Antisémitisme: Des Juifs européens craignent une guerre perdue face à la haine
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Antisémitisme: Des Juifs européens craignent une guerre perdue face à la haine

Les attaques ont grimpé en flèche pendant le conflit en Israël. Mais cette fois-ci, des leaders juifs, de Paris à Berlin, font part de leur pessimisme et interrogent l'avenir

Un rassemblement pro-israélien devant l'ambassade israélienne de Madrid, le 20 mai 2021. (Crédit : AP Photo/Manu Fernandez)
Un rassemblement pro-israélien devant l'ambassade israélienne de Madrid, le 20 mai 2021. (Crédit : AP Photo/Manu Fernandez)

AMSTERDAM (JTA) — En Allemagne, un homme portant une kippa a été frappé en pleine rue. En Autriche, une étudiante a été harcelée dans un train pour avoir lu un livre dont le titre contenait le mot « Juif ».

A Londres, une infirmière a raconté avoir été menacée à l’hôpital pour avoir arboré à son cou une étoile de David. Et en Belgique, une femme orthodoxe a été qualifiée de « sale Juive » et sommée de quitter l’endroit où elle se trouvait par un homme avec lequel elle tentait de partager un banc dans un parc.

L’amplitude de la recrudescence actuelle des activités antisémites n’est pas claire mais elle serait toutefois, selon certaines estimations – notamment celles de la communauté juive britannique – sans précédent. Par ailleurs, la portée et la densité des incidents antijuifs sont inhabituels.

Les responsables juifs locaux appréhendent cette nouvelle problématique avec un pessimisme parfois, lui aussi, inhabituel.

Les incidents antisémites étaient déjà en augmentation en Europe avant le conflit qui a opposé pendant onze jours Israël et le Hamas à Gaza – et qui a fait 230 morts du côté palestinien et douze morts du côté israélien. Avec le début des hostilités, les Européens ont commencé à se préparer aux activités antisémites qui ont toujours tendance à accompagner les regains de tension au Moyen-Orient – un phénomène connu, sur le continent, comme étant « l’importation du conflit israélo-palestinien ».

Cette dynamique avait été largement présente pendant une escalade des violences, en 2014. Mais cette fois, certains leaders communautaires juifs et des activistes de longue date dans la lutte contre l’antisémitisme émettent des mises en garde sévères – redoutant que le combat contre la haine ait maintenant été perdu.

Des manifestants affrontent la police anti-émeute à Sarcelles, une banlieue au nord de Paris, le 20 juillet 2014, lors d’une manifestation pour dénoncer la campagne militaire d’Israël à Gaza et montrer leur soutien au peuple palestinien. (AFP / Omar Bouyacoub)

Au vu des dizaines d’incidents qui se sont produits ces dernières semaines seulement en Belgique, Joel Rubinfeld, président de la Ligue contre l’antisémitisme dans le pays, a écrit qu’il doutait qu’il pourrait continuer à vivre dans cette nation européenne avec son épouse et leurs deux enfants.

« Je pensais que ce serait possible pour moi. Maintenant, j’en doute », a écrit Rubinfeld, ancien dirigeant du groupe CCOJB, organisation-cadre des Juifs de Belgique francophones, dans une lettre ouverte qui a été publiée samedi dans l’hebdomadaire Le Vif.

Brigitte Wielheesen, journaliste connue et experte de l’anti-terrorisme aux Pays-Bas, a écrit jeudi dans une tribune publiée sur le site d’information Jonet qu’après avoir combattu l’antisémitisme pendant des années, elle avait tiré la conclusion que cette lutte était devenue inutile.

« La guerre contre cette maladie est désespérée », a écrit Wielheesen, ancienne secrétaire du Rabbinat inter-provincial néerlandais. « Si les Juifs, en Europe, ont le rôle du canari dans la mine », a-t-elle ajouté, alors il faut reconnaître que « l’oiseau est mort ».

