États-Unis : L’antisémitisme est bien pire que ce qui est rapporté, dit la CoP
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États-Unis : L’antisémitisme est bien pire que ce qui est rapporté, dit la CoP

La vaste majorité des incidents ne sont pas signalés, selon Malcolm Hoenlein, leader de la Conference of Presidents ; l'intersectionnalité serait le moteur des dernières attaques

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le vice-président de la CoP (Conference of Presidents of Major American Jewish Organizations) Malcolm Hoenlein, à droite, et le directeur-général de l'organisation, William Daroff, dans les bureaux du Times of Israel à Jérusalem. (Crédit :  Times of Israel)
Le vice-président de la CoP (Conference of Presidents of Major American Jewish Organizations) Malcolm Hoenlein, à droite, et le directeur-général de l'organisation, William Daroff, dans les bureaux du Times of Israel à Jérusalem. (Crédit : Times of Israel)

L’antisémitisme aux États-Unis est encore plus généralisé que ce que laissent croire les apparences, a commenté lundi Malcolm Hoenlein, vice-président de la CoP (Conference of Presidents of Major American Jewish Organizations).

« La situation est bien pire dans la mesure où la majorité des incidents ne sont pas rapportés », a déclaré Hoenlein au Times of Israel à l’issue d’une réunion avec le personnel de l’organisation à Jérusalem, à laquelle il a participé aux côtés de la présidente de la Conference, Dianne Lob, et de son directeur-général, William Daroff.

« Nous sommes informés d’incidents antisémites sans discontinuer. Je le constate non seulement dans ma communauté, mais également par le biais de rabbins qui entrent en contact avec moi, ou d’autres. Et souvent, la police ne va pas catégoriser ces incidents comme crime de haine parce qu’alors, le FBI doit être impliqué – et le FBI ne le souhaite pas nécessairement, parce qu’il y a beaucoup de bureaucratie à faire, etc… Mais il y a une hostilité croissante, et la majorité des incidents ne sont pas rapportés – même si le nombre d’incidents précisément signalés a connu une augmentation nette ».

Il y a eu une augmentation drastique du nombre d’incidents antisémites dans tous les États-Unis dans le contexte du conflit récent qui a opposé Israël et Gaza.

A New York City, des Juifs ont été agressés dans les rues sur fond de rassemblements propalestiniens auxquels ont répondu des manifestations pro-israéliennes, au début du mois de mai.

Dans les jours qui ont suivi, les Juifs de New York ont fait savoir sur les réseaux sociaux qu’ils avaient été menacés, harcelés, parfois frappés parce qu’ils étaient Juifs.

Des synagogues en Floride, dans l’Illinois et en Arizona ont été prises pour cible. Deux incidents antisémites ont par ailleurs été filmés à Los Angeles.

D’importantes personnalités de New York – notamment le maire Bill de Blasio, le sénateur Chuck Schumer et le gouverneur Andrew Cuomo – traversent le pont de Brooklyn durant une manifestation massive contre l’antisémitisme, le 5 janvier 2020 (Capture d’écran)

Ces incidents antisémites ont décidé certains membres de la communauté à renoncer à arborer publiquement des symboles juifs par crainte d’être agressés.

La CoP (Conference of Presidents of Major American Jewish Organizations) est une organisation-cadre réunissant 52 organisations juives américaines. Elle est chargée d’intervenir sur des questions nationales et internationales.

« L’antisémitisme a véritablement secoué notre communauté », a souligné Hoenlein. « Le sentiment d’insécurité s’est largement propagé, même parmi des secteurs qui estimaient qu’ils n’étaient pas vulnérables face à ce que les Juifs orthodoxes étaient amenés parfois à subir en termes d’attaques en raison de leur visibilité. Maintenant, nous assistons à une haine antijuive qui est présente partout. Des gens sont arrêtés dans la rue et on leur demande s’ils sont Juifs », a-t-il déploré.

La présidente de la Chambre des Représentants, Nancy Pelosi, prend la parole lors d’un rassemblement virtuel pour lutter contre l’antisémitisme le 27 mai 2021. (Capture d’écran / YouTube via JTA)

Qualifiant le phénomène de « généralisé dans tout le pays », Hoenlein a indiqué qu’il constatait les effets de l’antisémitisme et de la haine d’Israël dans le milieu universitaire, dans la politique et dans les médias.

