La cérémonie en mémoire d’Yitzhak Rabin ‘cache’-t-elle l’assassinat ?
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La cérémonie en mémoire d’Yitzhak Rabin ‘cache’-t-elle l’assassinat ?

Les organisateurs des rassemblements mettent l'accent sur l'unité nationale au lieu de dénoncer le racisme, suscitant de vives critiques de la gauche

Quelque 100 000 personnes assistent à un rassemblement marquant le 20e anniversaire de l'assassinat du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin sur la même place de Tel Aviv où il a été tué lors d'un rassemblement pour la paix en 1995, en 2015 (Crédit : Flash90 / Tomer Neuberg)
Quelque 100 000 personnes assistent à un rassemblement marquant le 20e anniversaire de l'assassinat du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin sur la même place de Tel Aviv où il a été tué lors d'un rassemblement pour la paix en 1995, en 2015 (Crédit : Flash90 / Tomer Neuberg)

JTA — L’assassinat du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin sera commémoré différemment cette année, et tout le monde n’est pas satisfait de ce nouvel arrangement.

Dans le passé, le rassemblement annuel de Tel Aviv marquant l’anniversaire du meurtre politique visait à dénoncer le racisme et l’extrémisme. Les intervenants lors des rassemblements appelaient traditionnellement le gouvernement à terminer ce que Rabin avait commencé : un accord de paix avec les Palestiniens.

Mais les nouveaux organisateurs ont cette année mis l’accent mis sur la promotion de l’unité nationale. Alors que de nombreux Israéliens ont accueilli de manière positive de changement, certaines personnalités de la gauche l’ont condamnée qualifiant cette décision de tentative visant à faire abstraction de l’assassinat.

Le rassemblement de cette année, prévu samedi soir sur la place Rabin, a été organisé par le mouvement Darkenu et Les Commandants pour la sécurité d’Israël, deux groupes de défense centristes qui soutiennent la « séparation » avec les Palestiniens dans le cadre d’une solution à deux États.

Une annonce publiée dans les médias présentait le rassemblement, intitulé « Nous nous souvenons : nous sommes un peuple », comme une manifestation au nom du leadership de Rabin, de la décence nationale et de la vision sioniste d’un État juif et démocratique.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s'exprime lors d'un service commémorant la mémoire de Yitzhak Rabin à l'occasion du 21ème anniversaire de son assassinat au cimetière du Mont Herzl de Jérusalem, le 13 novembre 2016. (Crédit : Ohad Zwigenberg/POOL)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’exprime lors d’un service commémorant la mémoire de Yitzhak Rabin à l’occasion du 21ème anniversaire de son assassinat au cimetière du Mont Herzl de Jérusalem, le 13 novembre 2016. (Crédit : Ohad Zwigenberg/POOL)

L’un des organisateurs du rassemblement, Nimrod Dweck, stratège en chef et co-fondateur de Darkenu, ou « Notre Voie », a expliqué au JTA qu’il était temps de mettre fin au pointage de doigt à la mort de Rabin et de regarder vers l’avenir commun des Israéliens.

« Nous avions le sentiment que nous devions réinventer ce qui fait de nous une nation », a-t-il indiqué. « C’est très différent des années passées parce que nous ne jouons pas le jeu du blâme ou ne parlons pas de paix. Nous parlons de qui nous sommes en tant que peuple. »

Contrairement aux cérémonies précédentes, aucun parti politique ou législateur israélien n’a été invité à prendre la parole lors du rassemblement. Les six anciens chefs d’état-major vivants de l’armée israélienne ont reçu des invitations. Mais après avoir tout d’abord exprimé de l’intérêt pour le rassemblement, ils ont tous refusé un par un. La chaîne de télévision israélienne, la Dixième chaîne, a expliqué qu’ils craignaient probablement d’être qualifiés de personnalité de gauche pour leur association avec les organisateurs.

Dweck a précisé qu’il ne pouvait pas expliquer la décision des chefs d’état-major mais il a ajouté que l’approche non partisane des organisateurs du rassemblement a attiré des Israéliens de droite qui ne se seraient sentis pas à leur place dans le passé. Parmi ceux qui parleront au rassemblement de cette année, il y a Esther Brot, qui a abandonné sa maison à Ofra, en Cisjordanie, par respect pour la décision de la Haute Cour de justice selon laquelle elle doit être démolie parce qu’elle a été construite sur des terres palestiniennes privées.

Yehuda Glick, un député juif orthodoxe du parti Likud, participera à l’événement. Lundi, il a envoyé une lettre encourageant ses collègues de la Knesset à le rejoindre. Il a expliqué qu’il avait « honte » de l’atmosphère politisée qu’il a vue l’année dernière lors de l’événement, quand les intervenants ont méprisé la droite et que les manifestants ont chahuté la gauche. Mais il a avoué que le rassemblement serait différent sous Darkenu et Les Commandants pour la sécurité d’Israël.

Yehudah Glick, député du Likud, à la Knesset, le 28 décembre 2016. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
Yehudah Glick, député du Likud, à la Knesset, le 28 décembre 2016. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

« J’ai personnellement parlé aux organisateurs du rassemblement et j’ai été convaincu qu’ils feraient tout pour préserver une atmosphère digne et majestueuse », a-t-il écrit.