Le grand-rabbin de Hollande, Binyomin Jacobs qui, pendant des années, a recommandé aux Juifs locaux d’immigrer en Israël – en raison en partie de l’antisémitisme – a dit pendant une conférence organisée dans la ville de Nijmegen que lui et son épouse seraient déjà partis sans l’obligation de mener à bien leur mission dans le pays.

« {Vos paroles] nous ont fait penser à l’image d’un capitaine, obnubilé par la conscience de son devoir, qui reste à la tête d’un bateau en train de faire naufrage », a écrit une personne présente lors de la conférence à Jacobs après l’allocution, des propos que Jacobs a ensuite repris sur son blog.

Des manifestants propalestiniens brandissent des drapeaux pendant une manifestation d’organisation de gauche après le Sommet global de la santé à Rome, le 22 mai 2021. (Crédit : AP Photo/Alessandra Tarantino)

Cette flambée de violences entre Israël et la bande de Gaza est venue peu après des déclarations faites par les Juifs de France qui s’inquiètent de leur avenir dans le pays après le dernier jugement rendu dans le cadre du meurtre de Sarah Halimi. La plus haute instance judiciaire de la nation a estimé que l’homme musulman qui avait tué cette femme médecin juive en invoquant Allah et en qualifiant Halimi de « démon » avait consommé une trop grande quantité de marijuana et qu’il ne pouvait pas être considéré comme pénalement responsable de ses actes.

« Je comprends vos doutes et vos questions sur l’avenir et je les partage », a affirmé un leader de la plus importante organisation orthodoxe française au cours d’un rassemblement organisé à Paris, le mois dernier.

Mais tous les responsables communautaires ne partagent pas le même pessimisme profond.

En Grande-Bretagne, les Juifs ont été secoués par une série d’incidents antisémites, ce mois-ci, et ils ont « peur » de la prolifération récente d’antisémitisme au sein du parti Travailliste, explique Jonathan Arkush, ancien dirigeant de l’organisation-cadre du Board of Deputies of British Jews.

« Mais je ne crois pas qu’il faille faire le grand saut en pensant que notre communauté n’est plus viable comme elle l’était dans le passé », dit-il, citant les défaites du Labour après 2019, la vigilance des médias face à la haine anti-juive et les efforts de la police pour contrer cette dernière.

Toutefois, des informations portant sur des incidents antisémites ont continué à affluer, cette semaine, sur le continent.

Au cours d’un incident survenu jeudi à Magdeburg, une ville allemande située à environ 110 kilomètres à l’ouest de Berlin, un groupe de jeunes aurait harcelé un homme de 22 ans qui portait la kippa avant de l’agresser physiquement, entraînant des blessures mineures, a noté le site d’information MDR. Un passant est intervenu et les agresseurs ont quitté les lieux. Le témoin a dit que les jeunes étaient Arabes.

A Hamburg, une ville du nord de l’Allemagne, trois personnes qui se trouvaient à bord d’une voiture ont hurlé des insultes antisémites à un cycliste juif qui était arrêté à un feu rouge, a dit le site TAH. A Bremen, une ville du nord située à plus de 300 kilomètres de Berlin, un homme qui portait un masque arborant l’étoile de David a essuyé des injures alors qu’il marchait dans la rue.

Des centaines de personnes participent à une veillée devant une synagogue de Gelsenkirchen, en Allemagne, après des manifestations propalestiniennes au cours desquelles ont été tenus des propos antisémites, le 14 mai 2020. (Crédit : AP Photo/Martin Meissner)

En Autriche, une femme non-juive a été qualifiée de « tueuse d’enfant » et harcelée par trois hommes dans le métro, il y a deux semaines, parce qu’elle lisait un livre intitulé « Les Juifs dans le monde moderne », a raconté la victime à la station de radio ORF, vendredi. Un homme lui a tiré les cheveux.

La femme a précisé que la police lui avait conseillé d’oublier l’incident, et que cette agression n’avait pas été antisémite dans la mesure où elle n’était pas Juive. Le ministère de l’Intérieur a indiqué, pour sa part, avoir ouvert une enquête.

