L’idée d’une normalisation entre Israël et le Soudan provoque des remous
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L’idée d’une normalisation entre Israël et le Soudan provoque des remous

Le gouvernement civil soudanais a déclaré que la décision du général Burhan de normaliser les relations avec Israël était "unilatérale" et que celle-ci "dépassait son mandat"

Le général soudanais Abdel Fattah al-Burhan, chef du conseil militaire, s'exprime lors d'un rassemblement soutenu par l'armée, dans le district d'Omdurman, à l'ouest de Khartoum, au Soudan, le 29 juin 2019. (AP Photo/Hussein Malla)
Le général soudanais Abdel Fattah al-Burhan, chef du conseil militaire, s'exprime lors d'un rassemblement soutenu par l'armée, dans le district d'Omdurman, à l'ouest de Khartoum, au Soudan, le 29 juin 2019. (AP Photo/Hussein Malla)

Au début du mois, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a rencontré en Ouganda Abdel Fattah al-Burhan, général et président du Conseil de souveraineté de la République du Soudan, en vue d’une normalisation des relations diplomatiques entre les deux pays, qui n’en ont officiellement aucune.

Cette rencontre marquait un tournant décisif pour les deux pays, autrefois ennemis jurés et toujours techniquement en guerre. Le Soudan – un pays arabo-musulman du nord-est de l’Afrique – s’est récemment éloigné de l’influence de l’Iran sur l’implication de ce dernier au Yémen, et a évincé le dictateur de longue date Omar al-Bashir il y a un an.

Le bureau de Netanyahu avait alors indiqué estimer que le Soudan évoluait dans une direction nouvelle et positive, ajoutant qu’Abdel Fattah al-Burhan souhaitait faire évoluer son pays vers la modernisation et le sortir de l’isolement. Le Soudan aurait ainsi déjà donné son feu vert aux compagnies aériennes israéliennes de survoler son espace aérien.

La rencontre a néanmoins créé une polémique et déplu au gouvernement civil soudanais, qui dirige le pays : depuis la chute du dictateur Omar El Béchir en avril 2019, le Soudan est dirigé par un gouvernement civil, mené par Abdallah Hamdok, Premier ministre, appuyé par un Conseil souverain militaire, dirigé par Abdel Fattah al-Burhan, qui reste le dirigeant le plus puissant de ce gouvernement de transition, prévu pour rester en poste jusqu’en 2022 avant la tenue d’élections.

Le gouvernement d’Abdallah Hamdok a ainsi déclaré que la décision de Burhan de normaliser les relations avec Israël était « unilatérale » et que celle-ci « dépassait son mandat ».

Faisal Mohamed Saleh, porte-parole du gouvernement civil de transition et ministre de l’Information, a ainsi déclaré : « Lors d’une réunion entre le cabinet et le Conseil souverain, Burhan nous a dit que la réunion était de sa propre initiative et reposait sur sa seule responsabilité », a déclaré Saleh. « Il n’a fait aucune promesse de normalisation à son homologue israélien », a-t-il ajouté, ce que le général a lui aussi affirmé.

Il a expliqué que le mandat du gouvernement de transition ne permettait pas à celui-ci de gérer les questions de politique étrangère majeures.

« Nous sommes un gouvernement révolutionnaire qui représente les exigences de notre peuple, y compris la liberté, la paix et la justice, et nous ne trahirons jamais ces idéaux », déclaré Saleh.

L’Association des professionnels soudanais, puissant organe qui a dirigé la révolution contre Béchir, a elle aussi rejeté l’idée de la normalisation, la qualifiant d’inconstitutionnelle et de tentative de coup d’État contre la composante civile du gouvernement.

« La décision de l’armée nationale constitue une grave violation de la voie de la révolution et de la déclaration constitutionnelle qui régit la période de transition », a déclaré l’association dans un communiqué au site Middle East Eye. « Le général Burhan n’a pas le droit d’utiliser sa position de commandant de l’armée pour faire avancer ses opinions politiques », a-t-elle ajouté.

Un groupe d’avocats a également déposé une plainte contre Burhan pour violation d’une loi soudanaise de 1958 qui interdit les relations avec Israël – un délit passible de 10 ans de prison.

Au sein même du Conseil souverain, la volonté de normalisation des relations n’a pas été des mieux reçue : Rachad Faraj al-Tayeb, directeur du Département de la politique étrangère au sein du Conseil souverain, a présenté sa démission en protestation.

« Après des années de dévouement au service de mon pays et mon peuple, il m’est désormais difficile et impossible de continuer à travailler au Département de la politique étrangère, sous les ordres d’un gouvernement, dont le chef cherche à normaliser avec l’entité sioniste qui occupe la mosquée al-Aqsa et tue notre peuple en Palestine. »

« J’ai démissionné aujourd’hui parce que je n’envisage pas que le drapeau israélien apparaisse officiellement sur le territoire soudanais, et je ne peux pas accepter cette violation claire des valeurs constantes de solidarité des Soudanais envers le peuple palestinien et de son rejet de l’injustice de l’État juif », a-t-il ajouté.

L’agence de presse turque Anadolu a également rapporté qu’une manifestation rassemblant un petit groupe de citoyens soudanais avait été organisée devant la résidence du Premier ministre, à Khartoum, contre la rencontre entre Burhan et Netanyahu.

Le porte-parole de l’armée, Amir Mohamed al-Hassan, a lui déclaré aux médias que les dirigeants militaires soutenaient unanimement la vision du général Burhan.

Interrogé par le journal La Croix, Marc Lavergne, géopolitologue spécialiste du Soudan et directeur de recherches au CNRS, explique que « les relations avec Israël ne sont ni la priorité du gouvernement civil, ni celle de la population soudanaise ». « Tout est question de jeux de pouvoir internes. L’état profond de dictature subsiste au Soudan et l’armée cherche, en faisant un pas vers Israël, à se faire adouber par les États-Unis et les Émirats du Golfe. Peut-être pour reprendre le pouvoir au gouvernement civil. Au moins pour obtenir la levée des sanctions américaines et recevoir de l’argent de la part des pays du Golfe », explique-t-il.

Suite à la volonté de normalisation, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a invité Burhan à Washington.

Le Soudan est inscrit depuis des décennies sur la liste d’Etats terroristes des Etats-Unis et les sanctions américaines imposées pendant 20 ans (1997-2017) ont isolé ce pays et asphyxié son économie.

La détérioration économique a été en décembre 2018 le principal déclencheur du mouvement de contestation qui a provoqué la chute du régime d’Omar el-Béchir.

Après la levée des sanctions, le maintien du Soudan sur sa liste noire a continué de dissuader les investisseurs étrangers.

En le plaçant sur cette liste, les Etats-Unis avaient accusé le Soudan de soutenir des groupes jihadistes – le fondateur du réseau Al-Qaïda, Oussama ben Laden, a vécu à Khartoum entre 1992 et 1996 – et de violation des droits humains, notamment au Darfour.

Depuis ces dernières années, Israël a développé ses relations avec plusieurs Etats africains – le Tchad, le Ghana, le Mali ou encore le Rwanda. Israël apporte également des aides au développement dans plusieurs pays, ainsi qu’un soutien logistique et opérationnel contre le terrorisme au Kenya, au Cameroun ou encore au Sénégal. Les relations sont aussi fortes avec l’Éthiopie et l’Ouganda, pays dans lequel a eu lieu la rencontre entre Netanyahu et Burhan.

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