A l’occasion de la sortie du livre « Une France soumise, les voix du refus » dirigé par Georges Bensoussan et préfacé par Elisabeth Badinter, l’essayiste Isabelle Kersimon explique comment l’apparition du terme « islamophobie », concept en forme de cheval de Troie des Frères musulman selon elle, a aussi occulté le véritable rejet anti-musulman et le « racisme d’antan » toujours actuel.

Times of Israel : Quel est l’objectif du prochain livre de Georges Bensoussan auquel vous avez contribué ?

Isabelle Kersimon : Il s’agit d’une poursuite de ses travaux parus en 2002 : « Les territoires perdus de la République ». Dans ce nouvel opus, il a décidé de donner la parole à toutes les personnes confrontées à l’intégrisme musulman et aux revendications salafistes. Plusieurs témoignages de policiers, professeurs ont ainsi été recueillis et complétés par d’autres contributions. Le livre présente aussi le témoignage de citoyens qui se battent contre ce phénomène, pour défendre la laïcité.

Vous décrivez de manière édifiante le passage dans l’imagination collective, de « la beurette en proie à la discrimination raciale » dans les années 90, à la « jeune fille voilée victime d’islamophobie » contemporaine.

Rappelez-vous l’état d’esprit fraternel qui régnait dans le milieu des années 80 et durant la « Marche des beurs ». Les slogans clamaient « Nous sommes des Français issus de l’immigration maghrébine » (le slogan du groupe « Convergence 1984 » était « La France, c’est comme une mobylette, pour avancer, il lui faut du mélange »- Ndlr). Et c’est vrai : il y avait un racisme effectif en France, contre ces immigrés algériens ayant grandi dans des cités, on disait des « quartiers » à l’époque, et provenant de familles modestes constituées d’une mère au foyer et d’un père ouvrier. Mais ils se battaient pour faire valoir qu’ils étaient Français. Pas contre la France.

Ces jeunes filles qu’on appelait « Beurettes » étaient victimes de racisme. Et ce racisme existe encore, mais il n’est pas ce que les intégristes nomment « islamophobie ». Le concept « d’islamophobie » c’est autre chose, c’est une tentative de manipulation.

Un concept auquel vous dévouez une partie importante de votre temps, puisque, en plus de votre activité d’essayiste, vous êtes rédactrice en chef du site Islamophobie.org. Pourquoi tant d’attention ?

Le teerme d’islamophobie avait disparu du débat public pendant plusieurs décennies. Il est réapparu en France après la révolution islamique iranienne. C’est le prédicateur Tariq Ramadan qui, le premier, « popularise » le terme en citant un rapport universitaire dans le Monde diplomatique, dirigé par un Alain Gresh largement acquis sinon à ses thèses, du moins à sa personnalité charismatique. « On peut même parler d’une sorte d’islamophobie, selon le titre de la précieuse étude commandée en Grande-Bretagne par le Runnymede Trust », écrit Ramadan.

Tariq Ramadan (Crédit : capture d’écran YouTube)

Tariq Ramadan (Crédit : capture d’écran YouTube)

Depuis le concept a gagné en popularité. Mais c’est un terme à tiroir renfermant plusieurs objectifs: celui de faire passer toute « la » communauté musulmane (alors qu’elle est éminemment plurielle) pour une victime de l’Occident, et aussi celui de faire plier la République sur l’émancipation des femmes, la laïcité et la liberté d’expression.

Vous décrivez les anti-racistes des années 90 et 2000 comme des acteurs parfois passifs parfois actifs ayant l’air un peu dépassés face à l’apparition de la propagande frériste dans leurs rangs.

Le combat anti-raciste a été repris en main par les Frères musulmans. S’il existe un débat légitime sur la discrimination sociale et ethnique, il s’avérera par la suite que ce combat-là a été le lieu où ils se sont installés. C’est par là qu’ils ont gagné leur légitimité dans le débat public français et c’est la raison pour laquelle ils sont tellement invités dans les médias. Je précise que j’appelle intégriste le fait d’utiliser une idéologie à des faits politiques. Un des objectifs actuels de ces mouvances est de faire abroger la loi de 2004 et 2010 afin de « libérer la cause » du voilement intégral et du voilement des mineures.

Et les acteurs anti-racistes ont laissé faire ?

Pas tous, non. Il y a eu des clashs. En 2005, Antoine Spire a quitté la Ligue des droits de l’Homme lorsqu’elle a commencé à lutter « contre l’islamophobie aux côtés de Tariq Ramadan, de Mouloud Aounit et d’autres. Mais cela s’est fait progressivement et habilement.

Même Malek Boutih, qu’on aurait du mal à qualifier de conciliant avec ces idéologies s’est fait avoir avant de revenir sur ses déclarations. Ramadan n’a pas réussi à convaincre toute la gauche anti-raciste. Il y a eu aussi des clashs au Mrap. Il existe un grand désaccord, aujourd’hui encore, entre les militants.

Que pensez-vous des propos tenus par Georges Benssoussan lors d’une émission présentée par Alain Finkielkraut (« Dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère ») qui lui vaut un procès sur une initiative du CCIF ?

Je n’aurais pas dit les choses comme lui, mais on lui fait un mauvais procès. Cet homme n’est pas raciste. Mohamemd Sifaoui a écrit quelque chose de semblable en 2014 sur le Huffington Post sans qu’un tel débat n’ait lieu. C’est injuste et même dégueulasse, excusez-moi du mot, d’attaquer Bensoussan, car on salit un homme et son intégrité, en tentant de le faire passer pour ce qu’il n’est pas.

Je dois ajouter que j’ai interviewé Abdelgani Merah, le frère de Mohammed Merah à ce sujet : il raconte bien avoir baigné, durant toute son enfance, dans un antisémitisme virulent. C’est une réalité qu’on doit prendre à bras le corps.