Rencontres avec des ultra-orthodoxes qui refusent la vaccination
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Rencontres avec des ultra-orthodoxes qui refusent la vaccination

Certains ont le sentiment d'être un cobaye, ou de ne pas avoir assez de connaissances sur les effets à long-terme - sans parler de la vaccination de leurs enfants

Un Haredi se fait vacciner contre la COVID-19 dans un centre de vaccination Clalit de Jérusalem, le 28 janvier 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)
Un Haredi se fait vacciner contre la COVID-19 dans un centre de vaccination Clalit de Jérusalem, le 28 janvier 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Yonatan, vendeur, est fermement résolu à ne pas se faire vacciner contre le coronavirus. « Je suis jeune, je n’en ai pas besoin », insiste-t-il, alors que débute une longue journée à la caisse d’une épicerie pendant laquelle il sera au contact de nombreux clients au sein de sa communauté locale de Kiryat Yearim.

Les Infox qui ont laissé entendre que les vaccins nuisaient à la fertilité ont eu un impact sur son choix de ne pas se faire administrer les deux précieuses doses, tout comme la réticence d’utiliser un vaccin qui n’a été que récemment développé – et son cercle social de cette ville de l’ouest de Jérusalem partage son point de vue.

« Aucun de mes amis n’est allé se faire vacciner », s’exclame le jeune homme de 20 ans, debout devant le comptoir de l’épicerie.

« On ne s’est pas fait vacciner et tout va bien. Pourquoi est-ce que je devrais m’injecter quelque chose dans le corps alors que je ne sais pas ce que c’est, particulièrement dans la mesure où, jusqu’à présent, tout va bien pour
moi ? », s’étonne-t-il.

Yonatan, épicier à Kiryat Yearim (Nathan Jeffay/The Times of Israel)

Les communautés haredim israéliennes, qui ont particulièrement souffert de la COVID-19, payant un tribut lourd en termes de nombre d’infections et de morts, est aussi à la traîne du reste de la société en ce qui concerne la vaccination.

Après quatre mois d’une campagne d’immunisation israélienne unique au monde dans un pays qui compte 9,3 millions de personnes, la vaste majorité de la population âgée de plus de 16 ans et éligible au vaccin a dorénavant bénéficié au moins d’une dose. Mais 800 000 personnes ne se sont pas présentées dans les centres de vaccination, et les autorités sanitaires ne parviennent pas à les persuader de le faire.

Dans la population générale âgée de 16 ans et plus – les citoyens qui sont donc éligibles à la vaccination contre le coronavirus – environ 87 % des Israéliens sont dorénavant protégés de l’infection par un vaccin ou parce qu’ils ont eux-mêmes guéris de la COVID-19. Du côté des ultra-orthodoxes, ce chiffre se situe à 69 %, même si d’éminents rabbins ont fait part de leur détermination à se faire immuniser, demandant aux membres de la communauté de suivre leur exemple.

Daniel Rotstein à Kiryat Yearim (Crédit : Nathan Jeffay/The Times of Israel)

A Kiryat Yearim, il n’est pas difficile de trouver des personnes qui expriment leur hésitation. D’autres s’inquiètent des risques potentiels de la non-vaccination.

« Je suis furieux contre ceux qui ne se font pas vacciner », s’insurge Daniel Rotstein, un artiste d’une cinquantaine d’années. « Si j’étais le gouvernement, je pousserais tout le monde à le faire, quitte à réduire les remboursements de la sécurité sociale s’il ne le font pas – même si j’ai conscience du fait que cela pourrait poser un problème juridique ».

Si de nombreux résidents partagent son enthousiasme en faveur des vaccins, d’autres nourrissent de nombreux soupçons. Une sexagénaire reprend ainsi à son compte de multiples théories du complot anti-vax, notamment les fausses accusations qui ont été lancées contre Bill Gates. Elle laisse aussi entendre que le vaccin pourrait servir à implanter des micro-puces chez ceux qui le reçoivent, un argument régulièrement avancé par les complotistes.

« Si c’était vraiment une pandémie, on verrait plus de morts », explique-t-elle, faisant l’éloge du rabbin Yuval Hacohen Asherov dont les messages anti-vax ont été critiqués par le ministère de la Santé et qui, dit-elle, a « clairement » expliqué les choses. Ses enfants ne veulent pas non plus se faire vacciner et ils ne feront pas immuniser leurs propres enfants non plus, persuadés que cette campagne de vaccination s’est fondée sur des « mensonges », ajoute-t-elle.