« Le slogan choisi pour l’événement ‘Nous sommes une nation’ exprime le fort désir de la population de guérir les failles en nous, et les organisateurs cherchent à créer un dénominateur commun aussi large que possible contre la violence et la haine qui détruisent toutes les bonnes parties de la Knesset. »

Cependant, l’attitude accueillante de l’organisateur a bouleversé certaines personnalités de gauche, qui ont déclaré que l’assassinat de Rabin était intrinsèquement politique et qu’il fallait s’en souvenir comme tel. Ils ont également souligné que l’annonce pour le rassemblement n’a même pas mentionné que Rabin avait été assassiné.

« Un étranger qui lit cette publicité bizarre et trompeuse pourrait penser que Rabin est mort paisiblement dans son lit, après sa retraite, et qu’aujourd’hui le groupe se réunit pour chanter un peu et partager des souvenirs amusants et affectueux », a dénoncé sur Facebook la députée Shelly Yacimovich, une députée du centre de l’alliance politique Union Sioniste. « Eh bien, le Premier ministre et le ministre de la Défense Yitzhak Rabin a été assassiné. A-s-s-a-s-s-i-n-é. C’était un assassinat politique visant à éliminer un dirigeant politique élu et pour changer le cours de la nation par ce meurtre. »

Elle a ajouté que l’assassinat devrait être enseigné à tout le monde, pas seulement à ceux du « camp politique » de Rabin, mais que l’annonce faisait le contraire.

Portrait of Yitzhak Rabin. Had Rabin not been assassinated in November 1995, says Yossi Beilin, 'We would now have peace.' (photo credit: Flash90)
Yitzhak Rabin (Crédit photo: Flash90)

« Cette publicité nie ce souvenir à tout le monde — l’efface, la blanchit et la cache », a déclaré Yacimovich. « C’est une publicité embarrassante qui empeste la peur. Il reste encore du temps avant le rassemblement pour le récupérer et se souvenir. »

Beaucoup d’autres personnalités de gauche partageaient le même sentiment.

« Révoltant », a écrit Alon Pinkas, un ancien consul général d’Israël à New York, sur Facebook, selon le journal de gauche israélien Haaretz.

« C’est triste, déprimant, insultant. [Cette publicité] Fais oublier aux gens ! », a réagi Shimon Sheves, qui était le directeur général du cabinet du Premier ministre lors du dernier mandat de Rabin.

L’extrémiste de droite Yigal Amir a abattu Rabin le 4 novembre 1995, à la fin d’un événement que le Premier ministre de l’époque avait organiser pour montrer le soutien de la population dont il bénéficiait pour ses efforts pour faire la paix avec les Palestiniens. Les jours suivants, et chaque année depuis, le samedi le plus proche de la date anniversaire de sa mort, des milliers d’Israéliens se rassemblent sur la place Rabin, comme elle a été rebaptisée, pour lui rendre hommage.

Le rassemblement, qui est devenu le principal événement de commémoration pour Rabin, a longtemps été organisé par une alliance de groupes de jeunes et d’organisations sociales. Mais l’année dernière, l’alliance a préféré organiser des tables rondes dans les principales villes du pays. Le parti travailliste, parti politique auquel appartenait Rabin, est intervenu à la dernière minute pour sauver le rassemblement de l’annulation. Cette année, Darkenu et Les Commandants pour la sécurité d’Israël ont pris le relais.

Dweck a assuré que c’était « une erreur involontaire » et mardi, il s’est assuré que l’intitulé soit changé pour indiquer : « Un rassemblement de masse en mémoire du Premier ministre Yitzhak Rabin marquant les 22 ans depuis son meurtre. »

Mais il a cependant accusé les membres de la gauche israélienne de nourrir la colère contre le mouvement d’implantation, dont certains de ses dirigeants ont incité à la violence contre Rabin et qui ont aidé à inspirer Amir. Depuis la mort de Rabin, la foi du public israélien dans la paix avec les Palestiniens a faibli et les résidents des implantations ont contribué à faire basculer la politique israélienne vers la droite. Mais Dweck a ajouté qu’il s’attend tout de même à ce que les politiciens de gauche se présentent au rassemblement.

« Tout le monde ici veut la paix et la sécurité et une vie meilleure », a-t-il déclaré. « Nous devons juste nous respecter les uns les autres et comprendre les défis de chacun. »

La couverture de "Yitzhak Rabin: Soldier, Leader, Statesman",d'Itamar Rabinovich (Crédit : Yale University Press/via JTA)
La couverture de « Yitzhak Rabin: Soldier, Leader, Statesman »,d’Itamar Rabinovich (Crédit : Yale University Press/via JTA)

Itamar Rabinovich, un centriste autoproclamé qui a été ambassadeur sous Rabin aux Etats-Unis et de négociateur en chef en Syrie, a déclaré que la gauche et la droite portent une certaine responsabilité pour l’atmosphère amère du rassemblement qui, selon lui, existe depuis le début.

« Je suis désolé que la majorité du camp sioniste religieux ne se soit pas remis en question comme il aurait dû le faire immédiatement après l’assassinat », a-t-il regretté. « Je pense aussi que la gauche s’est trompée en cherchant à transformer la principale commémoration sur la place Rabin en une déclaration politique. »

Rabinovich, qui a écrit l’an dernier une biographie de Rabin, a déclaré que le rassemblement devrait idéalement honorer l’héritage de son ancien patron sans créer une dissonance inutile entre les Israéliens.

« Personnellement, je pense que les organisateurs ont trouvé la bonne voie », a-t-il approuvé.

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