Lorsque la Conférence de Prague sur les avoirs liés à l’époque de la Shoah (Holocaust Era Assets Conference) s’était achevée en 2009 sur l’adoption d’une déclaration historique de principes sur la restitution des biens spoliés par les criminels nazis, les défenseurs des victimes du génocide espéraient alors qu’un certain sens de la justice finirait par triompher.

La Déclaration de Terezin, adoptée par 46 pays participant à la Conférence de Prague, organisée par la République tchèque et ses partenaires du 26 au 30 juin 2009, a déterminé une série d’objectifs destinés à la restitution des biens et aux compensations. Elle reconnaît l’âge avancé des survivants de la Shoah et rappelle l’urgence d’améliorer leur sort sur le plan économique et social.

« Observant qu’il importe de restituer aux communautés et aux individus les biens immobiliers qui appartenaient aux victimes de la Shoah et aux autres victimes des persécutions nazies, les États participants appellent instamment à tout mettre en œuvre afin de réparer les conséquences des prises de possession injustifiées de biens telles que confiscations, ventes forcées et ventes dans des situations de contrainte qui s’inscrivaient dans le cadre des persécutions subies par ces groupes ou individus innocents dont la plupart sont morts sans héritier », soulignaient les signataires de la déclaration.

Cinq ans plus tard, le bilan sur des progrès éventuels est mitigé.

La crise persistante de la zone Euro a entravé les efforts visant à obtenir des pays d’Europe de l’Est l’adoption d’une loi sur les restitutions. La Déclaration de Terezin n’impose pas de quelconque engagement concret – voire même les signatures des pays présents.

La Pologne, seul pays européen occupé par les nazis n’ayant pas promulgué de loi substantielle sur la restitution de la propriété privée, n’a même pas daigné se présenter à la réunion de suivi en 2012.

Depuis 2009, la Lituanie est le seul pays à avoir adopté une loi importante sur la restitution : une somme de 53 millions de dollars votée en 2011 et allouée sur dix ans, dédiée aux biens communaux saisis pendant l’Holocauste.

Cinq ans plus tard, le bilan sur des progrès éventuels est mitigé

« La plupart des pays hésitent à s’engager dans une politique de restitution ou de compensation pour les biens perdus », a déclaré Douglas Davidson, l’émissaire du Département d’Etat américain chargé des questions sur la restitution des biens liés à la période de l’Holocauste.

A la veille des fêtes de Pessah, Davidson se trouvait à Zagreb avec des dirigeants juifs afin de négocier avec les représentants du gouvernement croate. Selon les négociateurs, la Croatie est l’un des rares pays à mener des pourparlers sur la question des restitutions et où un accord est envisageable dans un avenir proche.

« Ils veulent le faire, ils savent qu’ils doivent faire, mais leur économie est dans une situation désastreuse. La reconnaissance leur coûtera 1 milliard d’euros d’indemnisation pour les biens nationalisés par le régime communiste en Yougoslavie après la guerre », explique Davidson.

Afin d’accélérer la campagne de restitution des biens dans les pays qui traînent des pieds, la World Jewish Restitution Organization a décidé d’exercer des pressions publiques et politiques au sein de l’Union européenne.

Au mois de février, l’organisation a obtenu une lettre signée par cinquante parlementaires britanniques et adressée au Premier ministre polonais Donald Tusk, pour lui réclamer des comptes sur ​​les restitutions.

« Malheureusement, la Pologne se distingue par son absence d’engagement, ni même de reconnaissance de sa responsabilité envers les victimes », déclare la lettre, dont la principale signataire était la baronne Ruth Deech. Membre de la Chambre des Lords, Deech est la petite-fille de familles juives propriétaires de biens considérables en Pologne.

« La Pologne a la responsabilité de restituer aux survivants de l’Holocauste, à leurs héritiers et autres victimes, les biens saisis par les nazis ou ultérieurement nationalisés par les régimes communistes », explique la lettre.

« La Pologne a la responsabilité de restituer aux survivants de l’Holocauste, à leurs héritiers et autres victimes, les biens saisis par les nazis ou ultérieurement nationalisés par les régimes communistes »

« La Pologne démocratique continue injustement de bénéficier des propriétés privées des victimes. Beaucoup de ces victimes et de leurs héritiers – juifs et non juifs – sont des citoyens britanniques ».

Ce mois-ci, le ministre britannique des Affaires étrangères William Hague a apporté son soutien à la campagne.

« L’Europe est un partenaire aussi important, et dans certains cas plus important que les Etats-Unis », a déclaré Gideon Taylor, le directeur des opérations de WJRO.

L’administration Obama participe également à cette campagne en faveur de la restitution des biens spoliés sous le régime nazi. Le vice-président Joe Biden aurait soulevé la question au cours de réunions privées avec les dirigeants européens.

