« Perdre la guerre »: Le coût croissant du renoncement à la solution à deux États
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Opinion

« Perdre la guerre »: Le coût croissant du renoncement à la solution à deux États

Il n'y a pas de voie sûre vers un accord. L'essor du Hamas montre les dangers du retrait. Mais la vulnérabilité d'Israël à chaque conflit s'accroît sans le soutien à deux États

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

(De gauche à droite) Le président du Conseil régional de la vallée du Jourdain, David Elhayani, le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le secrétaire de cabinet Tzachi Braverman applaudissent après que le gouvernement a autorisé la légalisation de l'avant-poste Mevoot Yericho lors de la réunion hebdomadaire du cabinet au Conseil régional de la vallée du Jourdain, le 15 septembre 2019. (Haim Tzach/GPO)
(De gauche à droite) Le président du Conseil régional de la vallée du Jourdain, David Elhayani, le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le secrétaire de cabinet Tzachi Braverman applaudissent après que le gouvernement a autorisé la légalisation de l'avant-poste Mevoot Yericho lors de la réunion hebdomadaire du cabinet au Conseil régional de la vallée du Jourdain, le 15 septembre 2019. (Haim Tzach/GPO)

Peu importe que le Hamas soit une organisation terroriste, islamiste et répressive, misogyne, homophobe, qui a envoyé des milliers de roquettes de manière indiscriminée en direction de civils innocents dans tout l’État d’Israël, tout en utilisant ses propres citoyens comme des boucliers humains.

Peu importe que le Hamas ne cherche pas d’accord avec Israël, voire un compromis territorial avec Israël mais que le groupe ait publiquement reconnu chercher à effacer l’État juif de la carte.

Peu importe qu’Israël ait expulsé 8 000 Juifs de leurs habitations à Gaza il y a seize ans et que le pays ait retiré son armée en la faisant repasser à l’arrière des frontières pré-1967 – à la vive satisfaction de la plus grande partie de la communauté internationale qui avait alors applaudi cette initiative.

Peu importe que, de manière intermittente et au fil des années, Israël ait offert d’abandonner également la plus grande partie de la Cisjordanie – la majorité de la Judée-Samarie, le cœur de notre terre biblique, l’explication historique du retour dans cette partie du monde de notre peuple juif contemporain – mais que le pays ait été dans l’incapacité d’obtenir en retour des garanties fiables que des initiatives de destruction de l’État d’Israël ne seraient pas entreprises, que ce soit au niveau militaire ou par le biais du dit « droit au retour ».

Peu importe que le président Bill Clinton ait infailliblement désigné Yasser Arafat comme ce terroriste non-repenti qui avait été à l’origine de l’échec des plus sérieux efforts de négociation visant à trouver un accord.

Peu importe que, suite à cet échec, il y a deux décennies, le Fatah d’Arafat et le Hamas islamiste se soient embarqués dans une série d’attentats dans tout Israël, laissant un grand nombre de citoyens ordinaires, au sein de l’État juif, persuadés qu’aucune concession territoriale ne serait jamais suffisante pour satisfaire les Palestiniens – en d’autres mots, les laissant persuadés que renoncer aux terres n’apporterait pas la paix tant recherchée mais offrirait à nos ennemis des possibilités améliorées pour mettre en œuvre leur plan visant, in fine, notre élimination.

Peu importe que le successeur d’Arafat, Mahmoud Abbas, dise à sa population qu’Israël est « un projet colonial qui n’a rien à voir avec le judaïsme » et que, comme Arafat, il nie le liens des Juifs avec le site le plus saint de notre foi, le mont du Temple.

Le président américain de l’époque, Bill Clinton, (au centre), le Premier ministre Ehud Barak (à gauche) et le leader palestinien Yasser Arafat marchent sur le site de Camp David, dans le Maryland, au début du sommet sur le Moyen-Orient, le 11 juillet 2000. (AP Photo/ Ron Edmonds, File)

Ce que le dernier conflit de onze jours opposant le Hamas et Israël a permis d’établir bien plus clairement que cela n’avait jamais été le cas auparavant, c’est que rien de tout cela n’importe dorénavant dans la mesure où les dirigeants israéliens ne souscrivent plus – même en théorie – à une solution à deux États pour résoudre la question israélo-palestinienne.

