Israël est-il perdu sans Netanyahu, ou perdons-nous Israël à cause de Netanyahu?
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Opinion

Israël est-il perdu sans Netanyahu, ou perdons-nous Israël à cause de Netanyahu?

En avril, ses opposants n'ont pu convaincre les électeurs que le Premier ministre était toxique ; à la veille du nouveau scrutin, il mène encore la campagne la plus retentissante

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu prononce un discours à Hébron lors d'un événement marquant l'anniversaire des émeutes de 1929 à Hébron, le 4 septembre 2019. (MENAHEM KAHANA / AFP)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu prononce un discours à Hébron lors d'un événement marquant l'anniversaire des émeutes de 1929 à Hébron, le 4 septembre 2019. (MENAHEM KAHANA / AFP)

Il est Premier ministre et contrôle notre gouvernement tout entier.

Il est notre ministre de la Défense – il supervise la lutte pour empêcher l’Iran de se doter d’armes nucléaires, la bataille contre le Hezbollah au Sud-Liban, la confrontation avec le Hamas à Gaza et d’innombrables autres défis pour notre sécurité nationale.

Il a récemment renoncé à son poste de ministre des Affaires étrangères, mais il continue de diriger la politique étrangère d’Israël : il s’est précipité pour rencontrer des personnalités telles que le Premier ministre britannique Boris Johnson (la semaine dernière) et le président russe Vladimir Poutine (probablement cette semaine) ; il coordonne étroitement les relations avec le gouvernement Trump directement et via son fidèle ambassadeur aux États-Unis, Ron Dermer ; il s’est rendu en Extrême-Orient et en Afrique, et dans des destinations auxquelles les Israéliens n’ont pas accès.

Il préside la politique économique d’Israël, dominant son ministre des Finances neutralisé, soulignant la transition d’Israël, pays des oranges de Jaffa, à l’Israël, pays de la technologie, de l’innovation et des cyber compétences.

A LIRE : Netanyahu est-il un magicien de l’économie ? Les chiffres disent autre chose

Il est aussi, soit dit en passant, notre ministre des Affaires de la diaspora et, depuis la semaine dernière, notre ministre des Affaires sociales. Il est aussi officiellement notre ministre de la Santé, puisque l’allégeance du parti Yahadout HaTorah au sionisme ne s’étend que jusqu’à autoriser son chef à officier comme vice-ministre de la Santé et à assister aux réunions du Cabinet, sans toutefois servir comme ministre à part entière dans le gouvernement de l’État juif.

Comment fait Netanyahu ? Où trouve-t-il le temps, l’expertise nécessaire et l’énergie alors qu’il fêtera ses 70 ans le mois prochain ?

Sauf que ce n’est pas tout.

C’est Netanyahu qui supervise la stratégie de la campagne. C’est Netanyahu qui négocie les accords préélectoraux avec les alliés et les rivaux. C’est Netanyahu qui détermine clairement à quel point le déshonneur est une délégitimation pré-électorale des électeurs arabes ; Netanyahu qui décide si et avec quelle force défendre le déploiement des observateurs des partis avec des caméras dans les bureaux de vote

Pendant la majeure partie de l’année dernière, il a également dirigé les efforts de son parti, le Likud, pour conserver le pouvoir… lors de deux élections – celle d’avril, au cours de laquelle il pensait avoir gagné, mais s’est simplement avéré ne pas avoir perdu, et le nouveau scrutin que lui-même, Avigdor Liberman et les deux partis ultra orthodoxes nous ont imposé.

C’est Netanyahu qui supervise la stratégie de la campagne. C’est Netanyahu qui négocie les accords préélectoraux avec les alliés et les rivaux. C’est Netanyahu qui détermine à quel point il est difficile de délégitimer les électeurs arabes avant les élections ; c’est Netanyahu qui décide si et dans quelle mesure il faut se faire le champion du déploiement d’observateurs des partis avec caméras dans les bureaux de vote – même lorsque le juge qui supervise les élections et son propre conseiller juridique du gouvernement ne le souhaitent pas.

C’est Netanyahu qui mène la campagne nationale avec le plus de vigueur que n’importe lequel de ses comparses du Likud, ou même que la plupart de ses rivaux politiques. C’est Netanyahu qui apparaît dans les vidéos du Likud. C’est Netanyahu qui donne des interviews continues aux médias dans les derniers jours de la campagne.

