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À Munich, un militant juif arrêté pour s’être querellé avec des manifestants antisémites

Marian Offman dit avoir été malmené par les policiers après avoir traité de "connard" un participant, s'insurgeant contre le traitement qui lui a été réservé par les agents

Le commissaire interconfessionnel de Munich, Marian Offman, escorté par un agent de police, le 9 novembre 2022. (Capture d'écran)
Le commissaire interconfessionnel de Munich, Marian Offman, escorté par un agent de police, le 9 novembre 2022. (Capture d'écran)

Un éminent responsable juif de Munich a accusé la police locale d’avoir utilisé une force excessive lors de son arrestation survenue alors qu’il se querellait avec des manifestants extrémistes, la semaine dernière.

La manifestation qui avait lieu ce jour-là avait été organisée par « Querdenker, » le pendant allemand de la mouvance complotiste américaine QAnon, avec pour objectif de demander la libération « des prisonniers politiques ».

Le rassemblement s’est tenu mercredi soir, le jour du 84e anniversaire de Kristallnacht — « la nuit du verre brisé ». Lors de ce pogrom, des Allemands et des Autrichiens avaient attaqué, pillé et incendié des commerces et des habitations juives. 1 400 synagogues avaient été détruites. Tandis que le bilan officiel des victimes de cette Nuit de Cristal s’établit à 90 d’après les chiffres communiqués par le IIIe Reich, les historiens contemporains ont estimé qu’au moins 3 000 personnes ont été assassinées au cours de ces terribles pogroms. Des milliers de Juifs, morts plus tard dans les camps, ont également été déportés lors de cette nuit. De nombreux autres se sont suicidés.

Marian Offman, ancien membre du conseil municipal – il y a longtemps siégé – et qui est actuellement le premier responsable du dialogue interconfessionnel de la communauté juive de Munich, raconte au cours d’un entretien accordé lundi au Times of Israel que la première chose qu’il a pu apercevoir lors de la manifestation était une affiche avec une photo du lanceur d’alerte Julian Assange à côté d’une étoile de David.

« Il y avait une exigence clairement établie lors de cette manifestation, qui était qu’aucune étoile de David ne devait y paraître », raconte Offman qui se souvient qu’il s’est alors approché des policiers qui ont accepté de confisquer la pancarte.

Offman, qui est âgé de 74 ans et qui est fils de survivants de la Shoah, note qu’il a demandé à une autre manifestante si la date-anniversaire de la nuit de Cristal était un bon choix pour l’organisation de ce mouvement de protestation.

Le responsable interconfessionnel de Munich, Marian Offman (Autorisation)

La femme lui a répondu qu’il y avait aussi eu une tentative d’assassinat d’Adolf Hitler à la même date, le 8 novembre.

Une telle tentative a effectivement eu lieu mais le 9 novembre 1938, soit un an et un jour après la nuit de Cristal. Le résistant Georg Elser avait placé une bombe dans un restaurant de Munich où Hitler et les membres de son parti avaient organisé une conférence. Elser était ultérieurement mort après avoir été déporté dans le camp de concentration de Dachau.

Quand Offman a dit à la manifestante qu’il aurait assassiné Hitler avec plaisir, cette dernière a répliqué : « Mais où est votre humanité ? »

Selon lui, elle aurait ajouté que « les gens avec vos origines sont vogelfrei, » utilisant le mot allemand désignant « les hors-la-loi ».

Offman affirme que les manifestants – des adeptes des théories du complot ou des néo-nazis – savaient parfaitement qui il était et qu’ils étaient conscients de son judaïsme.

Il précise qu’un homme – qu’il a ultérieurement pu identifier comme étant le leader régional du parti d’extrême-droite allemand de l’AfD, l’avait accusé de « séparer » les individus sur la base de leur statut vaccinal – avec en arrière-fond la crise de la COVID-19. Le groupe Querdenker compare régulièrement le traitement des non-vaccinés pendant la pandémie aux persécutions nazies des Juifs sous le troisième Reich.

« Je n’ai pas tout de suite compris ses propos, mais il a utilisé ce terme de ‘séparation’ dans le sens de la séparation des Juifs qui était effectuée par les nazis à l’entrée d’Auschwitz. C’est de l’antisémitisme pur et c’est clairement une relativisation de la Shoah », s’exclame Offman.

Scandalisé par la rhétorique employée par le manifestant, Offman a traité l’homme de « connard ».

Ils se sont immédiatement retrouvés entourés par la police « qui a tout entendu », ajoute Offman.