Mais les discours conspirationnistes restent beaucoup plus rares que la simple réticence à se faire administrer les deux doses ou la croyance que les vaccins ne sont pas nécessaires. Ortal et Rafi Tzvi, tous deux âgés d’une trentaine d’années, ont été malades et la période de « protection » contre le coronavirus conférée par leur guérison va bientôt s’achever. Ils sont donc appelés à aller se faire immuniser dans un centre – mais tous deux l’affirment : Ils n’iront pas se faire administrer le vaccin.

Une vue d’ensemble de Kiryat Yearim (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

Israël vise l’immunité de groupe, en faisant vacciner les citoyens pour qu’ils se protègent eux-mêmes et pour qu’ils protègent la société au sens large, mais Rafi Tzvi déclare qu’il ne faut pas compter sur lui s’il s’agit de se faire immuniser pour les autres. « Si c’est pour se protéger et que vous voulez l’être, alors allez-y, faites vous vacciner, mais pourquoi attendre des autres de le faire ? », interroge-t-il.

Son épouse dit être influencée par des informations faisant état de médecins, aux États-Unis, qui ne veulent pas se faire vacciner. Ce vaccin est « tout nouveau », ajoute-t-elle, « et nous ne savons pas quelles peuvent être ses conséquences ».

Au cours des deux prochains mois, Israël devrait lancer une campagne de vaccination des jeunes de 12 à 15 ans et dans les communautés haredim, où les familles sont plus larges et qui comptent donc un plus grand nombre d’adolescents que ce n’est le cas dans la population générale, les convictions des parents s’avèreront plus importantes pour déterminer la réussite de cette initiative.

« Je ne sais pas ce que cela va entraîner pour notre fille », dit Ortal Tzvi, très résolue à ne pas faire vacciner cette dernière. L’adolescente partage le même point de vue et refuse seulement d’en entendre parler, dit-elle.

Parmi ces anti-vax, aucun ne paraît lier son refus de se faire inoculer les précieuses doses à des règles religieuses ou à la conviction que leur foi considèrerait l’immunisation comme étant non-nécessaire.

Le rabbin Yuval HaCohen Asherov (Capture d’écran : YouTube)

Même la femme qui évoque Asherov parle de lui comme étant une source d’information et non une source d’instruction religieuse. Yonathan, le jeune vendeur, rejette les vaccins de lui-même, ajoutant fermement que « même si un rabbin me dit de me faire vacciner, je n’irais pas le faire ».

Les habitants qui étudient dans des yeshivot ou qui suivent étroitement les rabbins en général déclarent avoir été vaccinés. Shalom Trau, retraité, qui dit n’avoir pu convaincre son fils de suivre les directives du ministère de la Santé, estime que les plus réticents face au vaccin sont souvent ceux qui ignorent également les avis donnés par les rabbins.

« Mon fils s’est fait injecter la première dose mais il ne veut pas se faire administrer la seconde », explique Trau, qui a pour sa part reçu les deux injections. « Il ne s’est pas senti bien après la première dose, il ne veut pas de la deuxième ».

Il note que « beaucoup de jeunes préfèrent éviter le vaccin à cause de tous les discours sur les effets secondaires », et il précise s’inquiéter des conséquences possibles d’un tel refus.

Shalom Trau à Kiryat Yearim (Crédit : Nathan Jeffay/The Times of Israel)

Ils prennent leur décision de bouder le vaccin suite aux rumeurs répercutées sur internet et ailleurs, continue-t-il et, dans la majorité des cas, les rabbins n’entrent pas en compte. « Ils appartiennent à un groupe d’âge qui est plus déconnecté des rabbins », explique-t-il.

Dans la ville voisine de Beit Shemesh, où les taux de vaccination sont particulièrement faibles, Shalom Abergil, âgé de 35 ans, invoque les écrits d’un rabbin pour justifier sa décision de ne pas se faire vacciner lorsque sa protection contre la COVID-19 – qui lui est conférée parce qu’il est un ancien malade – disparaîtra d’ici six semaines.

Mais, dit-il, le rabbin ne lui a pas donné l’instruction de ne pas se faire vacciner – mais il lui a permis de trouver un argument, dans un livre, qui l’autorise à rejeter les deux injections sans pour autant violer la règle, dans la loi juive, qui exige de rester en bonne santé. Cet argument est que s’il y a cent médecins et que 99 d’entre eux disent de se faire vacciner ou de se faire opérer, et qu’un seul prône le contraire, il est autorisé de suivre l’avis minoritaire.

