L’Israël de Netanyahu: Partagé sur l’héritage de ses mandats de Premier ministre
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Analyse

L’Israël de Netanyahu: Partagé sur l’héritage de ses mandats de Premier ministre

Au pouvoir depuis plus de 13 ans, le mécontentement de nombreux citoyens empêche le Premier ministre d'atteindre le statut légendaire de l'homme qu'il a maintenant dépassé

Raoul Wootliff

Raoul Wootliff est le correspondant parlementaire du Times of Israël

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu en hélicoptère au-dessus de la région centrale d'Israël, le 23 juin 2010. (Haim Zach/GPO)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu en hélicoptère au-dessus de la région centrale d'Israël, le 23 juin 2010. (Haim Zach/GPO)

A l’occasion du Yom HaAtsmaout de 2013, peu de temps après avoir obtenu son troisième mandat de Premier ministre, Benjamin Netanyahu a fait une apparition surprise dans l’émission satirique « Eretz Nehederet » (Un pays merveilleux), dans ce qui serait sa dernière interview pendant plus d’un an.

Après avoir commencé par des plaisanteries légères sur les défauts ostentatoires du Premier ministre, l’animateur Eyal Kitzis a abordé une des questions les plus importantes que puisse se poser un homme politique : il a demandé à Netanyahu quelle place il avait dans l’histoire d’Israël.

« Parlons de David Ben Gurion, la personne que vous allez bientôt dépasser en tant que Premier ministre le plus longtemps en poste. Vous savez, on se souvient de lui comme de celui qui a fondé l’État, [l’ancien Premier ministre Menachem] Begin comme celui qui a fait la paix avec l’Egypte », a dit Kitzis alors que Netanyahu se penchait en avant sur sa chaise. « Comment pensez-vous que les gens se souviendront de votre carrière de Premier ministre ? » demanda l’animateur à la coupe Buzz avec un sourire.

Avant que le vrai Netanyahu ne puisse fournir une réponse, Idelman, dans son personnage, s’est mis à sa place.

Mariano Idelman (à gauche) et son homologue, le Premier ministre Benjamin Netanyahu, lors de l’émission « Eretz Nehederet ». (Avec l’aimable autorisation de Facebook)

« Que voulez-vous dire, par comment se souviendront-ils de ma carrière de Premier ministre ? Les gars, les bretzels plats sont sortis sous mon mandat de Premier ministre », a-t-il dit en riant, en faisant référence au snack israélien, aujourd’hui omniprésent, qui est apparu pendant le mandat de Netanyahu.

« Qu’en dites-vous, M. le Premier ministre ? » a insisté Kitzis en faisant rire le vrai Netanyahu. « Comment pensez-vous que les gens se souviendront de votre mandat de Premier ministre ? »

« Comme le garant de la sécurité d’Israël », a répondu résolument Netanyahu après une pause dramatique bien placée.

Protecteur ou menace ?

Fils d’un historien juif et marqué par la perte de son frère lors d’un raid de commando israélien en 1976 contre une compagnie aérienne détournée par des terroristes en Ouganda, Netanyahu se présente souvent lui-même – et son pays – en termes historiques. Il ponctue ses discours avec des références à l’Histoire juive, des récits d’héroïsme juif et des avertissements sur de sinistres ennemis qui rôdent dans chaque coin de rue. La cible principale de ses diatribes, l’Iran, est souvent comparée aux ennemis bibliques et même aux nazis.

Mais six ans après cette apparition dans « Eretz Nehederet », et en entrant dans l’histoire ce week-end en battant David Ben Gurion en tant que Premier ministre israélien ayant servi le plus longtemps, la question de son héritage reste aussi divisée que les deux réponses données par les deux Netanyahu dans l’émission. Pour certains, il n’est pas seulement le protecteur d’Israël, mais son sauveur et libérateur même, et est la seule personne qui puisse remplir ce rôle. Pour d’autres, les bretzels plats sont peut-être la meilleure chose qu’ils puissent dire de ses 4 876 jours à la barre – de 1996 à 1999 et de nouveau depuis 2009.

Sa dernière victoire manifeste aux élections d’avril ayant tourné au vinaigre après qu’il a échoué à former un gouvernement de coalition et opté pour de nouvelles élections, tout en étant sous la menace de possibles accusations de corruption dans trois affaires pénales contre lui, certains ont suggéré que Netanyahu met davantage en danger un héritage plus positif en restant au pouvoir à tout prix.

Même si son mandat prend le pas sur celui du Père de la Nation, le fossé entre les deux camps s’élargit. Après toutes ces années, il y a moins de consensus que jamais sur la question de savoir si Netanyahu est bon pour le pays, dans presque tous les domaines de la realpolitik israélienne et de la géopolitique internationale.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’entretient avec la presse à la suite d’un vote sur un projet de loi visant à dissoudre la Knesset le 29 mai 2019, à la Knesset à Jérusalem. (Menahem KAHANA / AFP)

La légion de partisans du Premier ministre souligne, selon eux, la gestion efficace d’un petit pays en proie à des conflits dans une région instable, une série de percées diplomatiques et la croissance et l’innovation de l’économie israélienne. Ses nombreux détracteurs disent qu’il a diabolisé les opposants politiques et la minorité arabe d’Israël en embrassant le populisme, qu’il a gaspillé des occasions de parvenir à la paix avec les Palestiniens, qu’il a trop souvent placé ses ambitions personnelles au-dessus du bien à long-terme du pays et qu’il est même maintenant prêt à réécrire les règles démocratiques pour se soustraire aux poursuites.

