En exil, le responsable somalien pro-israélien exige des excuses
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Interview

En exil, le responsable somalien pro-israélien exige des excuses

Le diplomate Abdullahi Dool a pris la fuite, craignant pour sa sécurité en Somalie après avoir qualifié les Palestiniens "d'idiots et de tocards"

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Abdullahi Dool (Capture d'écran : Twitter)
Abdullahi Dool (Capture d'écran : Twitter)

Craignant pour sa sécurité, Abdullahi Dool, un haut diplomate somalien limogé de ses fonctions le mois dernier pour avoir prôné publiquement l’établissement de relations avec Israël, a été contraint de fuir son pays.

S’il est impatient de revenir en Somalie, il n’a pas été découragé par la fin anticipée de sa carrière et les injures incessantes publiées sur internet par les pro-Palestiniens. Il continue à appeler à un renforcement des relations entre Jérusalem et Mogadiscio – demandant également des excuses pour son renvoi.

« Je suis un partisan fervent de l’établissement de liens diplomatiques entre mon pays et Israël. Je connais de nombreuses personnes qui y sont également favorables. Tout comme moi, ils se demandent pourquoi cela prend tant de temps », explique l’ancien diplomate âgé de 59 ans au Times of Israel, dans un entretien exclusif accordé cette semaine.

La discussion a eu lieu via Whatsapp et par courriel. Dool n’a pas souhaité faire part du lieu où il se trouve actuellement.

Israël a « une grande influence dans la région et le monde entier », a ajouté Dool, qui, jusqu’au mois de mars dernier, était directeur du bureau des Affaires étrangères somalien.

« Je suis convaincu que forger des liens avec Israël est dans notre intérêt mutuel. L’une des raisons pour lesquelles nous devons absolument le faire aujourd’hui plutôt que demain, c’est pour mettre un terme à la guerre des extrémistes attisée contre notre population au quotidien. Les effusions de sang doivent s’arrêter au plus vite, et nous aurons besoin de toute l’aide qui nous sera possible d’obtenir à cette fin ».

Israël et la Somalie – un pays musulman situé dans la corne de l’Afrique – n’ont jamais eu de relations diplomatiques même si le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait rencontré en 2016, dans le plus grand secret, Hassan Sheik Mohamud, alors président du pays. L’Etat juif a, ces dernières années, accru ses tentatives de rapprochement avec les Etats africains à majorité musulmane. Un grand nombre d’entre eux s’intéressent à l’expertise israélienne dans la lutte contre le terrorisme islamique – un défi auquel la Somalie est également confrontée.

« Je pense qu’Israël peut nous aider à renverser le cours de la violence en faveur de notre pays », poursuit Dool. « Israël peut également ouvrir des portes à la Somalie en raison de son influence. On dit qu’on n’arrête pas le temps qui passe, et je pense que les liens avec Israël auraient dû être tissés il y a déjà longtemps. Mais ces relations représentent dorénavant à mes yeux une mission que je considère comme essentielle à accomplir ».

La carrière diplomatique de Dool qui aura duré 35 ans a connu une fin abrupte et soudaine le mois dernier à la suite de deux publications sur Twitter, après que la Somalie s’est abstenue de manière inattendue lors d’un vote d’une résolution portant sur l’occupation du Golan par Israël devant le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU.

Cette abstention avait suscité la colère : il s’agissait de la première fois qu’un Etat-membre de la Ligue arabe manquait une opportunité de faire condamner l’Etat juif dans un forum international majeur.

Faduma Abdullahi Mohamud (Capture d’écran : YouTube)

L’ambassadrice somalienne à l’ONU, à Genève, Faduma Abdullahi Mohamud, avait été immédiatement rappelée à Mogasdiscio. Un responsable somalien qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat a déclaré cette semaine au Times of Israel qu’elle était parvenue à convaincre ses responsables que son abstention avait été une erreur et qu’elle avait repris son poste depuis.

Mais Dool avait profité de l’occasion pour faire connaître ses convictions concernant la nécessité de mettre en place des liens avec l’Etat juif.