Cette décision, selon Abergil, est motivée par sa méfiance personnelle face au vaccin.

« Il m’inquiète », déclare-t-il. « Mon inquiétude, c’est de connaître l’impact qu’il pourra avoir d’ici quinze ans – la réalité, c’est qu’on ne le sait pas ».

Abergil, cuisinier dans une yeshiva, arbore de longues papillotes et une barbe fournie et, s’il est heureux de se faire photographier, il refuse néanmoins que le cliché soit réalisé à l’aide d’un smartphone, une technologie qu’il considère comme non-casher. Son père, qui s’est fait vacciner, se tient un peu plus loin, portant des vêtements plus passe-partout et une kippa tissée. Il déclare que les opinions de son fils sont « son problème » et qu’il devra céder, de toute façon, à un moment ou à un autre.

« Tôt ou tard, il faudra avoir été vacciné pour faire quelque chose, même pour acheter du pain », affirme-t-il, ajoutant que la pression amènera probablement son fils à devoir changer de point de vue.

Centre majeur de la population Haredi, à Beit Shemesh, seulement 29,5 % des habitants ont reçu une première dose et 26 % ont bénéficié des deux. Ces chiffres représentent environ la moitié de la moyenne nationale – elle s’élève à 58 % et à 54 % respectivement – même si la différence n’est pas aussi énorme que cela pourrait paraître au premier coup d’œil, les secteurs ultra-orthodoxes comprenant une population âgée de moins de seize ans, qui n’est pas éligible à la vaccination, plus importante que dans le reste de la société, et aussi plus de patients qui ont guéri de la COVID-19.

Les statistiques locales préoccupent néanmoins Chava Akerman, une femme orthodoxe qui dénonce avec force les membres de la communauté ultra-orthodoxe qui refusent de se faire vacciner, invoquant des certitudes « stupides et primitives ». Elle demande souvent aux gens de respecter les règles de distanciation sociale face à elle, qui redoute d’attraper le coronavirus.

Chava Akerman à Beit Shemesh (Crédit : Nathan Jeffay/The Times of Israel)

Shimon Kletzkin, 24 ans, a reçu les deux doses mais – c’est la situation inverse de celle de la famille Abergil – ses parents refusent de le faire.

« Je me suis disputé avec eux », explique-t-il, « mais jamais ils n’iront se faire vacciner ».

« Je me suis fait vacciner pour des raisons pratiques – qu’on puisse retrouver tous notre vie quotidienne habituelle », dit Kletzkin. Ses parents « ont peur qu’il y ait quelque chose de dangereux dans le vaccin, qui soit mauvais pour la santé. » Mais si eux s’inquiètent des effets possibles de l’administration des doses, lui s’inquiète de leur vulnérabilité face à la maladie en l’absence de vaccination. « Ce sont mes parents et je me fais du souci pour eux », note-t-il.

Certains résidents de Beit Shemesh disent s’être faits vacciner mais n’avoir aucune certitude concernant l’immunisation de leurs enfants – un problème appelé à se poser dans la mesure où l’État juif devrait devenir le tout premier pays à offrir les doses de vaccin contre la COVID-19 à ses adolescents.

Moshe Bratman à Beit Shemesh (Crédit : Nathan Jeffay/The Times of Israel)

Moshe Bratman, 44 ans, a reçu ses deux doses même s’il a été « hésitant, de prime abord, parce que je ne voulais pas servir de cobaye ». Mais il ajoute que d’autres ont eu du mal à comprendre les éloges gouvernementaux du vaccin qui ont accompagné l’obligation de porter le masque dans des espaces clos – estimant que le gouvernement a ainsi révélé, d’une certaine manière, le manque de confiance du gouvernement dans le vaccin.

Il a été rassuré quand son entourage s’est fait vacciner, mais il reconnaît qu’il sera plus difficile de le convaincre de l’utilité de faire vacciner son fils, situé de l’autre côté d’une table de pique-nique où tous deux sont en train de déjeuner en compagnie d’autres adolescents.

« Je ne veux certainement pas qu’il soit parmi les premiers », s’exclame-t-il. « Et l’idée qu’on va faire vacciner des enfants qui, habituellement, ne développent pas de formes graves de coronavirus est difficile à accepter pour moi ».

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