Au Royaume-Uni, deux hommes ont pris à partie une infirmière qui travaillait dans un service néonatal après avoir remarqué qu’elle portait une étoile de David à son cou, alors que tous les trois se trouvaient dans un ascenseur, dans un hôpital de Londres. Ils ont demandé à l’infirmière, Hadasa Abrams, si elle croyait en une « Palestine libre ». Elle leur a répondu « je suis Juive » et l’un de ses interlocuteurs s’est alors exclamé : « Je veux vous tuer tous », a écrit Abrams sur Facebook.

Des hommes du CST et des unités de sécurité Homrim placent en détention l’attaquant présumé d’un homme Juif qui se trouvait dans son véhicule à Londres, le 21 mai 2021. (Crédit : Eye on Antisemitism via JTA)

Dans la ville d’Anvers, en Belgique, un blogueur a expliqué avoir aperçu un homme en train de crier « casse-toi, sale Juive », alors qu’une femme orthodoxe s’approchait d’un banc, dans un parc, où l’homme s’était assis.

Le 21 mai, un homme a été agressé dans un train en Autriche après avoir demandé à deux hommes – qui, selon les témoins, étaient moyen-orientaux – de cesser de tenir des propos antisémites et de nier la Shoah, a indiqué un journal local.

A Londres, le même jour, un Juif a été attaqué dans sa voiture parce qu’il avait le drapeau israélien. Cela a été le dernier d’une série d’incidents divers – avec notamment l’agression sévère d’un rabbin qui se tenait aux abords de sa synagogue de Chigwell, à proximité de Londres, le 16 mai.

Le même jour, un convoi de huit voitures arborant des drapeaux palestiniens a traversé Londres, leurs passagers hurlant des insultes antisémites par haut-parleur. L’un d’entre eux a hurlé : « P…utain de Juifs, violez leurs filles » alors que les véhicules circulaient dans un quartier de la ville à forte population juive.

« L’antisémitisme au Royaume-Uni augmente toujours, malheureusement, quand il y a un conflit au Moyen-Orient – mais aujourd’hui, c’est pire que tout », déplore Luciana Berger, une éminente députée Travailliste juive qui travaille dorénavant dans les relations publiques.

Les services de sécurité de la communauté juive britannique ont recensé plus de 250 incidents antisémites dans les 17 jours qui ont suivi le 9 mai – une hausse de 500 % par rapport aux 17 jours qui avaient précédé. Au mois de mai, ces services, le CST, a répertorié 325 incidents – plus que n’importe quel mois depuis 2004, quand l’organisation communautaire avait commencé à les enregistrer.

Au mois de juillet 2014, pendant l’opération Plomb durci à Gaza, le groupe avait recensé 317 incidents.

Israël et le Hamas ont conclu un cessez-le-feu en date du 21 mai, mais de nouveaux incidents continuent à se produire. Jeudi, l’une des plus grandes organisations caritatives de la communauté juive britannique, Norwood, qui aide les enfants en situation de handicap, a subi un piratage de son site internet. Une bannière « Libérez la Palestine, stop à l’apartheid » a ainsi remplacé sa page d’accueil.

A LIRE : Lettre ouverte à ceux qui veulent défendre la cause palestinienne

Mardi, Elise Fajgeles, ancienne conseillère municipale de Paris – qui avait été le théâtre de certaines des pires violences pendant la recrudescence des actes antisémites en 2014 – et qui est Juive, a écrit une lettre ouverte aux musulmans européens, demandant aux communautés de réprimer les extrémistes qui commettent des crimes de haine antijuifs. (Selon le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme, les musulmans ou les individus d’origine musulmane ont été les responsables de tous les incidents violents dont les auteurs ont pu être identifiés. Le profil des personnes s’adonnant à des discours de haine est plus divers, les extrémistes de droite représentant la moitié, a fait savoir le BNVCA).

« Je ne suis pas là pour vous parler de ce qu’il se passe là-bas », a écrit Fajgeles dans sa lettre qui a été publiée en français dans le Times of Israel. « Je vais vous parler de ce qu’il se passe ici. Je veux vous parler de moi. Je veux vous dire que j’ai peur ».

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