Il ne s’agit pas, ici, de savoir si on considère que ce changement de positionnement en Israël est compréhensible, déterminant ou déplorable, ou de savoir si le journaliste que je suis est sage, idiot, patriote ou traître en le faisant remarquer.

Là aussi, peu importe.

Ce qui importe, c’est que le gouvernement israélien, avec le soutien d’une proportion croissante de son électorat – en particulier en raison du traumatisme durable de la Seconde intifada marquée par les attentats à la bombe et qui avait été lancée à partir de villes de Cisjordanie dont Israël avait pourtant cédé le contrôle aux Palestiniens – a cessé d’aspirer ouvertement au cadre négocié qui se trouve au cœur de notre légitimité internationale. Il n’accepte plus le fondement même sur lequel l’ancien foyer juif avait ressuscité avec l’approbation des Nations unies, en 1947. « Il est impossible d’aboutir à une situation, quel que soit l’accord signé, dans laquelle nous abandonnerions le contrôle sécuritaire du territoire à l’ouest du fleuve Jourdain », comme l’avait dit le Premier ministre Benjamin Netanyahu au moment du dernier conflit majeur avec le Hamas, au mois de juillet 2014.

Face au déplorable Hamas, qui a indubitablement été l’initiateur de la phase militaire de cette mini-guerre avec son barrage de roquettes qui a visé Jérusalem en date du 10 mai – un Hamas qui opprime la population à Gaza, qui expulserait Abbas de la Cisjordanie en un clin d’œil si l’occasion lui en était donnée et qui, bien entendu, ne veut rien entendre d’une possible solution à deux États – c’est Israël qui reste néanmoins largement accusé d’être à l’origine de l’escalade et de ses conséquences

Et alors qu’Israël a pris des initiatives qui, petit à petit, ont réduit la viabilité potentielle d’une solution à deux États – en élargissant les implantations, même dans les secteurs de Cisjordanie auxquels l’État juif devrait renoncer dans le cadre d’un accord, ou en cherchant à annexer de manière unilatérale certaines parties de la Judée et de la Samarie – nos ennemis les plus implacables ont été rejoints par d’autres qui, dans le passé, se considéraient comme nos partisans.

Un processus qui a connu une ampleur sans précédent au cours du dernier conflit. Face au déplorable Hamas, qui a indubitablement été l’initiateur de la phase militaire de cette mini-guerre avec son barrage de roquettes qui a visé Jérusalem en date du 10 mai – un Hamas qui opprime la population à Gaza, qui expulserait Abbas de la Cisjordanie en un clin d’œil si l’occasion lui en était donnée et qui, bien entendu, ne veut rien entendre d’une possible solution à deux États – c’est Israël qui est néanmoins largement accusé d’être à l’origine de l’escalade et de ses conséquences.

« Vingt-deux personnes ont été tuées dans ce bâtiment, mardi, lorsqu’il a été pris pour cible lors d’une frappe israélienne. Un médecin et sa famille sont morts. Et pourtant, selon les témoignages, personne, ici, n’aurait entretenu des liens avec le Hamas », a rapporté CBS depuis Gaza dans le sillage du cessez-le-feu, laissant planer le doute sur des brutalités israéliennes, sur de l’indifférence de la part de Tsahal, voire les deux.

Ce n’est pas juste ? Peu importe, là aussi.

Des soutiens palestiniens du Hamas célèbrent la fin des combats entre le Hamas et Israël à Khan Younes, dans le sud de la bande de Gaza, le 21 mai 2021. (Crédit : SAID KHATIB / AFP)

« Un grand nombre de personnes dans le monde sont capables de faire la distinction entre Israël, un États démocratique qui sacralise la vie et qui possède l’armée la plus morale du globe, et une organisation terroriste assoiffée de sang qui, de son côté, sanctifie la mort et commet un double crime de guerre : Ouvrir délibérément le feu sur nos civils, tout en utilisant les citoyens de Gaza comme boucliers humains », a dit Netanyahu dans l’après-midi de vendredi, quelques heures après la mise en vigueur du cessez-le-feu.

