Les juifs orthodoxes d’Anvers et le coronavirus
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Les juifs orthodoxes d’Anvers et le coronavirus

Certains saluent la rapidité d'action des rabbins, d'autres la réponse commune unifiée des 20 000 membres de la communauté, dans un pays lourdement touché par l'épidémie

À titre d'illustration : des Juifs ultra-orthodoxes dans une rue d'Anvers, en Belgique, le 16 mars 2016. (Crédit : Cnaan Liphshiz)
À titre d'illustration : des Juifs ultra-orthodoxes dans une rue d'Anvers, en Belgique, le 16 mars 2016. (Crédit : Cnaan Liphshiz)

JTA – La plupart des quelque 20 000 Juifs ultra-orthodoxes d’Anvers, en Belgique, vivent à proximité les uns des autres dans un quartier central, une zone d’environ 20 rues étroites qui borde la principale gare de la ville.

Alors que de nombreuses communautés orthodoxes à travers le monde ont eu du mal pendant la pandémie de coronavirus à former des minyan [NdT : le quorum de dix hommes nécessaire à la récitation de certains passages de la prière et à la lecture de la Torah] – de nombreux juifs d’Anvers ont développé une astuce pour le faire : se rassembler sur le balcon de leur appartement.

Pendant des mois, les voisins juifs ont récité des prières les uns avec les autres de balcon en balcon. Le bruit était parfois si fort que les voisins non juifs se plaignaient auprès de la police, rapporte la Gazet van Antwerpen. Certains ont même placé un rouleau de la Torah dans une cour visible depuis des centaines d’appartements du même bloc, ajoute le rabbin Pinchas Kornfeld, secrétaire général de Machsike Hadas, la principale communauté religieuse d’Anvers.

« Nous avons trois minyanim rien que dans ma rue », décrit M. Kornfeld. « Bien sûr que la synagogue me manque, c’est un lieu de réflexion, d’interaction sociale, d’appartenance. Mais ces minyanim des balcons donnent une certaine normalité, ils ont maintenu le rythme de la vie et la capacité de prier ».

Ce cadre unique pourrait être l’une des raisons pour lesquelles la communauté orthodoxe de la ville a évité la catastrophe Covid-19 qui l’inquiétait.

La communauté a prévu en mars que 85 % de ses membres pourraient contracter le coronavirus en raison de sa vie en proche communauté et de ses fréquentes interactions sociales, et que plus de 500 pourraient en mourir. Un tabou communautaire sur la manière d’aborder l’épidémie, que certains ont qualifiée de fléau du monde laïc, a ajouté au danger.

À titre d’illustration : des habitants sur leurs balcons, lors du confinement partiel dû à la Covid-19, à Anvers, le 21 avril 2020. (Crédit : AP Photo/Virginia Mayo)

Pourtant, la communauté juive d’Anvers a surmonté la pandémie – qui a tué environ 10 000 de ses compatriotes, donnant à la Belgique le taux de mortalité dû à la Covid-19 par habitant le plus élevé au monde (derrière le micro-État de Saint-Marin) – de façon surprenante. A ce jour, 11 personnes de la communauté juive de la ville ont succombé à la maladie, toutes âgées ou présentant des pathologies antérieures, ont indiqué les dirigeants de la communauté à la JTA.

Les membres de la communauté estiment que le leadership responsable de leurs rabbins et la discipline de leurs adeptes dans l’exécution des directives sanitaires ont endigué la propagation du virus.

« Nous sommes bénis, car nous avons des rabbins qui ont donné des instructions claires et des membres de la communauté qui ont écouté », commente Shlomo Stroh, un militant communautaire de 38 ans et père de sept enfants.

Mais au début, c’est le contraire qui semblait se produire. La projection de la communauté elle-même a été influencée par le fait que certains membres semblaient faire fi des instructions du gouvernement de s’isoler et de s’abstenir de prier en groupe.

À un moment donné, Shmulie Markowitz, chef de l’unité d’urgence et de sauvetage de la communauté juive Hatzole d’Anvers, a envoyé un message WhatsApp à de nombreux Juifs de la ville, les exhortant à respecter les règles qui interdisaient à plus de 10 personnes d’occuper le même espace dans un magasin.

Des membres de la communauté juive belge dans les rues du quartier juif d’Anvers, en Belgique, le 7 août 2014. (Johanna Geron/FLASH90)

« Les gens ne respectent pas la queue, et ils amènent leurs enfants avec eux, et cela doit cesser », exhortait-il dans le message.

Au début, la communauté a également minimisé le danger du virus.

Les gens l’appellent « la maladie » ou disent qu’ils sont « tombés malades », mais il y a un tabou, une stigmatisation et un sentiment de honte », a déclaré Martin Rosenblum, un médecin local comptant plusieurs patients Haredim, ou ultra-orthodoxes, à la JTA en avril. « Cela signifie que certaines personnes atteintes du virus attendent d’être en très mauvais état avant d’essayer d’aller à l’hôpital ou de demander de l’aide ».