Les années 1990 représentent un âge d’or en matière de législation sur la restitution des avoirs liés à la période de l’Holocauste.

En effet, les pays fraîchement indépendants d’Europe centrale et orientale se sont montrés très réceptifs sur la question afin de gagner les faveurs de l’Occident et d’améliorer leurs chances d’adhérer à l’OTAN.

La question des restitutions a souvent été évoquée lors des audiences du Sénat américain sur l’adhésion à l’OTAN. C’est à cette période que plusieurs accords majeurs ont été signés. L’ouverture des archives étatiques après la chute du rideau de fer a contribué à maintenir la question à l’ordre du jour.

« Malheureusement, la Pologne se distingue par son absence d’engagement, ni même de reconnaissance de sa responsabilité envers les victimes »

La restitution des biens appartenant aux Juifs d’Allemagne de l’Est fut érigée en condition pour parvenir à un accord de réunification de la nation allemande en 1990. Depuis, plus de 3 milliards de dollars d’actifs ont été restitués.

Aujourd’hui, les négociateurs en charge du dossier des restitutions brandissent en premier lieu l’exigence de justice, mais également l’urgence d’obtenir réparation avant que la dernière génération de rescapés ne disparaisse.

« Nous avons eu une certaine influence à un moment de ce processus – quand les pays ont été admis à l’OTAN ou à l’UE – dans les années 1990 ou au début des années 2000 », a déclaré Daniel Mariaschin, vice-président exécutif du Bnai Brith International, également membre de la WJRO.

« Ce qui prime désormais est l’impératif moral de cette affaire, et la bonne volonté ou l’absence de bonne volonté des gouvernements concernés, mais également ​​la capacité de persuasion de la WJRO. C’est une tâche plutôt difficile. »

La tâche se révèle bien plus complexe en raison du rythme et de la durée des négociations.

Etalées dans la plupart des cas sur une décennie, voire davantage, les discussions perdent de leur intensité alors que les gouvernements se font et se défont, que les récessions et les politiques d’austérité émergent, et enfin que la hausse du sentiment nationaliste rend parfois toute transaction plus difficile.

Même les gouvernements qui reconnaissent pleinement leur devoir de restituer les biens spoliés aux Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale se montrent frileux quant à l’idée de transférer des actifs nationaux à des Juifs résidents hors du pays.

Conséquences : certains des pays qui ont adopté la législation sur la restitution ou les réparations n’autorisent toujours pas les non-citoyens ou ceux qui résident en dehors du pays à en bénéficier.

Selon Greg Schneider, vice-président exécutif de la Claims Conference, en charge principalement des restitutions des avoirs liés à l’Allemagne et à l’Autriche, le public européen a besoin de comprendre que la question n’est pas de donner quoi que ce soit, mais de rendre des biens à leurs propriétaires légitimes.

« La restitution des biens n’est pas un cadeau, ce n’est pas une faveur », a déclaré Schneider. « Il s’agit de rendre une propriété volée ».

La plupart des gouvernements européens ont accepté ce principe, affirment les négociateurs. Mais la question est de savoir si le processus est économiquement et politiquement réalisable. Les sommes en jeu sont considérables.

« La restitution des biens n’est pas un cadeau, ce n’est pas une faveur. Il s’agit de rendre une propriété volée. »

Greg Schneider

Les pays qui portent la responsabilité de la perpétration de la Shoah doivent également payer des réparations pour leurs crimes.

En Lituanie, où la quasi-totalité de la population juive d’avant-guerre du pays – 200 000 personnes – a été assassinée, souvent avec la complicité des Lituaniens, l’accord conclu en 2011 sur la restitution prévoyait également 1 million de dollars de compensation symbolique, soit 600 dollars versés aux 1 775 victimes juives lituaniennes de l’Holocauste.

Selon les négociateurs, le prochain pays susceptible d’adopter une loi importante sur la restitution pourrait être la Serbie, où la question est intégrée à ses thèmes de campagne pour assurer son admission dans l’Union européenne.

Le dernier de la classe en matière de politique de restitution reste à bien des égards la Pologne, où quelque 3 millions de Juifs vivaient avant la guerre. En effet, aucune loi sur la restitution des biens privés n’a été adoptée.

Selon Taylor, ancien président de la Claims Conference, la Pologne ne devrait pas être rebutée par l’ampleur des revendications possibles.

« La Pologne, la Hongrie et la Roumanie sont probablement les pays les plus concernés, car ils rassemblaient les plus grandes communautés d’avant-guerre », explique-t-il.

« Nous sommes en quête d’un système et d’un processus, pas d’une somme forfaitaire. Parfois, vous parvenez à arracher un accord. Nous voulons un processus juste ».