« Cela n’a que trop tardé. Etablir des liens diplomatiques ne portera préjudice à personne, mais promouvra la paix et la coopération », avait-il tweeté.

« Les Palestiniens sont leurs pires ennemis », avait-il écrit dans une autre publication. « Ils ne manquent jamais une occasion de rater leur chance. A Gaza, ce sont des idiots, des tocards. Ils devraient être condamnés à chaque fois qu’ils s’en prennent à des civils. Il est dans notre intérêt de nous ouvrir à Israël ».

La lettre dans laquelle le ministre somalien des Affaires étrangères explique les raisons du limogeage du haut-diplomate Abdullahi Dool (Autorisation)

Deux jours plus tard, le ministre des Affaires étrangères Ahmed Isse Awad avait renvoyé Doll – entré au service étranger de la Somalie en 1983.

Le même jour, Abdinur Mohamed, porte-parole du président Mohamed Abdullahi Mohamed, avait déclaré sur Twitter que tant qu’Israël retiendrait des « terres musulmanes » et que Jérusalem continuerait à refuser aux Palestiniens leurs droits, la Somalie n’entretiendrait jamais de relations diplomatiques avec Israël. Ceux qui affirment le contraire, continuait le tweet, ne peuvent pas travailler pour le gouvernement somalien.

Dans l’entretien accordé cette semaine au Times of Israel, Dool, père de quatre enfants, n’a pas voulu dire où il se trouvait actuellement – notant seulement qu’il était dans un lieu « peu éloigné de mon pays ».

S’il a eu le sentiment qu’il devait quitter la Somalie et qu’il reconnaît qu’il lui est impossible d’y retourner pour le moment, Dool rechigne à admettre qu’il est dorénavant en exil. « Je ne me suis pas exilé, mais ma sécurité dans mon pays s’est trouvée gravement compromise par la publicité générée par mon limogeage », confie-t-il.

Interrogé sur ce qu’il prévoit pour l’avenir, il répond : « Je n’ai pas de boule de cristal qui me permettrait de savoir ce qu’il arrivera demain, mais je pense que je vais rester éloigné un certain temps, ma situation actuelle n’étant pas favorable à un retour immédiat. J’aime véritablement mon pays, il me passionne, et il va vraiment me manquer ».

Dool explique qu’il voudrait rester en Somalie mais qu’il aura « besoin d’une protection pour y vivre en raison de la publicité non-nécessaire qui a été générée par mon limogeage ».

Abdullahi Dool, au centre, avec des dignitaires étrangers à Mogadiscio (Autorisation)

Les réactions sévères à ses tweets l’ont beaucoup surpris dans la mesure où il avait noté sur son profil qu’il s’exprimait uniquement en son nom, dit-il.

« En fait, j’ai été décontenancé par les réactions. Je ne me doutais pas que mes tweets, basés sur mes convictions personnelles, entraîneraient une telle réaction ! Je sais très bien quelle est la différence entre des publications officielles et celles qui reflètent une opinion bien à soi », poursuit Dool.

« Comme vous le savez, nous ne sommes pas des machines. Nous sommes des êtres humains et nous avons nos convictions », ajoute-t-il.

Même s’il reste surpris par la virulence des réactions, il indique qu’il ne changerait rien aujourd’hui à ce qu’il a fait « parce que ce sont mes convictions », insiste-t-il.

Dool est né en 1960 à Beletwyne, à côté de la frontière qui sépare la Somalie et l’Ethiopie. Après des études universitaires en Inde, il a rejoint le ministère des Affaires étrangères à Mogadiscio. Il a été en poste au Koweït et à Londres.

Après le début de la guerre civile dans son pays, il avait quitté l’ambassade du Royaume-Uni, mais était resté à Londres, se lançant dans une carrière de consultant privé. Presque 20 ans plus tard, en 2011, il est retourné en Somalie, où il a été vice-ministre de l’Energie avant d’assumer plusieurs postes de haut rang au ministère des Affaires étrangères.