Les forces de l’ordre ont insisté pour qu’Offman les suive vers une camionnette qui était stationnée dans une rue adjacente, ce qu’il a refusé de faire.

Une vidéo fournie par Offman au Times of Israel montre les policiers en train de l’escorter vers la camionnette contre sa volonté. Deux agents le tiennent fermement et un groupe de policiers les suit. « Ils m’ont fait mal aux côtes », poursuit-il.

Des manifestants avec des pancartes de victimes de la cellule néo-nazie de la Résistance socialiste nationale (NSU) avant la condamnation de Beate Zschaepe, seul membre survivant du NSU à l’origine d’une série de meurtres racistes à Munich, en Allemagne, le 11 janvier 2018. (Crédit : AFP PHOTO/GUENTER SCHIFFMANN)

A leur arrivée au véhicule, les deux personnes qui avaient insulté Offman étaient déjà là, portant plainte contre lui. Il a signalé qu’il avait fait de même à leur encontre.

Le porte-parole de la police de Munich, Sven Müller, a indiqué au Times of Israel qu’Offman « a été impliqué dans une discussion avec deux participants de la manifestation et des insultes mutuelles ont été proférées ».

La police de Munich n’a noté aucun « comportement répréhensible » de la part de ses agents, a-t-il ajouté.

Le porte-parole auprès des médias de la police de Munich, Andreas Franken, a pour sa part diffusé un communiqué de presse, jeudi, précisant que les policiers ignoraient qui était Offman.

Florian Ritter, un député local qui appartient au même parti qu’Offman, déclare au Times of Israel qu’il ne parvient pas à comprendre pourquoi la police n’est pas passée immédiatement à l’acte contre les manifestants qui ont proféré des insultes antisémites. Jeudi, Ritter a officiellement demandé aux autorités de la région bavaroise que la police donne des explications.

Offman, pour sa part, a décidé de ne pas porter plainte pour la blessure qui lui a été faite par les agents. « Ma douleur ne va pas s’apaiser en infligeant une douleur aux autres », estime-t-il.

Des manifestants avec des pancartes de victimes de la cellule néo-nazie de la Résistance socialiste nationale (NSU) avant la condamnation de Beate Zschaepe, seul membre survivant du NSU à l’origine d’une série de meurtres racistes à Munich, en Allemagne, le 11 janvier 2018. (Crédit : AFP PHOTO/GUENTER SCHIFFMANN)

Il ajoute que le problème n’a finalement pas été les agents déployés sur le terrain, mais les donneurs d’ordre.

Tobias Singelnstein, professeur en droit pénal à l’université Goethe-Universität de Francfort, indique qu’il n’y a pas de raison de supposer que la réponse de la police ait été intentionnellement malveillante sur la base de ce seul incident. Il remarque néanmoins que certains agents allemands nourrissent eux-mêmes des points de vue antisémites et racistes et il dit avec force que lutter contre ce phénomène est « un impératif ».

Si Ritter se trouve, lui aussi, dans l’incapacité de fournir des statistiques sur l’antisémitisme qu’il pourrait y avoir dans les forces de police de Munich, il cite toutefois des chiffres qui soulignent une augmentation des délits prenant pour cible les Juifs dans la ville. Au cours des quatre dernières années, ce chiffre a été multiplié par deux, signale-t-il.

Dans la matinée de lundi, Offman s’est entretenu avec le responsable de la police de Munich et avec un procureur-général bavarois – des discussions qui, estime-t-il, ont été « infructueuses ».

Des nazis allemands transportent des livres juifs, probablement en vue d’un auto-da-fé, pendant la nuit de Cristal, dans une ville qui est probablement la localité de Fuerth, en Allemagne, le 10 novembre 1938. (Crédit : Yad Vashem via AP)

Pour Offman, l’épreuve vécue la semaine dernière a cependant un goût étrangement familier. Il avait publié un livre, au début de l’année, intitulé « Mandelbaum, » dans lequel le membre juif d’un conseil municipal est accusé d’avoir frappé un néo-nazi pendant une manifestation, plongeant ce dernier dans le coma.

Dans un entretien accordé au journal allemand Taz, il avait déclaré que cette histoire était « un mélange égal de réalité et de fiction ».

Offman déclare au Times of Israel avoir songé à émigrer en Israël après l’incident qui s’est déroulé pendant la manifestation complotiste.

Il a finalement renoncé à cette idée. « Munich est le centre de ma vie », s’exclame-t-il.

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