En effet, de nombreuses personnes, dans le monde, sont capables de faire cette distinction. Mais ce n’est pas aussi important que cela pouvait être le cas auparavant.

Le président américain Joe Biden dans la salle à manger d’État de la Maison Blanche, à Washington, le 4 mai 2021. (AP Photo/Evan Vucci)

« Mon parti soutient encore Israël », a affirmé le président américain Joe Biden dans la journée de vendredi. Et il n’y a « aucun changement dans mon engagement à l’égard de la sécurité d’Israël, point final, aucun changement, aucun changement du tout », a martelé le Démocrate.

« Mais je vais vous dire là où il y a un changement. Le changement, c’est que nous avons encore besoin d’une solution à deux États. C’est la seule réponse à apporter, la seule ».

« Entendre la radio publique évoquer la manière dont le parti démocrate ‘change’ sur Israël », a pour sa part écrit sur Twitter, vendredi le sénateur démocrate Chris Murphy. « Un point de vue bien paresseux, usé. Les démocrates croient à une solution à deux États. Ils y ont toujours cru. Si nous sommes plus critiques d’Israël aujourd’hui, c’est parce que c’est la politique israélienne qui a changé, pas la nôtre ».

Le gouvernement et l’armée israélienne ont indiqué qu’au niveau militaire, Israël avait « gagné » ce conflit particulier. La majorité des roquettes ont été interceptées ; les drones explosifs du Hamas ont été abattus ; des attaques du Hamas, depuis la mer, ont été déjouées ; les tunnels transfrontaliers des terroristes ont été bloqués ; des kilomètres et des kilomètres de tunnels intérieurs, sur le territoire de Gaza, ont été détruits ; de nombreux hommes armés du Hamas ont été tués. Le bilan des morts, du côté israélien, s’est limité à douze et les militaires ont pu éviter une offensive terrestre, qui aurait été infiniment coûteuse en termes de vies perdues. L’Iran, au grand soulagement de l’État juif, a choisi de ne pas donner le signal au Hezbollah de s’impliquer dans l’escalade des violences et la république islamique elle-même est restée à l’écart. Cette fois-ci.

Mais le Hamas, le groupe terroriste devenu un État de la terreur, a remporté la guerre stratégique. Profitant des tensions à Jérusalem, qui ont été attisées en partie par certains des groupes et politiciens les plus à droite d’Israël, il a mobilisé les Palestiniens de Jérusalem-Est, mis la Cisjordanie en ébullition, entraîné des tirs de roquettes depuis la Syrie et le Liban, galvanisé les mouvements de protestation en Jordanie et exacerbé les tensions historiques au sein de la communauté arabe israélienne.

Des Palestiniens manifestent au complexe de la mosquée Al-Aqsa, sur le mont du Temple, dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 21 mai 2021. (Crédit : Jamal Awad/Flash90)

Par voie de conséquence, le Hamas a compliqué les relations d’Israël avec ses partenaires arabes – anciens et plus récents ; déconcerté certains alliés de l’État juif dans le monde ; précipité les critiques des médias et des commentateurs à notre encontre ; divisé les Juifs de la diaspora et soumis certains d’entre eux à une vague croissante d’antisémitisme – un antisémitisme de plus en plus violent.

Comment, pourriez-vous bien demander, Israël serait-il en mesure de faire des progrès vers un accord négocié à un moment tel que celui que nous sommes en train de vivre ? L’ascension du Hamas prouve très justement les dangers du renoncement aux territoires adjacents à Israël. Mahmoud Abbas s’est montré inflexible au cours des initiatives diplomatiques antérieures, ou il peut mourir ou être destitué à n’importe quel instant.

Et encore une fois, peu importe – parce que nous ne cherchons plus, même dans le principe – et de notre propre aveu, une solution à deux États au conflit israélo-palestinien, ce conflit insoluble actuellement et qui le sera tout autant vraisemblablement demain. Et parce que nous n’aspirons plus ouvertement à faire partie de la solution, nous sommes de plus en plus perçus comme faisant partie du problème, comme les protestataires.