Sauf que ce n’est pas tout.

Depuis près de trois ans, Netanyahu fait l’objet d’une enquête dans trois affaires judiciaires, qui a abouti en février à la décision du procureur général Avichai Mandelblit de l’inculper de fraude et d’abus de confiance dans les trois affaires, et de corruption dans l’une d’entre elles, sous réserve d’une audience préalable.

En plus de ses responsabilités nationales et politiques, Netanyahu a supervisé sa propre défense alors qu’il se bat pour éviter la prison – répondre aux questions des enquêteurs, rassembler son équipe juridique, faire de son mieux pour contrôler le récit de ces enquêtes sur les pots-de-vin telles que le public le perçoit.

Selon le projet d’acte d’accusation, Netanyahu a en outre consacré au fil des ans un temps considérable à rallier autant de médias israéliens que possible à sa cause – en ajoutant au soutien de son propre journal interne Israel Hayom une couverture favorable du site web Walla, obtenue au travers d’accords de contrepartie illégaux au profit de ses propriétaires, tout en tentant de faire de même avec Yediot Ahronoth le plus grand empire médiatique du pays.

Et ce n’est toujours pas tout.

Il rentre également chez lui tous les soirs auprès de sa femme, Sara, impliquée dans des démêlés judiciaires intermittents que le Premier ministre tente également de régler, et qui défend ses propres intérêts politiques – par des listes noires d’hommes et de femmes que le chef du gouvernement peut ou non engager, renvoyer, promouvoir et/ou inviter à rejoindre le parti du Likud.

Il a également la responsabilité parentale d’un fils, Yair, qui s’est octroyé une importante présence médiatique à part entière, contribuant sans relâche à l’agitation politique sur les réseaux sociaux par une certaine forme de violence en ligne.

Être Premier ministre d’Israël doit être l’une des tâches les plus difficiles de la planète. Même des décisions et des politiques tout à fait raisonnables peuvent avoir des conséquences catastrophiques. La marge d’erreur est considérablement étroite. Et Benjamin Netanyahu a occupé ce poste, et bien d’autres encore, tout en s’adonnant à toutes sortes d’autres distractions et en épuisant son temps, son énergie et sa sagesse, pendant plus longtemps que tout autre Israélien, et sans interruption depuis une décennie.

Il n’a pas l’intention d’arrêter maintenant.

Personne ne sait comment le scrutin de la semaine prochaine va se dérouler. Les élections israéliennes sont impossibles à prédire, en tout temps, avec tant de partis en lice et des changements minimes qui ont la capacité de modifier l’arithmétique de la coalition. Mais ces élections sont sans précédent – un second vote cinq mois après le précédent, avec toutes sortes de conséquences inimaginables.

Toute estimation de la participation, par exemple, n’est qu’une supposition. D’innombrables personnes m’ont dit ces derniers jours qu’elles en avaient tellement marre de toute cette affaire qu’elles ne voteront pas ; je n’ai aucun moyen de savoir pour quel parti ils ne voteront pas. Comment le vote arabe sera-t-il affecté par le vacarme des caméras dans les bureaux de vote ? La part ultra-orthodoxe du vote va-t-elle augmenter parce que les rabbins veilleront à ce que personne ne reste à la maison ? Dans quelle mesure l’affirmation de Kakhol lavan selon laquelle 170 000 de ses électeurs potentiels seront à l’étranger le jour du scrutin est-elle crédible ?

Le chef du parti Kakhol lavan, Benny Gantz, s’entretient avec des journalistes près de l’implantation Migdal Oz en Cisjordanie, après la mort de l’étudiant de yeshiva Dvir Yehuda lors d’un attentat terroriste, le 8 août 2019. (Crédit : Gershon Elinson / Flash90)

Et comme l’a montré le fiasco d’avril, nous ne saurons peut-être même pas qui a gagné au terme des élections, lorsque tous les votes seront décomptés. Ô comme nous nous sommes moqués de Benny Gantz, le leader de Kakhol lavan, qui a prononcé un discours de victoire quelques heures après la fermeture des bureaux de vote, alors qu’il était clair que le seul sondage de sortie des urnes qui lui donnait la possibilité de former une coalition était impertinent. Mais, ô comme les moqueries se sont retournées contre nous et Netanyahu, sept semaines plus tard, quand il s’est avéré que le discours de victoire du Premier ministre dans la nuit était également injustifié, parce que ce fauteur de troubles « de gauche » Liberman était vraiment sérieux quand il avait promis de ne pas rejoindre la coalition.