Abdullahi Dool devant l’ambassade de la Somalie à Londres dans les années 1990 (Autorisation)

De retour à Mogadiscio, encore en proie aux agitations, il survécut à trois bombardements, dont un lui ayant cassé la clavicule gauche. Mais malgré les violences continues et la fin soudaine de sa carrière diplomatique en raison de ses tweets – qu’il a rapidement supprimés après leur publication – Dool reste farouchement patriote.

« Notre pays a tous les ingrédients nécessaires pour réussir. Au-delà des bénédictions connues que Dieu a répandu sur notre pays, la Somalie a une population dynamique, vibrante et entrepreneuriale », explique-t-il. « Je pense que l’avenir de la Somalie est lumineux et brillant ».

Il se refuse même à critiquer les responsables de son limogeage sans ménagement.

« Je pense qu’il n’y a rien à tirer de la mesquinerie. Il faut aller au-delà des choses mesquines », note-t-il. « D’un autre côté, je pense que nuire à notre pays, à son image, à ses intérêts ou à son standing n’est pas patriote et que c’est contre-productif. On ne peut pas scier la branche sur laquelle on est assis. Si nous portons préjudice au nom ou à la position de notre pays, qui nous respectera ? Qui montrera de la solidarité ? Et pour cette raison, il n’est pas patriotique de mon point de vue de parler en mal de nos responsables et de nos dirigeants ».

Abdullahi Dool, au centre, représentant son pays lors d’une récente conférence (Autorisation)

Dool critique néanmoins âprement le porte-parole du président, qui a déclaré qu’aucun responsable réclamant l’établissement de liens avec Israël ne pouvait continuer à servir le pays. Selon Dool, le président et le Premier ministre somalien « n’auraient pas dû autoriser une telle faute » au sein du gouvernement.

« Comme vous le savez », ajoute-t-il, « notre pays dépend de la communauté internationale en termes de soutien et de solidarité, et la pratique de l’antisémitisme au sein de notre gouvernement est inacceptable – si ce n’est impensable. Le fanatisme au sein du gouvernement va à l’encontre de tout ce que nous défendons en tant que nation ».

Un ministère des Affaires étrangères doit tout simplement réaliser ce qui est dans l’intérêt du pays, note-t-il. « Et personne ne devrait être pénalisé de simplement accomplir sa mission. Il est de notre devoir d’apporter une vision, un objectif et une direction à la politique étrangère de notre pays ».

« Je pense que la vaste majorité de notre population se réjouira de l’établissement de liens avec Israël »

Tandis que la Somalie fait partie du monde arabe et qu’elle continuera à en faire partie, déclare Dool, cela ne doit pas empêcher le pays de mettre en place des relations officielles avec Israël.

« Il y a plus de 20 pays musulmans qui entretiennent des liens diplomatiques avec Israël… Il n’y a absolument aucune raison pour que la Somalie ne puisse pas avoir également des relations diplomatiques avec Israël », s’exclame-t-il.

Ce message, l’ancien diplomate continue à le propager sur son compte Twitter, où il a également qualifié l’aventure spatiale israélienne – au cours de laquelle une sonde a été envoyée vers la Lune – de « grand pas en avant ».

Continuer à bouder Israël ne viendra pas en aide aux Palestiniens, affirme Dool. Pendant toute l’interview – contrairement à ses tweets – il évite toutefois les quolibets à l’encontre de ces derniers.

« Je veux le bien des Palestiniens. Mes positionnements personnels sur les Palestiniens sont conformes au positionnement national adopté par mon pays. Ils comprennent une solution à deux Etats, dans laquelle les deux nations vivront côte à côte, dans la paix et en harmonie », avec Jérusalem-Est en tant que capitale palestinienne et Jérusalem-Ouest en tant que capitale israélienne, explique-t-il.

Comment et pourquoi en est-il venu à considérer qu’un renforcement des liens avec Israël serait bénéfique à la Somalie ? A cette question, Dool répond : « Vous semblez croire que cette idée pourrait ne reposer sur rien. Je ne le crois pas. Au contraire, je crois réellement que forger des relations avec Israël est dans l’intérêt national de mon pays. Nous pouvons évidemment ignorer les tendances régionales et mondiales, mais seulement à nos risques et périls ».

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