De meilleurs tactiques et de meilleures relations publiques pourraient aider – c’est certain. Lors de la démolition d’une tour à Gaza où les organisations médiatiques internationales avaient leurs bureaux, par exemple, il aurait été sage de rendre immédiatement publiques les preuves démontrant que le bâtiment était un atout majeur pour le Hamas et, si une telle preuve ne pouvait pas être produite, alors il aurait été sage de s’abstenir de détruire l’immeuble de prime abord. Il serait utile d’avoir, dans le monde entier, des porte-paroles capables d’expliquer pourquoi le Hamas est une force obscurantiste, de détailler la manière dont Tsahal s’efforce d’éviter les victimes civiles alors même que le Hamas compte, au contraire, sur un bilan meurtrier élevé, d’expliquer que la réticence affichée par Israël d’entrer avec les Palestiniens dans des négociations présumées « terres contre paix » est née de décennies de refus palestinien et d’attaques terroristes.

Mais finalement, peu importe. En onze jours de combats, nous avons fait revenir le Hamas des mois, voire même des années en arrière au niveau militaire. Mais la force obscure nous déborde.

Israël compte encore de nombreux amis et bénéficie d’énormément de soutien – celui des États-Unis de manière cruciale. Trois ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne ont choisi d’effectuer une visite de solidarité dans des habitations israéliennes qui avaient été bombardées à l’apogée du conflit. Mais les choses changent dangereusement sur le terrain. Une baisse du soutien public et politique international entraîne un soutien diplomatique plus faible, et une marge de manœuvre militaire réduite en conséquence. Et notre vulnérabilité face aux conflits et aux violences, même à l’intérieur de nos frontières souveraines, apparaît de manière très claire aujourd’hui.

Le ministre des Affaires étrangères allemand Heiko Maas et son homologue israélien Gabi Ashkenazi, au centre, dans un bâtiment frappé par un tir de roquette de Gaza à Petah Tikva, le 20 mai 2021. (Crédit : Gil COHEN-MAGEN / AFP)

Prenant la parole après le Premier ministre, vendredi, le ministre de la Défense a lancé une mise en garde, notant que « si nous ne passons pas à l’action diplomatique, rapidement et de manière avisée », cette opération ne serait « qu’une nouvelle escalade de violences appelée à être suivie d’une autre ». Il a appelé Netanyahu à éviter de « transformer une victoire militaire sans précédent en opportunité diplomatique manquée », ajoutant que l’avenir, dans la bande, devait dorénavant être appréhendé à long-terme.

Personne, mais absolument personne n’a d’idée claire concernant les moyens de rendre cela possible – toutefois, la vague promesse faite par Gantz d’essayer, et d’être observé en train d’essayer, est vitale et elle doit s’étendre au-delà de Gaza au conflit palestinien plus largement.

Il n’y a pas de solution rapide. A ce jour, nous n’avons pas non plus encore trouvé de solution lente. Mais l’État d’Israël doit se montrer prêt, il doit afficher sa volonté d’être au cœur de la recherche d’une solution, et il est nécessaire qu’il s’abstienne de suivre des politiques qui réduisent encore davantage la possibilité d’une solution.

Un grand nombre d’entre nous – le journaliste que je suis y compris, et je le dis avec ferveur – considérons que la solution à deux États est essentielle si nous ne voulons pas perdre notre majorité juive, notre démocratie, voire les deux – en nous retrouvant pour l’éternité entremêlés à des millions de Palestiniens hostiles. Un grand nombre d’entre nous – le journaliste que je suis y compris, et je le dis avec force – ne parvenons pas pour le moment à entrevoir une voie sûre vers un tel arrangement.

Mais peu importe.

Tant qu’Israël ne se placera pas fermement et distinctement aux côtés de ceux qui cherchent à établir un cadre viable pour une paix et une sécurité à long-terme – que ce soit pour nous ou pour les Palestiniens – alors nous serons considérés comme l’élément bloquant ce cadre. Et même lorsque nous devrons encore affronter un ennemi aussi hautement cynique, amoral et intransigeant que le Hamas, Israël et sa force militaire seront tenus pour responsables des vies perdues des deux côtés du conflit.

Nous pourrions bien continuer à gagner des batailles – même si cela risque de devenir plus difficile si les combats se propagent et s’approfondissent sur d’autres fronts. Mais, petit à petit, nous allons perdre la guerre.

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