« Qui osera prétendre que l’Alsace n’a pas un problème avec l’antisémitisme ? »
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« Qui osera prétendre que l’Alsace n’a pas un problème avec l’antisémitisme ? »

Un travail de mémoire insuffisant sur la haine héritée de l'annexion nazie, hostilité aux migrants et "matraquage idéologique", expliqueraient cet antisémitisme

Le ministre français de l'Intérieur Christophe Castaner, au centre, suivi du rabbin en chef de Strasbourg Harold Abraham Weill, deuxième à droite, marche au milieu des tombes vandalisées dans le cimetière juif de Westhoffen, à l'ouest de la ville de Strasbourg, dans l'est de la France, le mercredi 4 décembre 2019. (Crédit : AP / Jean-François Badias)
Le ministre français de l'Intérieur Christophe Castaner, au centre, suivi du rabbin en chef de Strasbourg Harold Abraham Weill, deuxième à droite, marche au milieu des tombes vandalisées dans le cimetière juif de Westhoffen, à l'ouest de la ville de Strasbourg, dans l'est de la France, le mercredi 4 décembre 2019. (Crédit : AP / Jean-François Badias)

La récente vague d’actes antisémites qui frappe l’Alsace, avec, en dernier lieu, la profanation du cimetière juif de Westhoffen, est l’expression d’une région profondément marquée par une tradition multi-séculaire d’accueil du judaïsme mais parfois aussi de rejet, affirment les chercheurs.

Et dans cette histoire « complexe », un travail de mémoire insuffisant sur la haine héritée de l’annexion nazie joue certainement un rôle, ont-ils expliqué à l’AFP.

« L’augmentation des actes antisémites est une tendance de fond depuis quelques années », observe la préfecture du Bas-Rhin.

Dans ce département et depuis le début de l’année, 37 « faits antisémites, racistes ou anti-migrants » ont été recensés, quatre fois plus qu’en 2015. Cette année, neuf de ces actes sur dix avaient un caractère antisémite.

Parmi eux, trois profanations de cimetières juifs, de décembre 2018 à décembre 2019 : Herrlisheim, Quatzenheim et Westhoffen. En 2015 déjà, 250 stèles du cimetière de Sarre-Union avaient été saccagées par des adolescents.

Des tombes profanées au cimetière de Sarre-Union, en Alsace, en février 2015. (Crédit : Nathan Kretz/Times of Israël)

Des dizaines de graffitis antisémites et/ou hostiles aux migrants ont également été relevés ces derniers mois sur des bâtiments publics.

Certes, l’Alsace est loin d’avoir l’exclusivité de l’antisémitisme qui connaît une hausse spectaculaire au niveau national (+74 % d’actes antisémites en 2018, selon le ministère de l’Intérieur). Mais la découverte mardi à Westhoffen d’une centaines de stèles souillées de croix gammées suscite des interrogations.

« Matraquage idéologique »

« Qui osera prétendre que l’Alsace n’a pas un problème avec
l’antisémitisme ? », s’interroge le président de l’Université de Strasbourg (Unistra), Michel Deneken.

Un « problème » qui s’explique par l’histoire « complexe et contradictoire » d’une région, « terre d’accueil » et de coexistence harmonieuse avec les Juifs à certains moments et « d’exclusion » à d’autres, explique le sociologue Freddy Raphaël.

« De toutes les régions de France », l’Alsace est celle où « la présence (des juifs) est la plus ancienne », comme en témoigne aujourd’hui encore l’importante communauté juive de Strasbourg, relève Georges Bischoff, professeur émérite d’histoire à l’Unistra.

Manifestation d’un ancrage souvent rural, synagogues et cimetières étaient nombreux dans les villages et leur « visibilité » bien plus importante qu’ailleurs, poursuit le politologue Richard Kleinschmager.

Les cimetières juifs, souvent « isolés », constituent des cibles de choix pour ceux qui sont dans une « démarche raciale ou antisémite », note-t-il.

L’annexion, entre 1940 et 1945, de l’Alsace et du département voisin de la Moselle par le IIIe Reich a plongé la région dans un « matraquage idéologique très fort », selon M. Bischoff.

Elle l’a « soumise à la propagande nazie pendant cinq ans », une propagande extrêmement violente qui « laisse des traces », abonde Audrey Kichelewski, maître de conférence en histoire contemporaine à Strasbourg.

Comme ailleurs, les Juifs alsaciens ont été persécutés et exterminés. Après la guerre, le retour de ceux qui avaient survécu à la Shoah « a été compliqué », explique-t-elle. Certains ont eu des difficultés à « récupérer des biens » tombés aux mains de voisins persuadés qu’ils ne reviendraient pas.

« Silence »

Peut-être a-t-il aussi manqué un « vrai travail de mémoire » sur cette période, avance M. Bischoff : « les Alsaciens ont considéré, et ce n’était pas faux, qu’ils n’étaient que des victimes ». Ce faisant, « on a évacué beaucoup de choses ».

Freddy Raphaël pointe lui aussi un « discours purement victimaire » après-guerre : « il n’y a pas eu pendant très longtemps de travail (…) de mémoire et d’histoire », un « facteur latent » pouvant expliquer la persistance de thèses antisémites.

« Ceux qui sont concernés par cette idéologie (…), ce sont plutôt des jeunes », note M. Bischoff. Selon le préfet du Bas-Rhin, Jean-Luc Marx, les enquêteurs seraient sur la piste d’un « groupuscule bien intégré », pétri « d’idéologie nazie et anti-juive ».

Richard Kleinschmager écarte l’hypothèse d’un « substrat d’antisémitisme » en Alsace : « rien de spécifique dans la vie sociale, religieuse ou politique » actuelle de la région ne permet de l’affirmer.

Mais « le plus inquiétant », pour Freddy Raphaël, est le « silence, la façon dont une partie (de la population) fait le gros dos, a peur d’intervenir ». Des propos qui font écho à ceux du président du Consistoire israélite du Bas-Rhin, Maurice Dahan, qui a appelé mercredi « les gens qui savent quelque chose » à parler aux gendarmes, affirmant que l’omerta n’avait pas sa place en Alsace.

Reste que l’Alsace a des solutions à opposer à la haine, à l’image du « dialogue interreligieux », particulièrement développé dans la région, professe M. Raphaël : « il faut verser du côté de la vie et de l’accueil. Ils n’auront pas notre haine ».

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