Il est difficile d’abandonner le diable que vous connaissez. A moins que le diable que vous ne connaissez pas soit très persuasif.

Pourtant, il serait idiot de parier contre Netanyahu.

Une demi-génération a grandi en ne connaissant personne d’autre que lui comme Premier ministre. Quand il n’y a pas de limite à la durée du
mandat ; quand la psyché israélienne n’est pas câblée pour savoir que, de temps en temps, le pays change de direction ; quand les menaces venant de l’extérieur sont si graves, complexes et implacables, il devient difficile d’abandonner le mal que vous connaissez. Sauf si le mal que vous ne connaissez pas est très persuasif.

De nombreux Israéliens sont profondément préoccupés par la volonté manifeste de Netanyahu de faire dans la bassesse pour rester au pouvoir. Ils sont troublés par ses attaques contre l’électorat arabe, les médias, les prétendus ennemis et conspirateurs de son propre parti, les policiers, le ministère public, les tribunaux et, maintenant, le processus électoral. Il n’y a eu aucune preuve crédible de fraude généralisée au cours des derniers scrutins, et à peine aucune preuve crédible d’infractions mineures. Assurer l’intégrité du processus électoral, comme l’a clairement indiqué le juge de la Cour suprême qui supervise nos élections, relève en tout état de cause de la commission centrale électorale, et non des partis politiques candidats eux-mêmes, qui sont manifestement les observateurs les moins indépendants et les moins fiables. Pourtant, Netanyahu insiste sournoisement pour dire que les observateurs de parti qui utilisent des caméras et des smartphones pour filmer dans les bureaux de vote contribuent au renforcement de notre démocratie.

Certains Israéliens sont troublés par les affaires de corruption. Certains craignent qu’il ne biaise sa politique de défense à des fins politiques, notamment en assumant la responsabilité des frappes militaires israéliennes à l’étranger – et donc en invitant l’ennemi à réagir – là où une politique d’ambivalence avait prévalu auparavant. Certains craignent qu’Israël, sous Netanyahu et Donald Trump, soit devenu une cause à parti unique aux Etats-Unis, et que notre alliance la plus vitale commence à s’effilocher le jour où un démocrate occupera la Maison Blanche. Certains déplorent la rupture des relations avec une grande partie de la diaspora juive, en raison du refus de Netanyahu de restreindre le monopole ultra-orthodoxe sur la pratique religieuse ici et l’attitude froide du gouvernement envers les courants non orthodoxes du judaïsme.

Certains Israéliens sont préoccupés par la centralisation croissante du pouvoir entre les mains de Netanyahu.

Mais pour beaucoup d’entre eux aussi, cette centralisation du pouvoir, depuis tant d’années, rend la proposition d’un Israël sans Netanyahu à la barre, un Israël sans son roi Bibi, tout sauf terrifiant.

Au cours de la campagne d’avril, un parti dirigé par trois anciens chefs d’état-major de Tsahal a convaincu une partie de l’électorat qu’Israël ne serait pas à la dérive sans Netanyahu et ne serait pas vulnérable sans son King Bibi. Une partie de l’électorat l’a entendu, mais une pas assez importante pour le détrôner.

Gantz était épuisé à l’arrière de sa voiture à la fin de la campagne électorale, le jour du scrutin ; Netanyahu, transpirant dans son costume sur le sable de la plage de Netanya, appelait les électeurs à sortir de l’eau, concurrençant le lapin Duracell. En avril, Netanyahu avait l’air d’en vouloir plus ; rien n’a changé sur ce front depuis cinq mois.

Netanyahu voudrait nous faire croire qu’Israël serait perdu sans lui. Ses opposants soutiennent que, avec lui, nous perdons Israël. C’est le but des élections de la semaine prochaine. Au moment d’écrire ces lignes, Netanyahu, par des moyens équitables et honnêtes, fait valoir son point de vue avec plus d’énergie que ses concurrents. Plus efficacement ? Nous verrons bien.

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