-t-elle raconté. « Il avait aussi besoin d’argent pour s’en sortir. »

Le père de Tchernia a cherché un passeur pendant des jours avant qu’il ne trouve ce capitaine », raconte-t-elle. À un moment donné, son père est arrivé à Gilleleje, un village de pêcheurs situé à 65 km au nord de Copenhague, où les habitants ont caché 86 Juifs dans un grenier avant que les nazis ne les découvrent. Son père, réfugié russe qui avait grandi en entendant parler des pogroms, « a jeté un coup d’œil au lieu et a dit qu’il y avait trop de gens pour un petit endroit », et a emmené sa famille ailleurs, a dit Tchernia.

Le prince héritier du Danemark, Frederik, lors d’une visite au mémorial de la Shoah de Yad Vashem, à Jérusalem, le mercredi 30 octobre 2013. (AP Photo/Tsafrir Abayov, Pool)

Le 26 septembre, jour anniversaire de la traversée, elle et des dizaines d’autres Juifs danois ont assisté à une commémoration du sauvetage organisé par le rabbin Yitzi et Rochel Loewenthal, les émissaires du mouvement Habad au Danemark. L’événement comprenait le spectacle d’un groupe de klezmer et des témoignages de survivants.

Malgré la gratitude qu’elle éprouve envers les Danois qui ont sauvé sa famille, Tchernia et d’autres personnes vivant au Danemark aujourd’hui constatent que la tolérance qui avait présidé à cette opération a changé à la suite des réactions hostiles envers les immigrants musulmans.

Au cours de la dernière décennie, le Danemark a élaboré certaines des politiques d’immigration les plus strictes d’Europe, que le Washington Post a qualifiées l’année dernière d’“interdiction des musulmans [qui] ne porte pas son nom”. Le pays s’apprête maintenant à voter une résolution parlementaire qui part du principe que la circoncision non médicale des garçons est une forme de maltraitance des enfants.

« Il est dangereux de porter une kippa dans la rue », a dit Mme Tchernia, rappelant le meurtre en 2015 d’un vigile juif, Dan Uzan, par un djihadiste, devant la synagogue. Au Danemark, la violence antisémite provient principalement des musulmans, « mais ce ne sont pas seulement les musulmans qui créent le problème. Ça a changé toute la société. »

Rochel Lowenthal se demande si l’histoire danoise de la Shoah aurait été différente si les Juifs du pays, comme les musulmans d’aujourd’hui, avaient été plus facilement identifiables en tant que personnes étrangères.

« Les Juifs danois ont toujours été très intégrés », a ajouté Lowenthal, qui comme son mari, porte la pudique tenue distinctive des Juifs orthodoxes haredi. « Et je ne peux m’empêcher de me demander s’ils auraient presque tous été sauvés s’ils m’avaient ressemblé à moi et à mon mari. »

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