Netanyahu lui-même s’est souvent plaint de cette image publique clivante, imputant à une cabale de forces obscures de gauche la responsabilité de ce mécontentement.

« Je vais vous dire ce que je vois dans les médias « , a déclaré M. Netanyahu en toute franchise lors du traditionnel apéritif d’avant-Pessah à la résidence du Premier ministre. « Ils ne reflètent pas ce que le public ressent. C’est une entreprise de désespoir. Là où ils voient le chômage, je vois le plein emploi. Là où ils voient une économie en ruine, je vois une économie florissante. Là où ils voient des embouteillages, je vois des carrefours, des trains et des ponts. Là où ils voient un État en voie d’effondrement sur le point de tomber, je vois Israël comme une puissance mondiale croissante. »

Cela pourrait bien être le sort inévitable de tous les dirigeants en poste depuis longtemps : Alors qu’ils consolident leur pouvoir après des années au sommet, le mécontentement croissant d’une grande partie de la population les empêche d’atteindre un statut légendaire incontestable.

Ironiquement, l’interview de « Eretz Nehederet » a été diffusée au moment où Netanyahu se rendait en Grande-Bretagne pour assister aux funérailles de la Première ministre britannique Margaret Thatcher. Mme Thatcher, qui a été au pouvoir le plus longtemps au Royaume-Uni au XXe siècle, a déclaré dans une interview accordée après sa troisième victoire électorale, en 1987, qu’elle espérait « continuer encore et encore » en tant que dirigeante du pays. Mais elle a perdu la direction du Parti conservateur à la fin de 1990 et n’a donc pas été en mesure de briguer un quatrième mandat comme Premier ministre.

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Mais sous Netanyahu, la consolidation du pouvoir et la dissension des sentiments à l’égard de sa direction sont particulièrement vives et plus intenses aujourd’hui qu’auparavant – même dans le contexte de la première victoire électorale de Netanyahu, en 1996, quelques mois seulement après la mort du Premier ministre Yitzhak Rabin, tué par un assassin juif.

Un pouvoir centralisé

Contrairement à 1996, le Cabinet du Premier ministre s’occupe maintenant de toutes les grandes questions de politique diplomatique et de sécurité, y compris les pourparlers de paix avec les Palestiniens, la crise nucléaire iranienne et les relations diplomatiques les plus importantes d’Israël, comme celles avec les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne.

Netanyahu agit aussi plus ou moins ouvertement en tant que premier planificateur économique du pays, en jouant un rôle décisif, par exemple, dans la nomination du nouveau gouverneur de la Banque d’Israël et la fixation d’objectifs macro-économiques.

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Sous sa direction, des questions clés de politique intérieure, y compris l’extension de la gratuité de l’enseignement public jusqu’à l’âge de trois ans, les plans de réinstallation des Bédouins et le développement économique du secteur arabe, ont également été placées sous l’égide de la Direction de la planification du Cabinet du Premier ministre.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu attend les ministres avant une réunion spéciale du cabinet pour la Journée de Jérusalem, à Jérusalem, le 2 juin 2016. (Crédit : Marc Israel Sellem/Pool)

Politiquement, peut-être par crainte de créer un challenger potentiel au sein de son propre parti, Netanyahu a empêché l’émergence de tout héritier éventuel en renouvelant constamment le poste de Premier ministre par intérim et en évitant de faire apparaître un candidat préféré, même parmi ses plus proches alliés. Depuis son arrivée au pouvoir en 2009, il n’a jamais nommé de remplaçant permanent qui prendrait automatiquement la relève en cas d’empêchement imprévu ou démis de ses fonctions par mise en accusation.

Inversement, Netanyahu est considéré par certains comme se nourrissant du ressentiment qu’il suscite en dressant des parties de l’électorat les unes contre les autres. Avant les élections, il a crié « Gevalt » – malheur à Israël si quelqu’un d’autre que lui devait le diriger. La dissidence est considérée comme une trahison – vous êtes soit avec lui, soit contre lui. Ses critiques et ses opposants sont qualifiés de « gauchistes » – même des gens comme Avigdor Liberman, qui habite dans une implantation radicale.

En conséquence, après 13 ans au pouvoir, Netanyahu est soit le roi Bibi, un monarque bienveillant et même biblique qui protège le peuple d’Israël, soit le roi Bibi, un souverain despotique et diabolique qui déchire Israël de l’intérieur.

Et c’est peut-être de cette façon que l’on se souviendra de Netanyahu en fin de compte : En tant que leader diviseur d’un Israël divisé.

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