« Nous avons des membres juifs, dans des facultés, qui sont en danger et dont l’emploi est en péril parce qu’ils ont été identifiés comme étant pro-israéliens ou qu’ils ont refusé de rejoindre l’offensive anti-israélienne », a-t-il ajouté.

Chez les politiques, Hoenlein a évoqué Andrew Yang, candidat à la mairie de New York, qui a fait part de son soutien à Israël et condamné le Hamas sur Twitter.

Yang s’est rétracté sous les pressions des activistes propalestiniens et de la représentante de New York, Alexandria Ocasio-Cortez – disant dans une publication que « mon tweet a été outrageusement simpliste concernant le traitement d’un conflit dont la longue histoire est complexe et pleine de tragédies ». Il a ajouté avoir « échoué à reconnaître la douleur, la souffrance des deux parties ».

Hoenlein a aussi souligné la Une de l’édition du New York Times en date du 28 mai – qui présentait des photographies d’enfants tués à Gaza et en Israël au cours des combats récents, avec le titre : « Ils n’étaient que des enfants ». Le journal ne publie habituellement pas d’images d’enfants tués par les soldats américains sur sa première page.

« Cette Une a choqué les membres de la communauté et a choqué tout le monde bien davantage que tout ce dont je peux récemment me souvenir en termes de hasbara, » ou de communication pro-israélienne, a noté Hoenlein.

Jewish lives matter ?

Dianne Lob, présidente de la CoP, a expliqué qu’une grande partie de la recrudescence récente de l’antisémitisme émane du discours tenu par l’aile gauche de l’échiquier politique américain.

Dianne Lob , présidente de la CoP. (Autorisation : Conférence des présidents des principales organisations juives américaines via JTA)

« Je pense que nous ne pouvons pas sous-estimer l’influence de l’intersectionnalité », a-t-elle déclaré.

« Le langage utilisé est très similaire à celui du mouvement Black Lives Matter », a-t-elle continué.

Hoenlein en a convenu, affirmant que les combats récents survenus à Gaza ont été un tournant qui a été marqué par une nouvelle utilisation des idées qui entourent l’intersectionnalité, cette fois contre les Juifs.

« Je pense que c’est un moment très grave », a-t-il noté. « Je pense que cela représente un changement dans les plaques tectoniques. C’est un changement fondamental », a-t-il insisté.

Un convoi de voitures filmé sur Finchley Road dont les passagers hurlent des insultes antisémites à Londres, le 16 mai 2021. (Capture d’écran)

« Je le pense parce qu’on prend pour cible les Juifs de façon collective et l’État d’Israël, en affirmant qu’ils oppriment une population de couleur, qu’on utilise le colonialisme et tous les mots de code utilisés dans la culture woke et dans la cancel culture – un grand nombre de ces mots sont antisémites – et qu’on les applique aux Juifs », a-t-il expliqué. “

« Je dois dire qu’un gros travail avait déjà été effectué, ces dernières années, à travers l’intersectionnalité : ce n’est pas comme si c’était une nouveauté. On a pu le voir à Ferguson, on a pu le voir à d’autres endroits où le lien avait été fait. Mais la guerre a apporté une ouverture permettant de dépeindre Israël d’une manière très négative et de s’attaquer aux personnes qui défendent Israël ».

Illustration : Un homme portant une kippa tient une pancarte « Jews for Black Lives » lors de la manifestation hebdomadaire de Black Lives Matter « Jackie Lacey Must Go ! » devant le Hall of Justice à Los Angeles, Californie, le 9 septembre 2020. (VALERIE MACON / AFP)

« On a bien vu comment Black Lives Matter et d’autres se sont transformés, par le biais de l’intersectionnalité, en mouvements anti-israéliens aux fortes composantes antisémites », a affirmé William Daroff, directeur-général de la CoP. « Je pense que nous devons séparer les deux mais reconnaître les interrelations entretenues ».

Hoenlein a souligné le rôle positif du président américain Joe Biden, et son mérite « pour être resté ferme et pour avoir donné le ton, dans son administration, en faveur de la défense d’Israël, mais aussi pour avoir mis en garde contre l’antisémitisme ».

Notre propre histoire d’oppression

Dans le contexte préoccupant qu’ils décrivent, les leaders de la CoP pensent avoir un rôle à tenir pour s’attaquer à l’antisémitisme et au sentiment anti-israélien croissants. Ils se disent très déterminés à assumer cette responsabilité.