Mais la communauté a agi rapidement suite à la projection du taux de mortalité, en mettant en place des mesures strictes de distanciation sociale qui comprenaient la fermeture de toutes les synagogues le 13 mars – cinq jours avant que les autorités fédérales n’imposent un confinement national.

« Ce n’est que quelques jours, mais avec une pandémie qui croît de façon exponentielle, c’était une première étape cruciale », indique Shlomo Stroh, qui a participé au processus de décision mené du rabbin en chef de la ville, Aaron Schiff, et le beit din, ou tribunal rabbinique de la ville.

Deux Juifs marchent dans une rue d’Anvers, en Belgique, le 22 août 2018 (Crédit : Cnaan Liphshiz)

Faire adhérer la communauté juive orthodoxe d’Anvers à la distanciation sociale a été un « processus progressif », selon Claude Marinower, échevin chargé, entre autres, des efforts de communication de la municipalité.

« Au début, il y a eu un certain repli » de la part de certains membres de la communauté contre la fermeture des synagogues, témoigne Claude Marinower, qui est juif mais pas orthodoxe. Mais « il y a eu plus de coopération au fur et à mesure que l’ampleur de la pandémie s’est révélée – et surtout en Belgique, où environ 10 000 personnes sont mortes du coronavirus ».

« Lorsque les rabbins ont émis des instructions fermes contre les rassemblements, cela a été accepté par tous », ajoute-t-il.

Michael Freilich, un député juif orthodoxe d’Anvers qui siège au Parlement fédéral, a également attribué le faible taux de mortalité parmi les Juifs à la direction des rabbins combinée à la stricte mise en application des règles par les autorités. Ensemble, explique-t-il à JTA, « cela signifie que nous avons été sauvés du désastre ».

Les efforts n’ont pas toujours été faciles. Le 15 mars, plus de 20 étudiants d’une yeshiva se sont barricadés à l’intérieur d’une synagogue lorsque la police leur a demandé de sortir et de maintenir une distance sociale, rapporte HLN. Ils ont fini par laisser entrer les officiers.

Un père ultra-orthodoxe emmène ses enfants à l’école Jesode Hatorah d’Anvers (Photo d’illustration : Cnaan Liphshiz/JTA)

Des dizaines d’amendes ont été infligées à des membres de la communauté orthodoxe pour non-respect du confinement, ou pour s’être rassemblés pour le minyan ou dans des épiceries, rapporte un membre de la communauté à la JTA sous couvert d’anonymat. La source ajoute que c’est la police, et non les rabbins, qui est à l’origine de l’effort de distanciation sociale.

« La véritable raison pour laquelle nous avons été épargnés de nombreux décès est la très grande rigueur des autorités et la stricte application des règles par la police », soutient la source. « Donc oui, les rabbins ont joué un rôle, mais seulement après qu’ils n’ont pas eu le choix de faire autrement ».

D’autres rabbins influents dans le monde entier ont été moins cohérents dans leurs messages aux membres de la communauté.

Le rabbin Chaim Kanievsky, un dirigeant des Juifs lituaniens basé en Israël, a ordonné aux écoles israéliennes strictement orthodoxes d’ignorer les ordres de fermeture du ministère de la Santé le 18 mars. Il ordonnerait la fermeture de ces écoles le 29 mars.

Le rabbin Chaim Kanievsky chez lui à Bnei Brak, le 26 décembre 2019. (Yaakov Nahumi/Flash90)

D’autres ont promulgué des décrets de distanciation sociale qui ont souvent été ignorés, notamment dans le quartier londonien de Stamford Hill, où de nombreux membres orthodoxes ont des liens familiaux étroits avec des membres de la communauté anversoise. Comme aux États-Unis, la police britannique est intervenue à plusieurs reprises pour disperser des rassemblements de Juifs orthodoxes, y compris lors de mariages et de groupes de prière.

Un autre facteur qui a aidé les Juifs d’Anvers était leur unité. Comme l’explique Shlomo Stroh, Stamford Hill est « trop grand », avec trop de courants juifs séparés. Il était plus difficile de les mettre tous sur la même longueur d’onde.

« Anvers a aussi des franges marginales, comme les Satmar [dynastie hassidique] et d’autres, mais aucune n’est assez grande [pour faire cavalier seul] », précise le militant.

Le rabbin Kornfeld estime que la disposition et la démographie de la communauté juive d’Anvers ont certainement contribué à maintenir le moral des membres et à leur permettre d’observer plus facilement les mesures de distanciation sociale et les fermetures de synagogues.

En général, un membre éminent de la communauté ou un chantre local du quartier lisait à haute voix un rouleau de la Torah qu’il emportait au centre d’une cour intérieure. Des dizaines de résidents priaient depuis les balcons à l’étage avec lui.

Bien que certains se soient plaints du bruit, Barbara Pieters, une habitante du quartier, a confié à la Gazet van Antwerpen qu’elle appréciait les prières au balcon.

« Habituellement, nous allons aux concerts, maintenant nous les avons dans notre cour », dit-elle. « Il est intéressant d’entendre ce qui se passe habituellement seulement à la synagogue ».

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