« Nous constatons beaucoup de faiblesses des deux côtés », a indiqué Hoenlein, « et le partenariat entre l’extrême-gauche et l’extrême-droite devenant plus clivant, le centre se perdant, nous avons à reconstruire tout cela et à refaire du sujet qui nous intéresse une question bipartisane, pas seulement partisane ».

Hoenlein a expliqué que l’organisation œuvrait actuellement à remettre en place des coalitions avec d’autres communautés des États-Unis, tout en réclamant une législation qui puisse donner les moyens aux autorités locales et aux forces de l’ordre de s’attaquer à la haine antijuive. Il a ajouté que les « leaders d’opinion » devaient être tenus pour responsables de leurs propos.

Dua Lipa arrive lors de la 63e cérémonie des Grammy Awards au Convention Center de Los Angeles, le 14 mars 2021. (Crédit : Jordan Strauss/Invision/AP, File)

« Jusqu’à présent, ils ont été en capacité de s’en sortir plutôt bien », a-t-il déclaré.

Pour Daroff, il est crucial que les organisations juives américaines combattent un narratif affirmant qu’Israël serait un « bastion colonial blanc ».

Il a estimé que les Juifs et les défenseurs d’Israël devaient avancer un narratif alternatif soulignant « qu’il y a des Israéliens noirs ou à la peau brune, qui s’engagent et qui ont leur propre histoire d’oppression et de survie ».

« Nous avons défilé ensemble dans le passé, nous avons été discriminés, il y avait des quartiers où il nous était interdit de vivre. Il y avait des emplois auxquels nous ne pouvions pas accéder, il y a eu des lynchages de Juifs : Nous devons nous réapproprier ce narratif, montrer que nous ne sommes pas du mauvais côté des barricades comme souhaiteraient les mouvements anti-israéliens souhaiteraient le démontrer. »

Hoenlein a poursuivi en disant que la recrudescence de l’antisémitisme aux États-Unis avait alarmé certains qui, dans le passé, ne s’étaient jamais engagés dans cette problématique et il a fait savoir qu’il tentait de rassembler des professionnels des médias pour tenter de les déterminer à riposter à la haine antijuive.

Des membres de la communauté juive éthiopienne arrivent à l’aéroport Ben Gourion, près de Tel-Aviv, le 3 décembre 2020. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

« Nous avons les esprits les plus brillants qui travaillent dans les médias que nous pouvons rallier à notre cause. Et aujourd’hui, ils souhaitent se joindre à nous pour la toute première fois ».

Il a cité d’anciens dirigeants de corporations telles que NBC, CBS, et CNN, ainsi que « certains des influenceurs les plus importants et les plus créatifs, qui ne sont pas tous Juifs, et qui parlent à 40 millions de personnes par jour ».

Un autre élément majeur de la réponse, ce sont les jeunes Juifs.

« Envoyer des jeunes lors d’un voyage [Taglit] Birthright en Israël une fois qu’ils ont 18 ans, c’est formidable. Mais si on les ignore au cours des 17 années précédentes, ils ne seront pas prêts quand ils entreront à l’université », a dit Hoenlein. « Et nos jeunes sont souvent leaders dans ces mouvements, ils en sont les proies privilégiées. Et d’autres ont peur de s’exprimer à cause des intimidations, parce qu’ils ne maîtrisent pas suffisamment le sujet. »

Des étudiants anti-israéliens de l’université Columbia érigent un faux « mur de l’apartheid » devant l’emblématique Low Library, pendant la Semaine contre l’apartheid israélien, le 3 mars 2016. Illustration. (Crédit : Uriel Heilman)

« Nous devons faire beaucoup plus pour sensibiliser et informer au sein de notre communauté et notamment les étudiants, en particulier sur les campus où ils sont très vulnérables ».

Hoenlein a voulu terminer sur une note d’espoir, soulignant que « la vaste majorité des Américains est pro-israélienne ».

« Je pense que c’est une réalité chez les Démocrates comme chez les Républicains. Elle peut être constatée dans les votes du Congrès. Mais ce soutien s’affaiblit et la tendance va continuer si nous ne faisons pas quelque chose pour la stopper – et la stopper de manière décisive ».

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